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University of Ottawa
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REVUE
BRITANNIQUE
ou
CHOIX D'ARTICLES
TRADUITS DES MEILLEURS ECRITS PERIODIQUES
SUR LA LITTÉRATURE , LES BEAUX-ARTS , LES ARTS INDUSTRIELS ,
l'agriculture , LA GÉOGRAPHIE , LE COMMERCE , l'ÉCONOMIE
POLITIQUE, LES FINANCES, LA LEGISLATION, ETC., ETC.
ParlVDI. Saulmer, Directeur de la Redite Britannique ; Dondey-DuprÉ Fils,
de la Socictc Asiatique; Ph. Giiasles j L. Galibert ; Lesourd ; Am. Sé-
dillot; Genest; West, Docteur eu Médecine (pour les articles relatifs
aux sciences médicales ) , etc.
TROISIÈME SÉRIE.
Éowie (beptièiiie'.
|Jitvi5.
Au BUREAU DU JOURNAL, Rue des Bons-E>fa>îs, N» 21;
ET CHEZ DO:>^DEY-DUPRÉ , IMP.-LIB. ,
Rue Richelieu, IN° 4? *"^ o^ ^^^ Saint-Louis, N» 46, au Marais.
183/î.
IMPRIMERIE DE PROfPER DONDEY-DL'PflE.
PREFACE
La Revue Britannique va entrer dans la neu-
vième année de son existence. Son apparition et
ses premiers succès donnèrent à la presse pério-
dique une activité qu'elle n'avait jamais eue en
France, De toutes parts s'établirent des recueils
qui maintenaient leur existence éphémère, moins
avec l'argent de leurs souscripteurs qu'avec celui
de leurs actionnaires. Ces concurrences, préjudi-
ciables à leurs auteurs , tendaient cependant à
nuire aux ouvrages consciencieux, en les privant
d'une part de leur légitime rémunération. Tou-
tefois la Revue Britannique a pu surmonter ces
obstacles, et c'est au milieu d'eux qu'elle a grandi
et qu'elle s'est consolidée.
C'est en modifiant sa marche selon les époques
et les circonstances diverses qu'elles faisaient
naître, que notre recueil est parvenu h maintenir
les droits qu'il pouvait avoir à la bienveillance
qu'il avait acquise. Lorsque nous commençâmes,
sans engagemens avec le pouvoir, mais calcu-
lant qu'un gouvernement ne peut faillir, sans
commettre plus ou moins les intérêts de la
société qu'il régit, nous cherchâmes avec d'au-
tres à le garer de l'abîme oii il s'est englouti ,
par une opposition prononcée, sans être irri^
6 PRÉFACE.
laiitc. Des dangers d'une nature différente me-
naçaient aussi la société de cette époque. Une
espèce de fièvre indusliielle s'en était emparée,
et de tous côtés on préconisait la puissance de
Tassociation. Ces leurics tondus à l'avidité pou-
vaient faire hasarder beaucoup de capitaux et
compromettre le bien-être d'un grand nombre
de familles. Le premier article que nous pu-
bliâmes fît sentir qu'avant de créer des produits ,
il fallait s'assurer des déboucbés, et il prémunit
nos lecteurs contre les dangers des sociétés ano-
nymes, en montrant combien de fois, en Angle-
terre , elles avaient servi aux entreprises des fri-
pons. Mais, tout en indiquant les écueils où
pouvait périr la fortune publique ou privée de
la France , nous nous efforcions d'en favoriser le
plus possible le développement et les progrès, en
signalant toutes les inventions utiles que le génie
des sciences appliqué aux arts produisait inces-
samment en Angleterre et chez ce peuple d'un
caractère à la fois ardent et opiniâtre qu'elle a
jeté au-delà de l'Atlantique. L'industrie fran-
çaise ne désavouera pas sans doute les services
que la Revue Britannique a pu lui rendre à cet
égard. Nous nous appliquions en même tems à
en rendre d'autres au commerce , en lui faisant
connaître les mœurs, les. goûts et par conséquent
les besoins des nations avec lesquelles il pouvait
nouer des rapports.
La raison publique a bien voulu sanctionner la
direction que nous avions prise. Fait sans exemple
PKÉFACE. y
peut-être dans les annales de la presse périodique î
nous réimprimons entièrement la totalité des
cinq premières années de la Revue Britannique,
quoique antérieurement elles eussent déjà été ti-
rées en partie deux ou trois fois. Cette première
série est une vaste collection de faits de tout
genre, et surtout de ces faits qui changent le
monde et dont cependant l'histoire ne parle pas;
qui provoquent obscurément ou qui préviennent
les plus grandes perturbations. C'est la culture
des turneps introduite en Angleterre en même
tems que la maison d'Hanovre^ et qui double les
produits de son sol; c'est Watt, c'est Arkwright
dont les admirables procédés, quadruplant la for-
tune industrielle de la Grande-Bretagne , fournis-
sent sans le savoir à M, Pitt des moyens de
combattre la république et l'empire, et maintien-
nent quarante ans de plus Faristocratie anglaise
dans la plénitude de ses prérogatives.
Dans les séries postérieures , notre marche a
éprouvé quelques modifications. Une grande ré-
volution s'était accomplie, et le sol en frémissait
encore. La France paraissait menacée par des per-
turbations nouvelles et indéfinies. Ce n'était pas
seulement l'ordre politique qui était exposé,
mais l'ordre social tout entier. Dans cette crise,
garder la neutralité nous eût paru le fait d'un
coupable égoïsme; et nous avons porté nos faibles
secours à la société en péril. On faisait des émeutes
au nom du peuple ; appelant l'arithmétique po-
litique à notre aide , nous avons suj)puté ce que
8 PRÉFACE.
ces émeutes lui faisaient perdre. La société in-
quiète avait suspendu une partie de ses travaux
particuliers ; nous avons indiqué des moyens d'en
assurer aux classes laborieuses sans augmenter
les charges des contribuables. La plus lourde de
ces charges était dans le développement néces-
saire donné à notre armée ; nous avons fait voir
la possibilité d'en compenser le poids, en utili-
sant ses bras comme l'avaient fait un grand peuple
etim grand prince, les Romains et le czar Pierre,
et comme le faisait encore la Suède. On tentait
de faire des chalands a la république , par l'appât
du bon marché; nous avons fait voir que ce bon
marché n'était qu'une illusion. Un seul Améri-
cain , avec les égards que se doivent d'honnêtes
gens, a contesté nos calculs; mais le ministre
des États-Unis près de notre gouvernement au-
torisa le président des conseils du roi à se servir
de son nom pour en soutenir l'exactitude devant
les Chambres ; et un autre homme d'état de l'Union
écrivit pour en prendre la défense , en même
temsquele gouvernement central de Washington
s'empressait d'accueillir quelques vues que nous
lui avions soumises sur les moyens de se rendre
un compte plus rigoureux des finances des États-
Unis. Plus tard des mains imprudentes voulaient
toucher au principe de notre force , en démolis-
sant cet admirable système administratif, éma-
nation d'un grand siècle, couvé pour ainsi dire
parle génie d'un grand homme. Nous nous sommes
empressé daccourir à sa défense, au moment oii
PRÉFACE. g
des lois nouvelles allaient le mettre en question.
Enfin , en puisant dans le journal d'un observa-
teur candide de notre première révolution , de
l'Américain jMorris , nous avons fait voir quel ser-
vage , quelle dure et ignoble dépendance , des
esprits généreux avaient acceptée , en s'engageant
légèrement dans des partis qu'ils paraissaient con-
duire et qui les traînaient misérablement a leur
remorque.
La position oii se trouve la France aujourd'hui
nous permettra de nous rapprocher davantage de
la direction que nous avions adoptée dans notre
première série. Après quatre ans de règne, Louis-
Philippe est plus avancé que ne l'était à sa mort
Guillaume III, sur la tombe duquel un admira-
teur sincère écrivait : « Prince méconnu; » esprit
haut et serein , et qui cependant trahi par ses
ministres , tourmenté par la turbulence des fac-
tions contraires, fut a deux reprises sur le point
de rejeter ces trois couronnes qui gênaient son
front de leurs épines, pour retourner en Hollande.
En France , la propriété , presque de tous les de-
grés, vient d'être convoquée dans des comices
cantonnaux pour nommer des conseils purement
administratifs; et par la nature des exclusions
qu'elle a prononcées, elle a protesté hautement
de sa répulsion pour ceux qui, au lieu de tâcher
d'améliorer le bien-être social par des moyens
lents, mais infaillibles, n'hésiteraient pas à le com-
mettre, en l'exposant aux éventualités de révolu^
tions violentes.
10 PRÉFACE.
Cet heureux état de choses nous permettra
de revenir plus souvent a des contemplations
plus paisibles; d'entretenir davantage nos lec-
teurs du mouvement industriel et commercial;
de celui de la littérature et des arts ; de multi-
plier ces tahleaux de mœurs oîi nos voisins ex-
cellent; car, comme l'a dit M'"^ de Staël, ils
semblent avoir une fenêtre intérieure avec la-
quelle ils s'examinent eux-mêmes. Nous aurons
d'ailleurs à diriger l'attention de nos lecteurs sur
les plus hautes questions écoi:;)miques et en même
tems les plus opportunes : par exemple , celle qui
concerne les moyens de transport intérieur ; nous
examinerons s'il faut donner la préférence aux ca-
naux, aux routes de fer ou bien encore aux voitures
conduites par la vapeur sur nos voies ordinaires,
ou admettre concurremment ces trois moyens,
selon la nature de transport à opérer et la diver-
sité des localités à parcourir : mais ces questions,
tout importantes qu'elles soient, ne nous dé-
tourneront pas entièrement des préoccupations
de nos plus récens Numéros. Nous continuerons
à considérer la situation intérieure de l'Angle-
terre, qui a pu sans glisser prendre position sur
une pente. L'enquête qu'elle fait dans ce mo-
ment sur son administration communale nous
fournira des rapprochemens curieux avec la
nôtre; ce sera au reste un moyen de plus de juger
la grande question de la centralisation adminis-
trative. En un mot, nous nous garderons bien
de circonscrire un cadre qui admet tous les sujets
PRÉFACE. îl
susceptibles d'oftVir de ragrément ou de l'instruc-
tion aux diverses classes de nos lecteurs.
En finissant, nous n'avons pas besoin de dire
que la rédaction de notre recueil continuera a
être confiée aux plumes habiles qui en ont fait
le succès ; plumes exercées et savantes qui, en re-
produisant nos textes, en reproduisaient toujours
l'énergie ou la grâce; qui plus d'une fois les ont
même améliorés , en les traduisant , comme
semble l'indiquer la faveur que la Revue Bri-
tannique a obtenue en Angleterre et aux États-
Unis, oii cependant nous ne faisions le plus sou-
vent que renvoyer, sous les formes d'une autre
langue, les richesses que nous en avions tirées.
JANVIER 1S34.
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REVEE
LA RÉPUBLIQUE D'ANGLETERRE
AVANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL.
<( Le principal devoir de Thistorien , selon Burke, c'est
» de venger la vertu outragée, de réparer les oublis du
» peuple et ceux des puissans , de remédier aux négli-
)) gences et aux iniquités de Tesprit de parti. » Il y a telles
époques bien plus exposées que d'autres à ces malheurs et
à ces injustices. Quand le drame de la politique se com-
plique et s'assombrit j quand toutes les factions veulent du
sang^ quand l'assassinat , la perfidie , la lâcheté, la vio-
lence , deviennent des armes vulgaires que personne ne se
fait faute d'employer , il y a bien peu de chances pour que
l'histoire reste impartiale, haute, noble, calme et me-
surée.
Voyez quelle influence contagieuse exercent sur les es-
prits les plus sages ces partis tour à tour écrasés et vain-
lA LA RÉPUBLIQUE u'AJSQLETEKaE
queurs , toujours enflammés et toujours iniques ! Quel
homme si obscur n'est pas attaché par des liens secrets
et puissans à l'une des causes militantes ! Quel est celui
dont le père , le frère , le fils ou l'aïeul n'a pas été victime
et bourreau ? Croyez-vous que l'historien n'intercalera pas
dans les pages sévères de son livre quelque chose qui rap-
pelle ses douleurs intimes , ses regrels , son besoin de ven-
geance j ses pensées et ses sentimens passionnés , les pré-
ventions que sa famille lui a transmises et qu'il a sucées
pour ainsi dire avec le lait de sa nourrice ? Où sont-ils, les
génies assez grands et assez mdles pour s'élever au-des-
sus de tout ce qui est individuel , pour planer dans les
hautes généralités de l'histoire , pour voir les masses
d hommes comme Dieu les voit , comme Tacite les a quel-
quefois aperçues , avec leurs nombreuses faiblesses, leurs
vices aux prises et leurs rares vertus ? Comment ne se préoc-
cupera-t-il pas de lui-même et de ses propres sentimens?
Est-il fils de royaliste ? Comment ne serait-il pas attaché
à l'aristocratie ? Son grand-père lui a légué un exemplaire
de VEïkonBasilike, écrit, dit-on, par Charles I", le martyr
royal. Il ne voit rien qu'à travers ce préjugé. Tel autre est
d'une famille dissidente -, son aïeul a eu les oreilles cou-
pées par ordre d'un de ces lâches et stupides ministres ,
exécuteurs des volontés des Stuarts. Cromwell est pour
lui un Dieu, et tout Anglais royaliste lui fait horreur:
il y a des traces qui ne s'effacent pas aisément , et dans
nulle histoire d Europe, ces traces ne sont aussi vives
qu'en Angleterre , pavs dont l'histoire est dramatique ,
pathétique, sanglante. Aussi, quelque remarquables que
soient nos historiens sous le rapport' du talent , il est dif-
ficile de reconnaître en général leur impartialité. Hume ,
Brodie , Lingard , avocats subtils , sont des annalistes per-
fides. Rien de plus rare qu'une bonne page historique sur
AVAJNT LE l'IlUTECTOKAT DE CROMWELL. l5
les grandes époques de noire vie nationale ^ rien de plus
commun que de brillans et iniques plaidoyers pour ou
contre notre liberté, notre monarchie, nos institutions
nos lois et nos rois.
Avant la restauration de Charles II , plusieurs écrivains
"consignèrent, soit dans leurs correspondances privées, soit
dans leurs mémoires, le fruit de leurs observations per-
sonnelles sur l'époque de la république anglaise ou com-
momvealth. Parmi ces écrivains , les uns, sectaires fana-
tiques , ont excusé tout ce qui se rapporte à Cromwell et à
ses partisans : à les entendre , le puritanisme n'aurait rien
enfanté que de grand, de noble, de généreux. Après la
restauration , ce fut le contraire : personne ne prit la
plume sans se croire obligé de marquer au front et de
stigmatiser avec fureur tous ceux qui avaient exercé le
pouvoir pendant 1 interrègne. Leurs hautes qualités, leur
puissante intelligence furent oubliées et perdues de vue. On
négligea même d'inscrire dans les annales de la nation
le nom des juges , des shérifs , des maires et des officiers
publics de cette époque. Tous les compilateurs de tables
héraldiques passent rapidement sur les années de la Ré-
publique et oublient de propos délibéré les noms de ces
nobles qui ont soutenu la cause de la liberté anglaise. Duff-
dale , laborieux jurisconsulte , laisse dans son ouvrage
des Origines fadiciair es une grande lacune , un espace
vide, sous prétexte que la rébellion était alors triom-
phante et que toute justice av^ait cessé.
Essayons de comprendre l'histoire de cette république
si peu connue \ et, pour y parvenir, consultons, non les plai-
doyers ex-professoy mais l'histoire des faits, mais des docu-
mens certains. Les mémoires ne manquent pas. Les années
en s'écoulant, ont mis au jour tous les manuscrits, tous les
journaux , toutes les lettres , tous les renseignemens les plus
ï6 LA KÉPLBLK^tL U A»GLETEKnE
secrets. Nous avons la correspondance des régicides et les
mcmoranda de l'archevêque Laud. Non seulement les rois
et les ministres , les guerriers et les prêtres , mais les fem-
mes , mais les gens du peuple ont écrit ce qu'ils ont vu ,
ce qu'ils ont senti. D'une part , les crimes suscités par les
passions politiques , crimes vainement palliés par l'esprit de
faction, surgissent à nos yeux : d'une autre, nous admirons,
comme le dit très-bien AVarburton , les hommes chargés
de diriger les intérêts politiques de l'Angleterre , jusqu'au
protectorat de Cromwell : ce furent les génies les plus re-
marquables, les hommes les plus gouvernementaux dont la
Grande-Bretagne puisse s'enorgueillir. Dès que Cromwell
entre en scène , tout disparaît et s'absorbe-, on ne voit plus
que lui seul , on ne pense qu'à lui -, l intérêt se fixe sur cet
homme puissant : il éclipse les autres personnages. Ainsi,
Bonaparte , près duquel vivaient cependant d'assez beaux
débris des quarante années précédentes, fait pâlir, dès qu'il
se montre , tous les noms , tous les souvenirs , tous les
hommes. Le règne de Cromwell , comme l'empire de Bo-
naparte , mérite une histoire à part.
Persuadés que d'un coté on a exagéré l'atrocité, l'im-
moralité \ que d'un autre on a excusé , pallié, blanchi les
vices des hommes d'état qui ont fondé et dirigé la répu-
blique d'Angleterre \ que nulle justice ne leur a été ren-
due, ni par Hume, ni par Voltaire , ni par Lingard, qui
les présentent comme des fanatiques atroces et des brigands
détestables , ni par Godwin qui les change en demi-dieux;
c'est surtout ce grand drame, commençant à la guerre
civile et finissant à l'usurpation de Cromwell, dont nous
essaierons de soulever le voile.
Mais à un tel drame , l'avant-scène est indispensable, et
celte avant-scène se prolonge bien loin dans le passé. Qui-
conque ne voit dans la catastrophe des Stuarts , comme
ÀVAKT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. I T
M. de Chateaubriand, qu'un déplorable accident de l'his-
toire , que la chute sanglante d'une tête royale , se trompe
singulièrement. Le mouvement des empires tient à des
ressorts plus profonds et plus cachés.
Il y avait long-tems que le puritanisme et la liberté se
donnaient la main, long-tems qu'ils luttaient contre le
catholicisme et le pouvoir absolu. Le combat qui s'engagea
entre le roi et les communes n'était que le combat du
droit divin, se rattachant au papisme , contre le droit d'exa-
men ou d'indépendance, se rattachant au calvinisme. Telles
sont les deux nuances tranchées que l'on aperçoit dans
toute Thisloire d'Angleterre. Mais elles se subdivisent
elles-mêmes en mille nuances placées entre les deux points
extrêmes de chaque opinion. Le niveleur fanatique ,
Thomme qui avait deviné la doctrine de Saint-Simon,
et qui voulait l'égalité de tous, le partage des biens et la
communauté des femmes, occupait une des extrémités
opposées, et formait comme le sommet du parti libéral
républicain et religieux : l'homme du droit divin , qui dé-
sirait l'abolition du Parlement, qui regardait l'église comme
supérieure à tout, comme dominatrice des communes
de la loi et des coutumes antiques , occupait le faite du parti
opposé. Pour être conséquent avec lui-même, ce dernier
devait être papiste j mais , comme nous lavons dit , ceux
qui poussent leurs opinions jusqu'à leurs dernières consé-
quences, les hommes parfaitement logiques et dont la sévé-
rité rigoureuse tire de leurs principes les déductions les
plus strictes , ne sont jamais en majorité. Aussi y avait-il
mille fractions d'opinions contradictoires et nuancées ; le
partisan du pouvoir absolu ^ l'anglican absolutiste 5 l'angli-
can partisan du pouvoir constitutionnel , mais reconnaissant
la prérogative royale j le membre des universités, dévoué
au pouvoir par un mélange de pédantisme et de crainte 5
vu. 2
l8 LA RÉPUBLIQUE D ANGLETERKE
le bour{jcois protestant qui tenait surtout aux libertés des
corporalions ^ le dissident plus prononcé , mais qui vou-
lait que Ton se contentai de borner et de limiter la préro-
gative royale -, le puritain fanatique ayant le plus profond
mépris pour un roi environné d'ennemis de sa croyance ^ et
enfin, l'iiomme de la cinquième monarcbie, pour qui toutes
les autorités temporelles étaient les symboles de Tantécbrist.
Pendant le triste et mallieureux règne de Charles II, on
voit toutes les nuances différentes se mêler, se croiser, se
combattre j armées souvent confondues , souvent diffi-
ciles à discerner, tant les bannières sous lesquelles elles
marchent sont mobiles et couvertes de symboles contradic-
toires ; tant il leur arrive souvent de prendre les couleurs
de l'ennemi et de déguiser leurs propres pensées , leurs
propres desseins. Mais quiconque jette sur le mouvement
général de la masse un regard attentif reconnaît, au mi-
lieu de ce chaos , un double ébranlement , deux courans
qui s'entrechoquent, la marche du pouvoir soutenue par
le catholicisme et battant en brèche la liberté j celui de la
liberté militante, appuyée du fanatisme protestant et bat-
tant en ruine le pouvoir.
Politiquement parlant , tous les actes de Charles I" sont
des fautes ^ moralement parlant, ce sont des crimes. On Ta
donné pour martyr^ oui, sans doute , martyr de sa fai-
blesse, de son obstination et de sa perfidie. Depuis que
Henri "VIII avait appelé l'Angleterre à la réforme reli-
gieuse, on s'était trop aperçu que le droit d'examen, établi
par la réforme , n'était pas compatible avec le droit divin ,
d'après lequel les Stuart voulaient régner. Tout ce qui se
passa en Angleterre, de i55o à 1668 , est le résultat du
conflit de ces deux élémens hostiles. Il y avait, au fond de
la constitution anglaise , telle qu'Elisabeth , Jacques P%
Charles £«' , Charles II et Jacques II , essayèrent de la
AVAWT LE PROTECTOKAT DE CROMWELL. JQ
construire, un défaut de logique, équivalant à une impossi-
bilité : or, quoi que l'on en dise, la logique est la reine du
monde. Ces rois qui disaient aux peuples : « Laulorité de
Rome est illusoire, nous avons le droit de reviser sa su-
prématie et ses dogmes ; » essayaient en vain d'ajouter :
(( Vous ne reviserez pas nos actes , vous n'exercerez pas sur
nous l'examen que nous exerçons sur le pontife, t) Une fois
le principe de la critique sceptique et de l'analyse rigou-
reuse introduit dans les matières de foi, ce même principe
fit son chemin, accomplit sa destinée , s'inocula dans tous
les membres du corps social , et devint lame dirigeante de
la nation.
Quand le prestige royal vivait encore, quand Elisa-
beth et Henri Mil s'entouraient de l'auréole féodale qui
ne s'était ni éteinte ni affaiblie , ils purent resserrer dans
d'étroites limites l'esprit d'examen qu'ils avaient sanc-
tionné. L'habitude du servage et de l'obéissance hiérar-
chique du moyen âge était alors dans toute son énergie :
et cependant à quelle barbarie, à quelle absurdité ces deux
souverains furent obligés d'avoir recours , lorsque, traçant
à leurs sujets une voie étroite et rigide entre le puritanisme
et la papauté , ils leur commandèrent de se tenir d'un
pas ferme sur ce pont chancelant de leur église, sous peine
de mort , de mutilation ou de confiscation ? Ce qui leur
avait réussi à grand'peine devait tuer leurs successeurs.
Le principe protestant qu'ils n'avaient pas abandonné, mais
qu'ils avaient essayé d'étouÊfer et de réduire , avait circulé
malgré eux. Il s'était emparé des intelligences les plus
fortes, comme des passions les plus vulgaires^ il était
devenu l'ame sociale. Jacques I" s'en aperçut , et pédant ri-
dicule, il s'arma pour combattre cet ennemi invincible ; il
employa le syllogisme et l'enthyméme. Charles I", qui lui
succéda, et qui voyait croître le danger , s'aperçut de Tin-
20 L^ IIÉPL'BLIQLE D ANGLETERRE
suffisance des armes théologiques -, cet instinct qui nous porte
à notre conservation lui fit protéger le papisme qu il n'ai-
mait pas, et quoiqu'il fût chaste, tempérant et même à
certains égards honnête homme , il se servit sans scrupule
de la ruse, du parjure et de la violence. Un parti puissant
l'entourait *, ce parti eut ses héros, ses écrivains, ses hom-
mes d'état ; les Strafford , les Clarendon , les Laud. Mal-
heureusement il essayait de combattre le mouvement né-
cessaire de rintelligence en Angleterre et en Europe. Après
beaucoup de torts, de fautes , de crimes qui éveillèrent ,
sans les justifier , les torts , les fautes , les crimes de ses
ennemis , ce parti succomba , essaya de relever la tête sous
Charles II , tenta un dernier effort sous Jacques , et dis-
parut.
Malgré les palliatifs de Hume et de Clarendon , il est
certain que Charles I", depuis 1626 jusqu'à 1640, a mar-
ché d'illégalité en illégalité, de perfidie en perfidie. Les
Tudor , race despotique et qui régnait à une époque où
le despotisme était facile, n'avaient jamais tenu un langage
aussi insolent que celui des ministres et des partisans
de Charles I", au commencement de son règne. Le garde-
des-sceaux Coventry avait l'audace de dire aux Commu-
nes, dès la seconde session du Parlement :
(( Que si le roi , dont la suprême grandeur et la haute
majesté condescendaient jusqu'à les admettre en sa pré-
sence, avait daigné les inviter à prendre conseil avec
lui , elles ne devaient pas s'attendre à siéger long-tems. »
Sir Dudley-Carleton , confident du roi , avertissait les
membres du Parlement :
<( Que s'ils s'avisaient d'aucune turbulence, on les ré-
duirait facilement à la situation de ces autres peuples
d'Europe, si misérables, qu'ils aidaient à peine des sabots
aux pieds et des chemises sur le corps, n
AVANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. 21
Si VOUS ajoutez à ces discours si ridiculement menaçans
les continuelles infractions aux privilèges de la pairie , aux
droits des sujets, les essais tentés pour arracher les taxes
au peuple sans les devoir aux votes du Parlement : on verra
que dès la première année de son règne , Charles l" s'é-
tait placé en dehors de la loi commune, et n'avait rien ou-
blié pour renverser la constitution de son pays. Criminel
sous ce rapport , il était coupable d'une maladresse non
moins bizarre et non moins surprenante. Tout concou-
rait à l'avertir de la mauvaise route dans laquelle il s'en-
gageait. Dès l'origine de ces actes arbitraires , il s'était
aperçu de Teffet qu'ils avaient produit. Quand les juges
siégèrent à Westminster en 1626, pour inviter le peuple
à payer les subsides, les cinq mille percepteurs de West-
minster refusèrent de se charger de leur office , et tout le
peuple s'écria : a Point de subsides sans Parlement ! »
Charles P% auquel ces symptômes ne pouvaient échap-
per, engagea la lutte -, il devait y périr. Toutes ses tenta-
tives pour obtenir le droit d'emprisonner les citoyens sans
motif légal , pour gouverner selon le bon plaisir , pour
modeler la religion à son gré et rapprocher le protestan-
tisme de la foi catholique (plus favorable au pouvoir)-, tous
ses triomphes sur le peuple , sur la liberté , sur les puri-
tains 5 l'institution de la Chambre étoilée , les innombra-
bles agressions de ses serviteurs contre l'ancienne loi an-
glaise , furent les véritables bases sur lesquelles se dressa
plus tard l'échafaud qu'il devait teindre de son sang. Les
torys ont vainement essayé de prouver que les Communes
ont empiété dans les premières années de ce règne sur le
pouvoir royal. Bien loin de là : pendant douze années de
lutte et de malheurs, elles se tinrent constamment sur la
défensive, tantôt suppliant le roi par d'humbles adresses
de vouloir bien respecter ce qui leur restqit encore de ii-»
IBS LA RÉPUBLIQUE d'ANGLETERRE
bertés 5 tantôt plus irritées intérieurement que violentes
dans leurs discours , et n'opposant à l'usurpation qu'une
résistance presque passive. îl fallut une série incroyable
d'injustices successives pour Irayor la roule à la répu-
blique d'Angleterre. Ce ne furent long-tems que mo-
nopoles , négociations perfides avec la cour de Rome ou
d'Espagne, empiétement perpétuel de la prérogative , at-
teintes portées au commerce , essais de maximum , restric-
tions sur les manufactures, sur l'importation ou l'exporta-
tion de divers objets. La prérogative , comme si elle eût
prévu quelle allait mourir, se mêlait à tout, s'immisçait à
toutes les affaires , taxait les denrées, circonscrivait le com-
merce, fixait le prix d'un poulet à six scbellings huit de-
niers la pièce, celui de trois œufs à un penny , du beurre
frais à cinq deniers la livre en été , et à six deniers l'hiver.
La masse énorme des griefs de la nation grossissait et s'ac-
cumulait chaque jour : avalanche encore suspendue qui
devait plus tard retomber sur le trône et l'écraser. Les
inquisiteurs d état portèrent jusqu'au plus ridicule excès
leurs prétentions et leur tyrannie-, ils déclarèrent que
toutes les personnes qui passeraient la mer seraient sou-
mises à un long interrogatoire et seraient même retenues
en Angleterre , si le roi le jugeait convenable.
L'historien Hullam , si judicieux et si consciencieux
d'ordinaire , a dit quelque pari qu il ne fallait pas tour-
ner sur l'histoire et sur ses proportions grandioses le mi-
croscope des anecdotes et des détails; mais sans ces détails,
qui pourra comprendre f histoire de cette époque ? se fera-
t-on une idée nette du degré de tyrannie que Charles P'
avait introduit si Ton néglige de rapporter quelques-unes
des condamnations de la fameuse Chambre éloilée ? Insti-
tuée pour remplir les coffres du roi et v verser largent des
sujets, surtout pour les habituera un joug pesant et odieux
AVANT LE PROTFXTOUAT DE CROMWELL. 20
qu'ils n'avaient pas encore subi, elle condamna, par exem-
ple, à cinq mille livres sterling d'amende un gentilhomme
qui avait provoqué en duel le duc deNorlhumberland j à
huit mille livres sterling un autre qui avait dit que le
comte de Sufiblk était méprisable ^ à douze mille livres
sterling Allinglon , qui avait épousé sa nièce ^ à huit mille
livres sterling Sir David-F'orbes , pour injures contre lord
Wentworth ; à deux mille cinq cents livres sterling la cor-
poration des fabricans de savon, qui ne s'était pas soumise
à quelques formalités nouvelles.
Ces iniquités du règne de Charles P' dégénéraient
quelquefois en puérilités ignobles. Ainsi, Ton préleva
sur tous les aubergistes une nouvelle taxe de quarante
schellings par tonneau de vin. Un fragment des Lettres
de Garrat , espion de Wentworth , et qui lui envoyait
toutes les nouvelles de Londres , fera connaître la ma-
nière dont s'exécutaient ces ordres illégaux. « L'avocat-
général , dit Garrat, a envoyé dans toutes les tavernes pour
défendre aux cabaretiers d'apprêter à manger-, on a requis
d'eux quelque chose au profit du roi; un demi-penny
pour un quart devin de France, un penny pour le vin
des Canaries et pour les autres vins de liqueur. Les caba-
retiers ont pris de l'humeur là-dessus, et n'ont pas voulu
donner ce qu'on leur demandait; aussi nous les recom-
mandons au prône. » Que dire de ce malheureux Prynne,
qui , pour avoir avancé dans un livre de théologie que
toutes les actrices étaient des coquines, fut mis au pilori
où il eut les deux oreilles coupées ? Ce fut au milieu de ce
torrent de mesures arbitraires, tantôt puériles, tantôt
atroces, quelquefois l'un et l'autre , qu'un des plus grands
événemens de l'Europe moderne reçut sa première im-
pulsion. Pendant que Laud , le plus violent des inquisi-
teurs et le plus intrigant des fanatiques , essayait de ra-
i4 LA RÉPUBLIQUE D ANGLETERRE
mener violemmenl à la conformité el de faire rentrer dans
le cercle de l'église anglicane toutes les sectes dissidentes-,
pendant qu'il tenlait de rapprocher la liturgie protestante
de la liturgie romaine^ les puritains, hommes inexorables
et inflexibles, attaqués à la fois dans leur liberté d'action
et leur liberté de conscience , résolurent de s'exiler volon-
tairement. Ils partirent pour ces régions nouvellement dé-
couvertes dans rOcéan atlantique , et cherchèrent dans la
baie de Massachussets un refuge assuré contre la tyrannie,
une perspective sans bornes , offerte à leurs espérances de
liberté religieuse et civile. Ainsi fut préparée la grande
république fédérale des États-Unis-, et nul ne peut douter
que ces mêmes principes de liberté et d'examen , qui ,
éclatant plus tard, se sont révélés par la déclaration de
l'indépendance sous Washington et Franklin , n'aient eu
pour source première les doctrines de Pym et de Hampden.
Plus d'un demi million de livres sterUng sortirent
d'Angleterre avec cette population puritaine dont les mœurs
étaient en général pures , et qui à force d économie était
devenue riche et puissante, u Pourquoi, demande farche-
vêque Laud dans une de ses lettres à StrafFord , les An-
glais sont-ils aujourd'hui si passionnés pour fémigration ?
L'on n'entend parler que de gens qui veulent fuir leur pa-
trie ?» Pourquoi! parce qu'ils préféraient l'exil à l'affreux
esclavage que Laud lui-même leur imposait. On sait que
les principaux chefs de la république , les grands moteurs
du nouveau mouvement, Cromwell entre autres, voulu-
rent fuir la Grande-Bretagne et échapper à une tyrannie
imminente, et que ce fut le conseil-d'état lui-même qui
les contraignit à rester dans leur pays. Preuve irrécusable
que leur dessein n'était pas dès lors , comme 1 ont prétendu
les torys , d'attaquer la constitution d'Angleterre ; mais que
fermes et inébranlables dans leurs principes de liberté, ils
AVANT LE PROTECTOTIÂT DE CROMWELL. 10
commencèrent pur tenter une fuite qu'on leur rendit im-
possible , et qu ils finirent par engager un combat à mort
dans l'arène dont on avait fermé Tenceinte pour .es y re-
tenir prisonniers.
Les embarras de la cour et la violence de l'indignation
qu'excitaient ces mesures ne cessaient point de s'accroître.
On vit les nonces du pape bien reçus et traités avec fa-
veur par ie roi : hommes ouvertement contraires au
protestantisme anglican , odieux à la majorité de la na-
tion et dont la présence rendit plus probables encore les
intentions que l'on imputait au monarque de rétablir le
catholicisme dans la Grande-Bretagne. Notez que ce ne
sont point ici de vaines hypothèses. Le secrétaire-d'état
Windebank entretenait avec la cour de Rome et ses
agens une correspondance qui a été enfin mise à jour ,
et dont le but n'est pas douteux. On voit dans ces lettres,
pubUées récemment, par quelle pente douce et impercep-
tible on voulait faire arriver le protestantisme à reconnaître
la suprématie papale ^ on y voit surtout que chacun des pas
faits par Charles 1" vers le pouvoir absolu était considéré
par les catholiques comme autant de triomphes pour leur
cause. Le rapport du nonce Spanzani au pape , publié par
extraits dans les Mémoires de M. Butler , donne une
idée plus juste encore de la situation morale et religieuse
de l'Angleterre. Il présente la majorité de l'aristocratie
comme prête et décidée à se convertir^ le roi comme favo-
rable à l'église romaine ^ le protestantisme proprement dit
comme le fait de la bourgeoisie et des classes intermé-
diaires, et le puritanisme comme le partage d'une faction
exagérée, à laquelle peu de personnes se rattachent.
Il s'agissait donc à la fois , pour les Anglais patriotes , de
défendre leur foi rehgieuse, leur liberté de citoyens, et leur
indépendauce de nation contre Içs empiétemens de la cour
ft6 LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETERRE
de Rome. C'était une belle conquête , que celle dont le parti
catholique se flattait alors -, long-tems écrasé en Angleterre ,
il releva la tétc , et son insolence vint ajouter encore à l'ani-
mosité générale. Mais le roi, sur lequel il comptait, était
bien faible en réalité ^ et sous ce trône si brillant , si puis-
sant en apparence , un vide immense était creusé depuis
long-tems. La banqueroute était inévitable et les bourgeois
de Londres ne voulaient rien prêter. Telle était l'infatua-
tion de ce monarque , destiné à périr en essayant de frapper
de mort les lois nationales , que malj^ré les prières de tous
ses ministres et de tous les hommes d état qui lentouraient ,
il recula autant quil put la convocation d'un Parlement.
« Je ne veux pas, disait-il, convoquer de Parlement^ mes
frères de France et d'Espagne s'en passent, et je veux m'en
passer. Le convoquer pour le dissoudre aussitôt, ce n'est
pas la peine : le laisser vieillir serait dangereux -, car les Par-
lemens sont comme les chats , ils deviennent méchans en de-
venant vieux. )) Il ne savait pas , ce roi imprudent, que dans
la vie des peuples comme dans celle des hommes , il v a des
sentimens et des idées auxquels il ne faut pas toucher, et
que le devoir principal du gouvernement , la grande science
de la politique est de distinguer habilement ces points sen-
sibles , ces idées consacrées, ces sentimens et ces habitudes
inviolables : ôter aux Anglais leur Parlement , c'était leur
ôter la vie civile. Déjà Charles avait fait contre cette insti-
tution tout ce dont il avait été capable : il Tavait outragée,
bravée , prorogée , mutilée -, maintenant il voulait s'en dé-
faire tout-à-fait. Le mécontentement éclata d'une manière
formidable, et le Long Parlement devint nécessaire.
C'est du Long Parlement que date la guerre civile. Ici
commence notre drame, dont les premières scènes offrent
la lutte sanglante des Communes avec le roi. Quel Anglais
se rappelle cette époque sans intérêt? j'allais dire sans pré-
AVANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. '!*)
jugé. Les ardentes passions de Tesprit de parti en ont jus-
qu'ici tracé l'histoire : abordons-la , si ce n'est avec plus
de IVanchise , du moins avec un dessein plus prononcé
d imparlialité et de candeur.
Ce fut en novembre i64o, date importante à laquelle
se rapporte toute notre histoire d Angleterre , pendant deux
siècles, que cinq cents hommes, témoins des illégalités
obstinées dont le pouvoir s'était rendu coupable , vinrent
former le Long Parlement. Ils savaient tous que Tédifice
de la constitution avait élé ébranlé , quil s'agissait de le
reconstruire, ou du moins de l'affermir sur ses bases,
qu'il y avait nécessité de protéger par de nouvelles et plus
efficaces garanties les libertés et les préjugés nationaux.
Le roi et sa cour avait donné plus d'une preuve de mau-
vaise foi. Casuiste comme Jacques P' l'avait été , il ne man-
quait jamais de bonnes raisons pour mal agir. On com-
mença donc , et avec justice, par poser des bases solides
d'indépendance -, on institua la triennalité du Parlement :
les clauses de l'acte renfermaient des précautions assez
strictes et assez bien combinées pour que les ministres du
pouvoir reculassent devant la non-exécution de la loi nou-
velle.
Charles I", qui avait besoin d'argent et qui en attendait
des Communes, fut obligé de sanctionner ce bill qui, à lui
seul, opéra une importante révolution. Plusieurs autres sta-
tuts ravirent à la couronne la faculté des taxes arbitraires ;
et cette Chambre étoilëe qui avait usurpé de si énormes
pouvoirs , cette chambre qui établissait le jugement par
commissaires et détruisait le jury, fut abolie, x^insi, toutes
les créations despotiques des Tudor , tous les envahisse-
mens successifs de Charles, étaient frappés, non seulement
de réprobation dans le passé , mais d'impuissance dans l'a-
venir. Lorsque ces statuts nouveaux que nous nous contente-
28 LA RÉPUBLIQUE D^ANGLETERîlE
rons d'indiquer en masse sans les dévelop[>er tous déplai-
saient parliculièremenl au monarque, il essayait d'intervenir
dans les discussions de la Chambre , comme cela était ar-
rivé sous les rois précédens ^ mais Tesprit de la nation avait
changé : les Communes, enhardies par leurs victoires,
firent au roi des remontrances qu'il fallut écouter et subir.
Les cinq cents hommes qui, sans réformer ni altérer la
constitution anglaise, avaient le bon esprit d'arracher au
pouvoir toutes les concessions utiles , et de lui opposer les
restrictions les plus efficaces, offrent dès les premiers jours
de leur réunion un imposant spectacle. Ce n'étaient point
des démagogues téméraires, des aventuriers de parti , des
fanatiques absurdes. La plupart d'entre eux étaient hon-
nêtes ^ leur zèle était désintéressé. C'est ce que leurs pre-
miers actes prouvèrent suffisamment j tout atteste même
qu'ils n'avaient pas formé le projet de démanteler la cou-
ronne et de déposséder le trône. Mais la pente dangereuse
sur laquelle ils étaient placés , leur ressentiment contre les
usurpations de la cour et la défiance que leur inspiraient
ses promesses , les entraînèrent à des fautes , j'allais dire à
des crimes. Il est rare qu'une assemblée s'arrête une fois
lancée : elle ne peut suspendre son élan ^ elle va , elle va
toujours comme ces masses qui , roulant du sommet des
monts, écrasent tout ce qui se trouve dans les vallées. Il
suffit d'une faible impulsion pour précipiter ces nuages
gigantesques : une fois en mouvement , qui les arrêtera ?
Après avoir donné à l'Angleterre les admirables garan-
ties de liberté que nous avons signalées , le Long Parlement
craignit que ces mesures ne fussent bientôt paralysées ou
détruites par quelques hommes puissans. L'objet principal
de sa terreur fut ce comte de Strafford , homme trop vanté,
dont on a fait un martyr. Ses hautes qualités, son éloquence,
le pouvoir absolu qu'il s'était arrogé , le premier rôlç qu'il
AUANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. 20
jouait dans tous les actes illéjifaux . la faveur du roi , l'as-
cendant de son génie, faisaient de lui la garde avancée et
comme le rempart du pouvoir arbitraire. Le méchant
comte , comme on l'appelait , était universellement haï ,
et ses propres créatures , offensées de son orgueil , entre-
voyaient avec un plaisir secret la possibilité, d'ailleurs
lointaine et équivoque, de sa ruine définitive.
Pym , un homme peu connu, dénué d'éloquence, mais
doué de cet instinct des révolutions qui se révèle tout-à-
coup dans les circonstances majeures , vit que c'était là
qu'il fallait frapper. Pour atteindre le pouvoir, il accusa
Strafford de haute trahison. De ce jour, Charles P' fut
perdu. On remarqua que ce ton impérieux qu il affectait
de prendre devant les Communes avait fait place au ton de
la prière et de la remontrance. Considérée comme acte lé-
gal, la motion dePym est difficile à défendre. Disons-le fran-
chement , la condamnjition de Strafford , fondée sur un
principe de lois rétroactives, ne peut être justifiée. Son
impopularité extrême ne permettait pas de penser que ja-
mais il revint au pouvoir^ il était donc inutile de faire
tomber cette noble et coupable tête , et l'exil du comte
eiit suffi pour garantir l'Angleterre contre son influence fa-
tale. Afin de venger la loi qu'il avait foulée aux pieds , il
fallut faire violence à la loi elle-même : chose toujours dan-
gereuse et funeste, même lorsque le but en est louable.
Une des plus intéressantes tragédies de fhistoire , c'est
cette m.ort de Strafford : mort juste aux yeux de Dieu et
des hommes , si l'on considère ses atrocités en Irlande ,
ses usurpations de pouvoir et le mal qu'il fit au peuple
anglais : mort injuste et condamnable , si l'on s'en lient
au texte même des lois qu'il est si périlleux de blesser.
Quelle atteinte portée au trône ! et quelle atteinte plus
profonde encore lui porta la bassesse dame que le roi
3o LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETERRE
montra, en livrant et sacrifiant Thommc qui mourait
pour lui! Lorsqu'on a frappé de si grands coups , on ne
s'arrête pus -, on les répète ^ la crainte du châtiment donne
plus de violence à celui qui le redoute. Aussi le Long Par-
lement marcha-t-il avec audace dans la route qu'il venait
de se frayer. Il décréta qu'on ne pourrait le dissoudre
sans son propre consentement, afin d'échapper à une
dissolution soudaine qui tût fourni des armes au roi con-
tre tous les memljres qui le composaient. Ce qui est re-
marquable, c'est que ce dernier bill fut proposé par des
hommes très-modérés, peut-être timides. Le roi pouvait
rappeler son armée, cantonnée dans le nord, et écraser les
Communes. On savait combien Charles manquait de juge-
ment dans les affaires , et de bonne foi envers le peuple ; et
comme l'on craignait tout de lui . on osa tout contre lui.
L'inconstitutionnalité de ces mesures est évidente , ainsi
que celle du bill qui exclut les évéques du Parlement.
Mais Tardeur démocratique s'augmentait et se grossissait
du sentiment de tous les outrages que l'esprit de servilité
avait faits à la nation. Bientôt le fanatisme religieux de-
manda et obtint la destruction des emblèmes rehgieux que
Ton taxait de superstition. De belles croix antiques , des
sculptures précieuses, d'admirables tableaux tombèrent en
sacrifice. Le fanatisme des puritains et lesprit de liberté,
comme deux courans électriques, agissaient ensemble et
confondaient leur influence. On ne convenait pas encore
hautement qu'il fallût abolir la monarchie, la mutiler ou
la réduire à 1 impuissance : mais comme tout le monde
était d'accord pour ne pas se fier au roi , comme on avait
reçu la leçon du passé , on agis>ait de manière à parquer son
autorité dans le cercle le plus restreint. Les remontrances
des Communes étaient violentes et amères. Pendant que
l'irritation croissait dans le peuple , celle des courtbans
AVAWT LE PUOTECTOriAT DE CUOMWELL. 3l
qui entouraient Charles P' se répandait en invectives et en
menaces qui aggravaient la sitaalioii du prince. Dans la
vivacilé de son orgueil, et calculant mal ses ressources,
comme il le Tuisuit ordinairement, Charles I" jeta enfin le
fourreau et se priva, par une démarche arbitraire et ty-
rannique , de tout moyen de retraite , de toute chance de
réconciliation. Les Communes ne s'étaient armées que
pour défendre lindépendance du Parlement. A celte pen-
sée elles avaient immolé StrafFord j c'était pour elle
qu'elles avaient osé commettre tant d'actes irréguliers et
violens. Eh bien ! Charles qui avait tant souffert en pu-
nition de sa folie, et qui se trouvait dans la crise la plus
déplorable , n'imagina pas d'autre moyen d'en sortir que
de violer plus outrageusement que jamais cette indépen-
dance dans son privilège le plus sacré. Ce qu'il y a de pis,
il échoua. Les cinq membres qu'il voulut arrêter dans
la Chambre même des Communes, Pvm , Hollis, Hamp-
den,Haslerig et Strod, bravèrent, sous la garantie de leurs
confrères et du peuple , tous les efforts du monarque. Son
but avait été de frapper le Parlement de terreur j et ,
comme le dit Machiavel, rien n'est plus fatal queces efforts
de tyrannie sans succès.
Le Parlement connut toute sa force et non seulement
toute la faiblesse , mais toute la mauvaise foi , tous les dé-
sirs de vengeance que Charles l" nourrissait. Cet acte de-
vint le signal d'une guerre à mort. Les hommes attaqués
par le roi , létes puissantes et politiques , qui disposaient
de beaucoup d'influence due à leur talent et à leur éner-
gie, dirigèrent tous leurs efforts contre le monarque qui ve-
naitde se déclarer leurennemi personnel. Les Communes, à
rinsligationde ces hommes, ne songèrent plus qu'à s'armer.
Le bill pour l'organisation de la milice , bill qui aurait
assuré à l'Angleterre une véritable garde nationale, fut
32 LA RÉPL'BLIQLE d'aKGLETERKE
présenté en février 164^ et eut pour objet de donner à la
population des armes puissantes et toujours prêtes contre
le despotisme. Charles I" en sentit la portée et le rejeta.
Dès lors la guerre civile fut inévitable. Dans Tété de
164^ elle commença. On vil un roi tirer Tépée contre son
peup'e , et une chambre représentative absorber à elle
seule tous les pouvoirs , se faire président , ministre , roi,
général et sénat tout à la fois : double abus monstrueux,
double excès que les différens partis ont vainement essayé
d'excuser.
Jetons en effet les yeux sur le parti des cavaliers et sur
celui des républicains ^ des deux cotés il y avait faute , il
y avait crime. Charles n'avait rien oublié pour renverser
le Parlement par la force ou par la ruse. Son ressenti-
ment profond , son orgueil blessé , les instigations d'une
femme hautaine , les sollicitations de ses favoris , le ren-
daient plus acharné encore à la destruction de nos liber-
tés : s'il triomphait , on pouvait s'attendre à tous les excès
de la prérogative. Déjà la reine essayait d'armer le dehors
contre l'Angleterre -, déjà le parti royaliste se recrutait
de tous les papistes mécontens , de tous les soldats de
fortune étrangers. D'un autre côté , la Chambre des
Communes levait des troupes sans autorisation , désarmait
les catholiques , arrêtait ses propres membres , remplissait
les prisons de citoyens qu'elle frappait extra-judiciairement,
intimidait et écrasait la minorité , incarcérait quiconque
lui présentait une pétition respectueuse en faveur de l'an-
cienne monarchie , portail l'inquisition dans les familles ^
enûn devenue souveraine à son tour , elle dépassait en
abus de pouvoir tout ce que le roi lui-même avait tenté.
Yoilà ce que n ont osé dire ni Clarendon et Hume , apo-
logistes des Stuart , ni Brodie et Godwin, panégyristes du
Long Parlement et de la république.
AVANT I\E PROTECTORAT DE CROMWELL. 33
Voici le roi et les Communes en hostilité ouverte. La
liberté ! tel est le cri des principaux sectateurs des Com-
munes. En effet , criminels de lèse-majesté , selon les
idées vulgaires et les lois de la monarchie , ils ne pouvaient
demander un abri qu'à la forme républicaine qui n'avait
pas encore été essayée en Angleterre. Quiconque eût pro-
phétisé ce résultat et eût dit, quinze années auparavant , à
Coke, Selden, Hampden etPym, qu'ils essaieraient de
fonder une république sur les ruines du trône renversé,
les eût surpris autant qu'indignés ^ mais les hommes les
plus forts sont les jouets du destin, de leur propre carac-
tère et des événemens extérieurs. Jamais, quelle que
soit notre fermeté d'ame et d'esprit, nous ne pouvons pré-
voir ni où nous irons , ni ce que nous accomplirons , ni
quel sera l'emploi réel de nos facultés.
Edouard Coke, l'oracle de la loi anglaise, s'était élevé,
comme lord Brougham , des derniers degrés de la hiérar-
chie judiciaire au faite de sa profession. Ses mains étaient
pures , son courage civil était héroïque. Sous Jacques I",
il avait opposé l'autorité de son nom , de sa science et de
son intégrité aux prérogatives monstrueuses, aux incroya-
bles usurpations de la couronne. Selden, que son Histoire
de la dime rendait odieux à la cour et qui fut emprisonné
par elle comme Sir Edouard Coke, avait une érudition
plus vaste encore, plus brillante, plus variée que celle
de son confrère : il ne se renfermait pas dans la science
étroite et formaliste de la jurisprudence anglaise^ c'est
sans contredit le savant le plus profond que TAngleterrc
ait possédé : quoiqu'il ait pris peu de part aux événe-
mens de la république proprement dite , il a contribué à
l'extension des idées de liberté par ses œuvres, par les opi-
nions qu'il a émises, et par sa résistance loyale en 1621 et
en 1629.
vif. 3
34 LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETERRE
Ces deux personnages étaient des hommes de cabinet ,
des avocats érudits : Hampden joignait l'action à la pen-
sée, et l'audace qui saisit l'épée, au courage passif qui
résiste ; le caractère du héros antique, du héros populaire,
dans sa pureté calme . modeste , active , respirait chez cet
homme extraordinaire. Clarendon lui-même , si partial
en faveur du roi et de ses ministres, lui rend une justice
presque complète -, il le peint, habile à remuer les masses,
courtois dans les discours , doux et paisible , d'une inté-
grité exemplaire ; « enfin le seul père de la patrie vers lequel
tous les regards se tournèrent, lorsque le vaisseau de
l'état s'engagea si maladroitement dans les rochers et les
écueils. ))
Pvm, moins connu encore, esprit singulièrement propre
à diriger une révolution , n'agissait pas comme Hampden
d'après certains principes de liberté abstraite -, il marchait
droit au but qu'il se proposait : homme d'affaire et d'exé-
cution , qui voyait toujours quelle était la route la plus
courte, et comment le nœud gordien devait être tranché.
Tels sont les premiers noms qui se présentent dans cette
époque. Leurs successeurs immédiats furent Vane , Saint-
John et Cromwell^ beaucoup de membres de la haute
aristocratie s'engagèrent dans la lutte contre le roi sous la
bannière du Parlement.
Le roi marcha vers le nord , s'entoura de ses troupes,
et déclara qu'il ne remettrait l'épée dans le fourreau qu'a-
près avoir puni l'insolence des Communes. De leur côté, les
Communes avaient institué un comité de sûreté générale
et organisé leur défense avec ce talent et cette force de com-
binaison qui les distinguaient toujours. Un tiers-parti es-
sayait de travailler à la paLx , et cherchait à rapprocher les
deux partis opposés par des concessions mutuelles -, parti
faible comme l'est toujours celui de la raison. Les Com-
AVANT LE PROTECTORAT DE CllOMWELL. 35
munes (toutes les assemblées sont inexorables) eussent
écrasé sans pitié ce faible parli , si leurs propres affaires
n'avaient mal tourné dans l'origine. Comme la défense et
le salut des communes les avaient forcées d'avoir recours à
des illégalités nombreuses , le zèle d'une aristocratie géné-
reuse s'éveilla en faveur de Cbarles I" ^ son armée au
commencement de la campagne fut redoutable et brillante :
il était persécuté ou semblait Tétre ^ c'était assez pour que
beaucoup de nobles lords sympathisassent avec lui, et se
rattachassent à une cause que, dans d'autres circonstances
peut-être , ils eussent dédaignée et sacrifiée. Le combat
d'Edgehill fut tout à l'avantage des royalistes \ le nord pres-
que entier devint l'apanage du roi-, les premiers résultats
militaires semblèrent prédire que Charles I" remonterait
bientôt sur le trône. Les royalistes modérés cherchaient à
faire sentir au roi qu'il devait profiter de cette veine de
bonheur pour conclure une paix équitable, céder quelques-
unes de ses prétentions, et rabattre une partie de celles du
Parlement \ mais Oxford , où se trouvait alors le roi , éîait
plein de courtisans à vues étroites, qui flattaient le trône
dans l'espérance de le voir un jour plus puissant quil ne
l'avait jamais été, de lui demander de nouvelles faveurs , et
de profiter de son retour. Charles avait promis d'ailleurs
à la reine, qui le dominait, de punir sévèrement les rebelles,
et de donner aux peuples un exemple mémorable. Les
succès qu il venait d'obtenir enivraient sa cour exilée ; il
reprit le ton despotique , et insulta les Communes en leur
ôtant dans ses proclamations le titre de Parlement. Tou-
jours, chez ce malheureux roi , les menaces , les violences
et les outrages compromirent sa cause plus que ses actes
mêmes. Il alla plus loin : trois pairs d'Angleterre mécon-
lens de la conduite des Communes , et craignant peut-être
le châtiment rigoureux qui les attendait en cas de défaite,
36 LA. ULPUBLIQLL DAlNGLliTEIlUE
désertèrent la cause du Parlement et vinrent trouver le
roi, sous les bannières duquel ils se réfugièrent. Mal ac-
cueillis par l'un des monarques les plus impolitiques qui
aient jamais régné , raillés et insultés par les courtisans ,
traités avec hauteur par le roi , ils ne recueillirent de leur
démarche que douleur et amertume, et revinrent à West-
minster. Le repentir dont ils se parèrent , ne désarma pas
la Chambre qu'ils avaient abandonnée et qui leur fit un
accueil encore plus insultant que celui du roi n'avait été.
Charles avait grand tort de rétrécir la base sur laquelle il
s'appuyait : peut-être eût-il relevé ses affaires, sil eut
donné accès et place loyale dans l'amnistie à quiconque
soutiendrait la cause non seulement du trône , mais de
l'ancienne constitution anglaise. Il ne pensa qu'à sa chimère
décrépite du pouvoir absolu, et perdit tout en s'isolanl. De
leur côté , les Communes n'oubliaient rien pour creuser
encore rabîme qui les séparait du roi; dont elles connaissaient
Tanimosité , la rancune et les ressources. Comme il arrive
toujours dans les momens de crise, les modérés s'effacèrent,
le pouvoir et l'influence appartinrent aux hommes éner-
giques et exaltés -, et le parti puritain , si faible naguère, fut
le seul qui décida désormais et emporta de vive force les
résolutions du Parlement. Vane et ses amis dictèrent le fa-
meux covenant, et renversèrent Téglise anglicane qui, selon
eux , favorisait la tyrannie. Une cruelle persécution pesa
sur les anglicans , et prouva que les partis qui prennent la
défense de la liberté peuvent sarmer aussi de tyrannie et
de violence quand ils arrivent au pouvoir. L'archevêque
Laud , homme fort méprisable sans doute, mais que
la loi ne pouvait atteindre , tomba victime sur l'autel
des vengeances parlementaires. Il avait soixante-dix ans :
sa mort ne pouvait être d'aucune utilité politique \ s il avait
abusé du pouvoir, comme on ne peut le nier, il favait fait
AVANT L£ PTIOTECTOKAT DE CROMWELL. 3^
SOUS la sanction et avec rassentiment du roi ] il n'était pas
ministre responsable; et rien ne peut justifier les membres
des Communes qui devinrent bourreaux de ce vieillard
sans défense.
L'armée commandée par Charles I" renfermait des
semences de mort -, les Communes militantes étaient au
contraire pleines de germes de vie. Il y avait une sympathie
secrète entre la partie royaliste de la nation et le Parlement ;
il y avait une répulsion cachée mais active entre le roi et
quelques-uns de ses courtisans en apparence les plus dé-
voués : les chances n'étaient donc pas égales ; dans les
comtés mêmes que le roi occupait militairement , la masse
n'était pas pour lui ; ses partisans étaient froids et ses en-
nemis ardens. Les puritains n'oubliaient rien pour réussir ;
les cavaliers voulaient bien se battre , mais peut-être eus-
sent-ils été fâchés que le roi eût trop réussi. Toute la
classe moyenne professait un respect que Clarendon traite
de superstition , pour les libertés parlementaires ; il faut
ajouter que le caractère personnel de Charles n inspirant
aucune confiance , son armée sans paie , et ses sujets
qu'il avait souvent outragés , formaient une double masse
d'amis peu sûrs d'une part et d'ennemis implacables de
l'autre.
Victorieuses , les armes du roi ne l'eussent pas sauvé ;
son pouvoir se concentrait dans l'espace mathématique
occupé par son armée. La position du Parlement était
bien difîerente : il était sûr de plusieurs provinces prêtes
à se lever comme un seul homme contre le roi : par-
tout où le royalisme avait quelques appuis , le Parlement
établissait des garnisons si nombreuses qu'il leur eût été
impossible d'agir. Le résultat d'une telle lutte n'était pas
douteux. Malgré des succès passagers , mais brillans, les
38 LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETETIKE
affaires du roi, eu i644î étaient si mauvaises, que nulle
espérance ne restait d'en réparer les échecs.
C'est un spectacle curijux et que Walter Scott lui-
même a négligé de peindre, que le Parlement d'un coté
et le roi de Taulre , avec leurs mœurs et leurs idées si
différentes ^ l'un sentouranl de formes légales pour com-
battre des illégalités et même des crimes ^ l autre réclamant
sa couronne, s'appuyant sur son droit, accusant les Com-
munes d'avoir manqué à leurs sermens, mais ne renonçant
jamais à sa vieille habitude de fausseté et de parjure. Les
cavaliers qui s'agitaient autour de lui, uniques soutiens
de sa cause, étaient partagés en factions incohérentes, ar-
dentes, amères , qui enlevaient au parti du roi cette unité
de vues et de pensées, gage de succès. Ses soldats pil-
laient et rançonnaient le pays , irritant ainsi leurs conci-
toyens avec très-peu d'utilité pour le monarque. Fatigué
des voix discordantes qui frappaient son oreille et met-
taient sa patience à bout , Charles P' convoqua un Parle-
ment, celui qui se réunit à Oxford : nouvelle faute poli-
tique qu il paya bien cher. Dès que les hommes se
rassemblent pour examiner les intérêts et les espérances
d'une cause commune , il y a nécessairement diversité
d'opinions , critique , examen ; par conséquent liberté.
Pourquoi Charles , qui repoussait la liberté partout où il
en rencontrait l'ombre , avait-il recours à elle dans cette
circonstance? c'était s'exposer à plus dun danger. Le roi,
parmi ses partisans , fut étonné de trouver tous ces sen-
timens d indépendance, ces mêmes défiances, cette même
mutinerie , comme le disait la cour , ces motions sédi-
tieuses et cet attachement à la charte d Angleterre, que,
trois années auparavant, il navait pu soufirir dans le
Parlement véritable. Au milieu des circonstances difE-
AVANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. 89
ciles qui pesaient sur le roi , il faut bien avouer qu'on
ne peut guère montrer plus d'incapacité pour les affaires
politiques. Le talent de gouverner les hommes lui était re-
fusé ^ il n'avait pas pu contenir le peuple et ne savait pas
diriger sa propre cour. Il satisfaisait quelques favoris aux-
quels il sacrifiait tout ; il est même singulier que sa cause
se soit si long-tems soutenue, et il faut que la royauté
soit bien vivace pour résister à tant de principes de des-
truction. Les négociations commencèrent , mais inuti-
lement , mais follement 5 personne n y apportait de bonne
foi. Charles se réservait le droit et nourrissait l'espérance
de revenir au pouvoir, plus terrible et plus dur que ja-
mais. Le Parlement , qui se croyait vainqueur , ne voulait
rien relâcher de ses prétentions et devenait tous les jours
plus arrogant à mesure que les circonstances étaient de-
venues redoutables et dangereuses. La partie exaltée et
énergique des sectes politiques et rehgieuses s'était élevée
au pouvoir ; la modération n'est une arme puissante que
dans les tems ordinaires. Les Vanes , les Cromwell , les Lil-
burn , acquirent toute l'autorité parce qu'ils osaient tout :
en religion , ce furent les indépendans et les presbytériens
qui dominèrent 5 en politique, les hommes qui ne faisaient
pas de concessions et ne redoutaient rien emportèrent la
balance : telle était la détestable situation où se trouvait le
monarque. Ses ennemis étaient forls de la faiblesse de son
parti, qui lui-même craignait de devenir trop fort. Il n'y avait
peut-être que les catholiques qui servissent le roi comme
il le voulait : habitués à plier devant le protestantisme,
humiliés par une longue défaite, ils espéraient acheter
leur émancipation par la servitude du pays. Le parti vio-
lent, maître de l'Angleterre, faisait des demandes et des
propositions tellement absurdes , que nul roi n'aurait pu
les accepter et garder son trône. Deux ans les négociations se
4o LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETEîIRE
rompirent; les deux partis le désiraient également : Charles,
par orgueil et pour ne pas céder à ses sujets; et le Parle-
ment , par haine et dans le désir d'arriver à cette consti-
tution républicaine, dont l'image s'était offerte si brillante
à Timaginalion de quelques chefs.
Alors des flots de sang coulèrent : désespérant de leur
cause et sachant combien peu de pitié ils devaient attendre
de leurs ennemis , les soldais de l'armée du roi se livrè-
rent à toutes les violences. En vain Hume et Clarendon ,
avec leur partialité habituelle, essaient de justifier le roi
et ses partisans ; en vain Brodie et Godwin passent légè-
rement et en courant sur les atrocités commises par les ar-
mées puritaines. A l'assaut de Leicester, le roi vit égorger
sous ses yeux des prisonniers désarmés. Les mesures vio-
lentes et barbares du Parlement furent plus légales , c'est-
à-dire qu'on les organisa par des ordonnances et des sta-
tuts ; mais Ihumanité le voyait avec la même horreur.
Cromwell , porté par les indépendans et les républicains ,
s'élevait peu à peu de concert avec Fairfax ; il avait profité
du trouble général pour faire réussir quelques mesures
qui tendaient directement à la forme républicaine , la ba-
taille deNaseby vint couper jusqu'à la dernière racine les
espérances royales. La mer était ouverte à Charles. S'il
n'avait été le plus obstiné et le plus aveugle des hommes,
il aurait reconnu que toute chance de succès lui était ar-
rachée : accepter le trône tel que le Parlement le lui don-
nait , sacrifier sa conscience et ses amis et régner esclave ,
il ne le voulait pas , il avait raison ; mais que pouvait-il
faire? que pouvait-il tenter encore? Le combat à mort
dans lequel il avait succombé ne lui laissait pas la plus
faible perspective de salut. En Hollande et en France , il
eût vécu libre quoique exilé.
jVIais l'entêtement des Sluarts le dominait ; opiniâtre et
AVANT LE Pr.OTECTORAT DE CROMWELL. 4^
sans jugement, dirigé par la reine, qui, indifférente à
la vie et au bonheur de son mari , lui donnait les con-
seils les plus pernicieux , par cette Henriette , dont les
écrivains français ont fait Téloge , et dont f égoisme tyran-
nique , les mœurs impures et la_ prodigalité impérieuse ,
ne méritaient pas les panégyriques de Bossuet. Elle acheva
de le perdre , et quiconque lit avec attention les Mémoires
de l'époque , les Papiers d'état de Thurloe , l'Histoire de
Clarendon , la Clef du cabinet du roi et le Supplément au
journal d'Evelyn , reconnaîtra que cette femme a conduit
son mari jusqu'à féchafaud. On y voit que Charles avait
conçu des projets de fuite, seule chance qui lui restât ; que
la reine , qui se consolait en France dans des amours illé-
gitimes , s'opposa fortement à ce que son mari revint au-
près d elle 5 qu'au moment où Charles I" était prisonnier
du Parlement , Henriette se consolait avec lord Jermyn ,
et que même elle avait déjà tramé un complot pour livrer
nie de Jersey à la France.
On découvre autant de malheurs que de fautes dans
la position du roi. Il y avait surtout chez lui deux dé-
fauts de caractère, taches indélébiles des Stuarts : la fai-
blesse pour ses favoris et l'entêtement dans ses mauvais
desseins j il s imaginait follement qu'il était nécessaire à
l'existence politique de sa nation , et que s'il restait ferme
à sa place, le Parlement et les citoyens finiraient par tom-
ber à ses pieds.
La situation précaire du roi , l'outrecuidance du puri-
tanisme qui sentait sa force , la désaffection de toute l'An-
gleterre, le progrès continuel des indépendans et des
républicains, mais surtout la perfidie dont Charles n'avait
pas cessé de donner des preuves , creusaient le tombeau
du monarque. Il se livra aux Écossais qui le trahirent.
jRien ne pouvait dessiller ses yeux j la irigauderie qu'il
ija LA HÉPUBLTQUE d'aNGLETEKRE
mettait en œuvre avec tous les partis lui semblait un gage
de victoire ; il l'écrivait à la reine 5 il se vantait de trom-
per les Ecossais et les presbytériens à la fois. Ses mesures
étaient si mal prises que toutes ses lettres furent inter-
ceptées , et la découverte de ses secrets intimes ajouta en-
core au mépris et à la haine qu'il inspirait. Cromwell et
Ireton , qui avaient noué des intrigues avec lui et auxquels
le roi faisait de {jrandes promesses , virent avec fureur de
quelle manière on se jouait d'eux. Dans une lettre inter-
ceptée et que le roi adressait à la reine , il disait que
Cromwell lui demandait la vice-royauté d'Irlande , l'ordre
de la Jarretière et une armée sous ses ordres ^ mais qu il
saurait bien châtier cet insolent , ( l qu au lieu de la jarre-
tière de soie , il lui réservait une jarretière de chanvre.
En signant cette lettre , il avait signé son arrêt de mort.
Cromwell la lut et son parti fut pris.
Ce traître, ce frauduleux, ce maladroit monarque,
Charles , une fois fait prisonnier , par le cornette de cavale-
rie Joyce, abandonné par ses amis, vit commencer pour lui
une nouvelle carrière dans laquelle il se réhabilita. Cent
fois il était retombé dans les mêmes pièges, dans les mêmes
fautes -, il avait couru au-devant de son malheur. Roi
et maître , il avait détaché sa couronne lui-même. Pri-
sonnier , seul , isolé de ses amis , il retrouva du cou-
rage , une fermeté noble et de la présence d'esprit. Cette
conduite de Charles, exerçant de l'influence sur le peuple,
ramena vers lui les Ecossais mêmes qui l'avaient trahi , et
excita dans toute l'Angleterre un affectueux respect et une
compassion vive pour toutes ses infortunes. Le duc d'Ha-
milton, à la tête d'une armée écossaise, entra en Angleterre.
Plusieurs insurrections bien concertées éclatèrent à la fois;
mais la vigilance de Fairfax et de Cromwell les écrasa 5
les Écossais furent battus.
AVANT LE PHOTECTORAT DE CHOMWELL. /\'6
Le parti presbytérien, c'est-à-dire constitutionnel, eut
un moment le dessus , malgré les efforts du parti indé-
pendant et républicain. Ce triomphe passager coïncidait
avec 1 expédition d'Hamilton et le mouvement de pitié
générale qu'inspirait la captivité du roi : mais les choses
ne tardèrent pas à reprendre leur marche naturelle.
Notre devoir d'historien a été de montrer plus haut quel
mouvement progressif et nécessaire avait entraîné d'abord
la lutte des Communes et du trône, ensuite quelle impul-
sion irrésistible avait forcé de s'entrechoquer les vagues
ennemies de ce double courant contraire. Il nous reste
maintenant à examiner comment naquit et se développa
un parti qui semblait n'avoir aucune racine dans la con-
stitution anglaise , le parti républicain. Quelques esprits
spéculatifs admiraient les républiques anciennes , celles
de Venise et la Hollande ^ quelques fanatiques s'étaient
enthousiasmés pour une théocratie judaïque^ mais c'étaient
là des exceptions, et lorsque le Long Parlement s'établit, il
comptait à peine deux ou trois hommes que ces chimères
dominassent. Quand on vit que Charles mentait toujours,
se parjurait sans cesse ^ surtout quand on découvrit à Na-
seby sa correspondance secrète, qui dévoilait sa pensée de
vengeance , plusieurs hommes redoutables se réunirent
et se liguèrent, sans avoir d'autre lien que la volonté com-
mune et ferme de se défaire de Charles I". Auxyeuxdes fana-
tiques et surtout de Tarmée , le roi était un tyran maudit
qu'on pouvait bien tuer puisqu'on avait pu le combattre.
Fiers de leur victoire , les soldats de Cromwell et de Fair-
fax réclamèrent à grands cris la condamnation du mo-
narque et trouvèrent des échos dans le peuple. Mais une
fois frappé de mort ou d'impuissance, comment remplacer
le monarque ? la pensée de la république se présenta natu-
/j/j LA HÉPUBLIQLE d'aNGLETEKHE
rellement , non pas à la nation elle-même, mais à une
minorité d'autant plus violente qu'elle était plus faible en
nombre , d'autant plus redoutable qu elle était plus vio-
lente. Cromwcll attendait l'événement : avant 164B, il
n'était pas républicain ; voyant que le pouvoir appar-
tiendrait aux plus résolus , aux plus violens , il se rap-
procha du petit groupe qui seul poussait à la république
et dont il pressentait l'ascendant rapide.
On a beaucoup discuté le caractère de Cromwell^ le don
spécial qu'il avait reçu de la nature , c'était la faculté ma-
gique d'attirer et pour ainsi dire de fasciner la conscience
de quiconque s'adressait à lui. La base de sa fortune inouïe
se trouvait là ^ sa pénétration infinie, son coup d'œil si
vaste et si ferme , qui démêlait et débrouillait le tissu
complexe des intérêts et des événemens humains , ses ta-
lens militaires et son courage, ne furent que les instru-
mens de cette qualité supérieure, de ce don pour ainsi
dire surhumain , de cette force sympathique , de ce
prestige qui forçait quiconque l'écoutait à ne pas douter
un seul instant de la vérité de ses paroles. Il se servait
avec une égale facilité , avec un égal succès , de la ru-
desse , de la grossièreté , de la vulgarité , de lironie , de
la lenteur affectée du discours, du laconisme, du ton mili-
taire et de la ferveur dévote -, tous ses contemporains affir-
ment qu il a passé sa vie à tromper, et que cependant se mé-
fier de lui était impossible. A ces grandes qualités de l'acteur
politique, à cette incroyable puissance sur ses semblables,
il joignait des talens pratiques de premier ordre et qui ne
tardèrent pas à l'élever au-dessus de tous ses contempo-
rains. Cromwell aperçut les vagues de la république qui se
soulevaient peu à peu \ il essaya d'abord de les refouler,
reconnut l'inutilité de ses efforts . et s'élevant avec adresse
AVA»T LE PUOTECTORAT DE CKOMWELL. 4^
au-dessus des flots qu'il n'avait pu vaincre, il parut enfin à
la tête de ces fanatiques décidés à inaugurer leur Répu-
blique dans les flots du sang royal.
La pensée de punir cette grande victime , ou , si l'on
veut, ce grand coupable, renfermée d'abord dans un cercle
fort étroit, gagna bientôt presque tous les rangs de la
société, et rien n'est plus ridicule que cette prétention des
historiens qui attribuent le meurtre de Charles I" à quel-
ques hommes seulement. Tous les Mémoires contemporains
prouvent que Fanimosité contre Charles I" était extrême
et universelle ; de nombreuses pétitions demandaient haute-
ment cette mort comme un acte de justice. « Ce peuple, dit
l'écossais Baillie en parlant de la nation anglaise , ne né-
gligea rien pour condamner Charles I" et faire de lui un
exemple. Ces gens parlent sans cesse d'exécuter ce qui me
fait horreur à penser. » Les ofhciers-généraux de Tarmée
étaient unanimes pour demander la mort du roi *, le peuple
était passif-, et, si l'on excepte quelques cavaliers dont la
fortune et la vie étaient liées à celle du roi, tout le monde
pressentait la fin du monarque , et comme on n'avait pour
lui que de l'antipathie , on était décidé à laisser faire.
On détestait Charles P' , non seulement parce qu'il avait
commis des actes arbitraires , mais , ce qui est singulier à
dire et ce dont tous les hommes qui connaissent le monde
apprécieront la portée, parce que le don de plaire lui
manquait. Tyran atroce , bourreau de ses sujets, Néron
ou Cahgula , il n eût peut-être pas péri ^ son sort était
d'attirer la haine sans faire naître la crainte, et le mépris
sans exciter la sympathie. Ses manières étaient mauvaises,
surtout pour un roi ; il s'oublia un jour au point de frapper
de sa canne Sir Henry \ane, qui avait pénétré dans une
salle du palais réservée à des personnes d'un rang plus
élevé 5 il maltraitait les femmes en public , et manquait
A6 l'A RÉPUBLIQUE DANGLETEimE
de délicatesse extérieure dans tous ses actes ; violent et léger,
frivole et opiniâtre , sans douceur et sans humanité, inca-
pable de supporter même dans son conseil une observation
contraire à son avis^ toujours de mauvaise foi sans jamais
parvenir à tromper personne -, adoptant étourdiment l'o-
pinion qu'on lui suggérait, et ne voulant jamais l'aban-
donner, alors même qu'il se voyait ruiné par elle -, obstiné
dans son but et irrésolu dans ses movens ; ne voulant se
plier à aucune des nécessités du tems-, grand controver-
siste et théologien forcené j argumentant quand il fallait
agir -, il fut coupable envers son peuple et surtout coupable
envers lui-même. Cependant ses torts, nés de vues fausses
et d'étroitesse d'esprit , n'eurent pas ce caractère d'atrocité
qui attire la vengeance de Dieu et des hommes-, il gardait
au fond de son ame une certaine moralité que rien ne put
détruire. Il montra même, dans certains cas, dans ses rap-
ports avec sa femme, par exemple, beaucoup trop de con-
descendance pour ceux qu'il aimait. Sa vie, au bonheur de
laquelle ses défauts et ses qualités ont également nui, ne
fut qu'un lissu d'erreurs et de méprises, que les événement
et les hommes se chargèrent de punir cruellement.
Comment un tel homme, déjà prisonnier, déjà vaincu
depuis long-tems, eût-il lutté contre ses ennemis ? Crom-
well , appuyé de Tarmée, revint purger le Parlement, comme
il le disait lui-même , en expulsa tous les presbytériens ,
ne conserva qu'une minorité misérable , remit le jugement
du roi entre ses mains, et fit instituer par ce fragment
de Parlement la haute cour de justice qui devait décider
du sort de Charles P*. La plupart des membres de cette
haute cour ne doutaient pas de la culpabilité du roi -, ce
n'étaient ni des assassins, ni des ambitieux comme on
l'a prétendu. L'étude des livres juifs, une haine sauvage
et fanatique contre le roi, qui depuis si long-tems leur ré-
AVANT LK PUOTECTOllAT DE CKOMWELL. /\n
sistait, leur faisait regarder sa mort comme un devoir
sacré devant Dieu. Les Mémoires de Ludlow et ceux
de mistriss Hutchinson allestcnt que les régicides pré-
voyaient d'avance , non seulement les reproches , mais les
dangers auxquels les exposaient la résolution terrible qu'ils
avaient prise, le grand sacrifice dont ils se regardaient
comme les exécuteurs.
Nous ne reproduirons pas ici la partie purement dra-
matique de cette histoire j notre but est seulement de
dévoiler les causes secrètes et les mobiles inaperçus.
Comme dans l'obstination de Charles 1" il v avait foi
aveugle , confiance en son droit , et persuasion de la sain-
teté de sa cause , il se montra grand en face de la mort.
La véritable république d'Angleterre a duré cinq ans ;
elle commence à la mort de Charles ï" et se termine au
protectorat de Cromwell : curieuse époque dont la sur-
face a été à peine effleurée par les annalistes. Toutes les
vieilles institutions avaient disparu , elles n'avaient laissé
derrière elles qu'un souvenir formidable , obstacle qui
contrariait les efforts des républicains. Ces hommes éner-
giques triomphèrent de toutes les difficultés , soumirent
tous leurs ennemis, se firent respecter et craindre de
toutes les nations étrangères. Nous défions les historiens
de nous montrer une autre période dans la vie du peu-
ple anglais, qui l'emporte pour la vertu et le courage
des chefs , pour la gloire et la grandeur nationale , sur
cette époque ignorée.
Les républicains abolissent d'un même coup la monar-
chie, la Chambre des Pairs, et établissent un conseil-d'état,
véritable corps gouvernemental dans lequel on remarque
les noms de Pembroke et de SaUsbury , de Cromwell,
Haselrig , Mildmay , Vane , Harington , Martin Brad-
shaw et Ludlow. La silualion exceptionnelle dans la-
/g > LA RÉPUBLIQUE U ANGLETERRE
quelle ils se trouvaient, tous les souvenirs monarchiques
qui s'élevaient contre eux, le mécontentement de la no-
blesse , la rage profonde des royalistes , l'animosité des
cours étrangères les environnaient de périls ^ ils ne pou-
vaient s'appuyer ni sur la nation qui les laissait agir plutôt
qu'elle ne les soutenait , ni sur Taristocratie qui les avait
en horreur -, que leur restait-il donc ? les fanatiques et l'ar-
mée. Leur Parlement , décimé par Cromwell, n'offrait pas ,
certes, une masse imposante -, il fallut travailler à le recon-
stituer. Heureusement les hommes qui menaient le char de
l'état étaient puissans par la pensée. C'était Cromwell , c'é-
tait Bradshaw, c était Yane, c'était Milton. Vane organisait
la marine anglaise, dont la merveilleuse supériorité date de
cette époque. Milton, secrétaire-d'état, était chargé des cor-
respondances officielles. L'union de ces hommes fit la
gloire de l'Angleterre , pendant les cinq années de la ré-
publique -, il fallut écraser les partis , effrayer les mécon-
tens , éteindre la sédition en Irlande, étouffer les niveleurs,
d'autant plus dangereux, que la source de leurs opinions
était celle même des opinions républicaines soutenues par
le Parlement. Fairfax et Cromwell dirigent l'armée : Vane
et Milton s'occupent des affaires civiles et intérieures.
Cependant les difficultés s'accroissent. Charles II dé-
barque en Irlande : on doit le repousser par la force ; il est
proclamé roi , et pendant que Cromwell marche contre lui ,
Lilburne , un de ces logiciens métaphysiquement absurdes
qui vont au bout de toute chose, et traitent la vie comme
un syllogisme, empoisonne le peuple de ses pamphlets,
qui tous ont pour but d'armer la démocratie contre le
Parlement démocratique. Il faut à la fois combattre avec
Tépée les royalistes , et frapper les agitateurs. Jamais
hommes politiques n'eurent plus à faire et ne se montrè-
rent plus grands , plus TÎgilans et plus habiles. Sans
AVAKT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. 49
doute OU doit bkimer leurs illégalités nombreuses •, mais
ils subissaient la conséquence de leur naissance même ,
rillé[;alilé ne peut produire que l'illégalité : nous avons
vu les deux partis royaliste et républicain s'accroître
et se combattre , au milieu de leurs crimes et de leurs
fautes mutuelles. Ce Parlement n'était que le résultat dé-
finitif de tant de crimes , de tant de fixutes : sous le rapport
de la constitution et du respect pour les institutions du
pays, on ne peut que le frapper de réprobation , mais il s"cst
conservé , mais il a vaincu à force de génie , de patience ,
de persévérance, de courage , et le blâme que le philoso-
pbe et le moraliste doivent jeter sur lui se mêle d'admira-
tion pour son génie. Il ne s'est point perpétué, il ne le
pouvait pas ^ il était nécessairement épbémère. La crise
qu'il avait produite, et dans laquelle il se soutenait malgré
tout, était contraire aux préjugés, aux sentimens, aux
souvenirs du peuple , il pouvait être grand , mais non
durable.
Dans ces mouvemens tumultueux , les sauveurs de la
patrie, ceux qui frappèrent l'imagination du peuple , Crom-
well et Fairfax, cbefs militaires, atteignirent donc la plus
haute popularité. Vers eux seuls tous les regards se tournè-
rent, et pendant que Milton , le plus grand, le plus désinté-
ressé , de ces bommes fameux , employait son éloquence
à défendre la république , Cromwell , à force d habiles
hypocrisies , d'intrigues souterraines , de manœuvres bien
concertées , forçait Fairfiix son rival d'abdiquer entre ses
mains le pouvoir dont il disposait, et de lui frayer ainsi la
route vers le pouvoir suprême. Ce qui prouve la puis-
sance réelle de la république , c'est que Cromwell ne put,
dès l'origine , saisir ce pouvoir qu'il désirait si ardem-
ment. Dès lors il se contenta de servir avec courage, avec
adresse , de dévouer à la république ses hautes et nom-
vu. 4
5o LA. RÉPUBLIQUE d'aNGLETERTIE
breuses qualités \ attendant le moment nécessaire où la cou-
ronne qu'il voulait atteindre, sans la saisir, serait prête à
se détacher et à tomber sur son front.
Ludlow avait bien raison de dire que Tune des plus
grandes choses que Ton eût vues depuis la chute delà ré-
publique romaine , c'était cette réunion d'hommes « qui
avaient accompli de si magnifiques desseins, triomphé de
tous leurs ennemis, en Ecosse, en Angleterre et en Irlande,
établi sur des bases certaines la liberté du peuple , humi-
lié le Portugal, créé une admirable flotte, donné des ga-
ranties au commerce et lutté avantageusement contre le
pouvoir de la Hollande. Ces hommes, ajoute-t-il, armés de
la toute-puissance, pendant dix ou douze années, ne se
partagèrent ni dépouilles ni argent, » Citons encore le
témoignage de Whitlocke , homme trop sévère et trop im-
partial pour pardonner une faute, même à ses amis.
(( Le Long Parlement , dit-il , sera fameux à travers le
monde par ses actions , ses succès , sa grandeur. Après
avoir subjugué tous ses ennemis, il reçut le coup de la
mort de ses propres créatures. » Roger Coke , auteur
royaliste de l'ouvrage intitulé : La Cour et l'État dévoilés ^
rend justice à celte masse d'hommes, si oubliés, si calom-
niés aujourd'hui. « Leurs hautes actions trouveront à
peine croyance dans les générations futures. Pour dire toute
la vérité , c'était une race d'hommes habiles et infatigables
dans les affaires -, cherchant partout et employant les
hommes les plus capables \ ne se rendant jamais, ni aux
importunilés, ni aux brigues, ni à la faveur. Sous leur
rèo-ne, matelots et soldats remplissaient leur devoir : pas
un murmure , pas une révolte. Actifs à réformer les abus
nombreux de la loi civile, on doit leur rendre cette justice :
que jamais dans toutes leurs guerres ils ne firent usage de
celte coutume lyranniquc de la presse , qu'ils excellèrent
Avant le protectorat de cromwell. 5i
en politique, et que jamais ils ne se rendirent coupables
des cruautés fanatiques auxquelles on avait accoutumé
rAn{5leterre. » Algeraon Sidney s'exprimo en ces termes :
(( Lorsque s'engagea entre le célèbre Van Tromp et Black,
amiral de la flotte républicaine , le combat de Folkestone,
Tamiral anglais n'avait à opposer aux plus célèbres marins
de l'époque et à une escadre de trente vaisseaux que
treize navires mal équipés et montés par des hommes qui
n'avaient jamais servi sur mer-, mais telle était la puissance
attachée à cette sagesse , à cette intégrité , à cette énergie ,
qui dirigeaient alors l'Angleterre, qu'en moins de deux ans,
nos armées de terre et de mer se firent respecter de l'Eu-
rope , et que la Grande-Bretagne s'entoura de la même
considération et du même éclat dont elle avait joui quand
elle possédait la moitié de la France , quand les rois de
France et d'Ecosse étaient ses prisonniers. » A ces témoi-
gnages contemporains, ajoutons celui de mistriss Hutchin-
son , femme puritaine qui n'a jamais proféré un men-
songe : (( Avec la volonté de Dieu et laide du Parlement,
dit-elle , nous sommes parvenus à une condition de bon-
heur et d'abondance qu'il était difficile d'espérer ; quoique
les impots soient onéreux, le peuple est assez riche pour
les payer, et les paie sans se plaindre. Notre trésor a quel-
ques millions de livres sterling à sa disposition 5 nous
avons battu les Hollandais , et toute lEurope nous res-
pecte.
)) Ce fut sous le règne de ce Long Parlement si méconnu,
que furent jetées toutes les bases de notre prospérité pen-
dant deux siècles. Ce fut lui qui corrigea tout ce que la
race des Tudorset des Planlagenets avaient mêlé de tyran-
nie à nos institutions. » Mais peut-on déduire de ces pré-
misses un argument favorable à l'établissement définitif de
la forme républicaine en Angleterre ? rien ne serait plus
52 LA RÉPUBLIQUE d'aKGLETERRE.
faux. Les membres des Communes, pendant la république,
étaient les médecins d'un moment de crise : la puissance
dont ils s'armaient était extra-légale, et dès qu'ils eurent
accompli leur grand œuvre, un homme sorti de leurs
rang les chassa et se fît maître sous le nom de Prolcclcur.
Tant qu'il y avait eu danger, combat, violence, inquié-
tude, ils avaient su se maintenir ^ mais perpétuer leur usur-
pation au milieu des royalistes, des presbytériens et même
de la masse du peuple attaché à ses anciennes lois , cela était
impossible. Il fallait que le pouvoir suprême se concentrât
et se fit homme pour subsister. Cromwell futrincarnalion
de ce nouveau despotisme^ il se fit Prolecteur. C'est à celle
épociue (lue nous nous arrêtons , satisfaits d'avoir du moins
rendu une juslice tardive aux grandes actions, à la fermeté,
à la prudence du gouvernement républicain, nécessairement
passager, mais admirable, auquel il succéda. Pour que l'é-
quilibre se rétablit définitivement entre la puissance exe-
cutive et la liberté populaire , pour que les droits de la na-
tion, foulés aux pieds par Cromwell , traités avec mépris
par Charles il et insultés par Jacques II , servissent de
contrepoids à la puissance gouvernementale , il fallut en-
core plus de trente années. Mais n'oublions pas que 1668
et ses grands résultats se trouvaient déjà en germe , dans
les tumultueuses années qui s écoulèrent de 1649 à 1(35 1.
( Pxetrospeclive lieview. )
SA CORRESPONDANCE ET SES OUVRAGES.
Tous les membres de la famille Walpole ont été ingé-
nieux , spirituels , recherchés clans leurs goûts et brillans
parmi les gens du monde. L'un d'entre eux, l'ainé des
Walpole, a laissé des traces plus éclatantes que morales
dans l'histoire politique de son pays. Ce n'est pas de lui
qu'il s'agit ici , mais d" Horace Walpole, correspondant de
madame du Deffant , ami de lady Montaigu et véritable
représentant de l'esprit français en Angleterre. Telle a été
dans ce genre sa supériorité , que pendant long-tems ses
compatriotes lui ont refusé les hautes facultés de l'intelli-
gence. Aujourd'hui que cette vieille et ridicule haine contre
la France commence à s'éteindre, on veut bien accorder
à cet homme remarquable une place qui lui a été refusée
jusqu'ici. Il y avait autrefois en Angleterre quelque chose
qui n'avait d'analogie dans aucune contrée d Europe ^ c'é-
tait le gentleman. Ne croyez pas qu'un gentilhomme fran-
çais représentât le gentleman anglais ^ ces deux êtres se trou-
vaient séparés par une nuance bien prononcée. Chez l'un,
plus de l'homme de cour, du grand seigneur ; chez l'au-
tre, plus d'indépendance, de singularité, de manies. L'in-
vasion de la démocratie a détruit le gentilhomme fran-
çais j elle va éteindre le gentleman anglais, Il n'y a plus
54 HO?. ACE WALPOLE,
(le ligne de démarcation possible entre le marchand de la
cité qui s'est enrichi dans le commerce et le pair d Angle-
terre qui marche légal d^s princes du sang : même cos-
tume, mêmes habitudes, même luxe. On a des armoi-
ries quand on veut, pour quelques guinées -, on a des
laquais de même espèce, galonnés sur toutes les coutures.
Voyez le discrédit où tombe maintenant le métier de
duelliste -, voyez la décadence de ces beaux habits de satin
broché , symbole d'aristocratie ^ remarquez l'uniformité
des costumes et la simplicité des manières qui tous les
jours gagnent du terrain. Vous reconnaîtrez que le mé-
tier de gentilhomme est détruit , anéanti , et que , même
parmi nous , il faut désespérer de le revoir jamais.
Horace Walpole , auteur, virtuose , amateur de curio-
sités, historien, était avant tout gentleman accompli. On est
charmé de le retrouver comme une chose disparue, comme
ces beaux meubles de laque , incrustés d'or et d'ivoire,
que nos ébénistes ne fabriquent plus. J aime ces monu-
mens d'un autre monde, ces fragmens inconnus ou peu étu-
diés de l'ancien régime, qui n'est déjà plus qu'une ombre.
L'habit bleu et le gilet de peau de daim de Charles Fox ont
tué le gentleman. Adieu aux longues manchettes de den-
telle, à l'épée en sautoir, à la veste brodée , aux boucles
de diamant, aux tabatières d'or avec portraits , aux habits
qui covitaient plus qu'une maison.
Walpole s'est mêlé de tout ; il a tout fait , même du
patriotisme, même des tragédies, comme lui classiques
et fardées , même des discours à la Démosthènes ; il a eu
dans tous les genres d'agréables succès. Cependant, vrai gen-
tleman, il méprisait le métier d'auteur. Pour amis, il choisis-
sait , non ceux qu'il estimait ou qui lui plaisaient, mais les
hommes à la mode, le rang et l'élégance. Partisan de la li-
berté , il en faisait le sujet de quelques déclamations fleu-
SA COKTIESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 55
ries , mais sa faihle et douce voix se perdait dans le tumulte
des partis : aussi ne voulut-il jouer aucun rôle marquant
parmi les hommes politiques. Jamais Walpole, bon gentle-
man, n'avait demandé une faveur à un ministre, et cepen-
dant il jouissait de trois sinécures lucratives. Courtois envers
tout le monde , parce que la courtoisie est chose agréable
et de bon goût , mais peu généreux, parce que la généro-
sité est preuve d'enthousiasme et ne sied pas au gentil-
homme; plein de petitesses et conservant toujours un cer-
tain air comme il faut \ trop timide pour rien hasarder,
trop spirituel pour s'exposer au ridicule , trop vain pour
rester en repos, cherchant la gloire par de petits moyens :
n"est-ce pas là le type complet du gentleman ?
Avant Walter Scott, il avait essayé de faire revivre
l'ancienne poésie gothique. Avant nos architectes mo-
dernes, il avait tenté de rendre la vogue aux créneaux et aux
ogives : tentatives assez habiles, mais toutes sur une pe-
tite échelle. Il y avait de petites chapelles dans son jardin,
de magnifiques imitations des cathédrales gothiques dans
ses galeries. Son Château d! Otrante est une miniature
caressée par le pinceau le plus fin : contraste bizarre ! Un
siècle de fer choisi pour théâtre d'un drame si petit, si
mince, si léger, si frivole î
Du tems d Horace Walpole vivait un homme alors cé-
lèbre et qui a quelques points de ressemblance avec lui ,
l'aldermann Beckford, maire de Londres (i). L'alderman
était aussi pompeux , aussi glorieux que Walpole était
vain, frivole et voué à la mode. Beckford a écrit un ou-
(i) Le mêoae dont il est question dans le Stello de M. de Vigny.
Cet homme de talent s'est étrangement mépris sur le caractère de
Taldernian Beckford , dont il a fait fort gratuitement un de ces ma-
gistrats pesans , enfoncés dans la matière, et occupés seulement de
gastronomie et de formalités judiciaires.
56
vragc où respire loul le ^vma de la magnificence orientale.
Walpole n'a jamais écrit qu'en gentilhomme. Vous voyez
Tauteur du Chdleau cVOtranle devant son bureau de
boule, vêtu d'une robe-de-cbambre à ramages et portant
talons rouges. Beckford est étendu sur son divan , il fume
sa cbihouquc , il v a de la solennité dans son aspect.
De toutes les qualités de Walpole la plus marquante,
c'était le sentiment de la grâce. Pour plaire à Walpole ,
il ne suffit pas d'être homme de génie , il faut avoir
de la grâce : on lui parle d'un mauvais sujet qu'une ac-
tion justiciable des lois vient d'envover aux galères -, il con-
vient de l'énormilé du fait, et il ajoute : «Après tout, c'é-
tait un gentleman , il avait de la grâce. » .Aussi , eut-
il grand soin de jeter dans tous ses écrits la trace visi-
ble et la saveur ineffaçable de son rang. Comme penseur,
comme philosophe, comme historien , vous ne lui assi-
gnerez qu'une place inférieure -, mais dans tous les ouvra-
ges qui réclament surtout de Félégance et de la grâce , il
est inimitable. M"**' de Sévigné, lady Montaigu , Pline-le-
Jeune chez les anciens , ne l'emportent pas sur Walpole,
dans le genre épistolaire ^ quelquefois , il est vrai , le gé-
nie du gentleman l'emporte sur celui de l'homme d'esprit,
et l'élégance réelle est sacrifiée à la grâce factice. On re-
trouve l'homme de cour aux dépens de l'écrivain libre et
original. Jamais ces deux qualités de l'esprit, \ élégance et
Xdigrâce^ n'ont été aussi exactement définies que par Ho-
race Walpole : « Apollon est gracieux , dit-il , et Mercure
est élégant. » Ce trait suffirait pour prouver la finesse et
la spirituelle fraîcheur de ses idées.
Walpole ne voulait être vulgaire en rien ; il savait que
l'apparence de l'efTort et du travail a quelque chose de ro-
turier : lisez Gibbon , Johnson , Jean-Jacques Rousseau
lui-même j ces grands écrivains sont de grands ouvriers.
SA COUBESPONDANCE ET SES OrVRAGES. 5^
Cl Ton s'en aperçoit. Chaque période est laborieusement
travaillée 5 vous sentez que l'écrivain accomplit sa lâche.
Il y a au conlraire dans les écrits de Walpole un air d'ai-
sance , de négligence et de laisser-aller qui trahissent
l'homme de cour. Ses phrases ne sont jamais ni arrondies,
ni systématiquement balancées ^ alors même que son ex-
pression est originale et sa pensée forte, il ne quitte pas le
ton d'une conversation facile et de bon goût. Il serait désolé
que vous pussiez croire quil étudiât son style. Il méprise
profondément le style et tout ce qui ressemble à l'étude.
(( Tout le monde, dit-il quelque part, sait bien écrire^
» c'est chose mécanique et matérielle , un talent de peu
)) de valeur^ le plus petit journal a du style. Quand on
)) me parle de style , je réponds : Allez chez l'épicier , il
)) ^ous fera du style. Pour se distinguer du vulgaire des
» écrivains à style, on outre Foriginalité. En des époques
» comme la nôtre, les auteurs qui veulent être remarqués
)) se font une originalité à part, les uns en accouplant des
)) mots étranges , les autres en forçant des métaphores
)) bizarres à exprimer des pensées fausses. »
La Mère Mystérieuse , tragédie d'Horace Walpole ,
est peut-être la seule pièce anglaise qui se rapproche de
Racine. Chez Racine comme chez Horace le héros ancien
porte des tonnelets et le costume de Louis XIV. Ce style
de cour contraste étrangement avec les mœurs antiques, et
nous sommes bien loin de donner ce genre faux pour mo-
dèle. Mais enfin on voit que c'est un gentilhomme qui a
écrit ces vers , et tout contraires qu'ils fussent au génie
anglais, ils ont eu du succès dans leur tems. Du moins
l'aisance et le naturel ne manquent jamais à Walpole 5
il n'exagère rien , cela est bien rare aujourd'hui. Nos écri-
vains modernes, cà force de vouloir faire de l'esprit, me
rappellent trop les dandys de second ordre , qui ne se
5S HOÎIACE WALPOLE ,
croient bien velus que lorsque la populace les regarde avec
étonncnient. Beau-Brummell, pour élre remarqué, portait
des gilets ridicules, des clefs de montre gigantesques et
d'immenses lorgnons. C'est aussi pour être remarqué que
l'on emploie les métaphores exagérées, les phrases brisées et
heurtées, et tous les ornemens prétentieux du langage. Que
les écrivains jettent les yeux sur nos promenades publiques,
et qu'ils réfléchissent à l'impression que leur laissent ces
hommes d une prétentieuse trivialité , sur le front desquels
tombe une chevelure partagée en boucles bien faites, dont la
poitrine est chamarrée de chaînes d'or , la figure ombragée
d'immenses favoris, les bottes armées d'éperons bruyans ,
les mains couvertes de bagues : qu'ils se demandent s'il
est possible de confondre ce faux dandy avec le véritable
homme de bon ton , dont la cravate est négligemment
nouée autour de son cou , qui n'a pour recherche qu'une
propreté complète , dont les gants sont propres et dont
l'habit est simple. La perfection laborieuse , la richesse af-
fectée du costume sont , croyez-moi , une espèce de vulga-
rité cachée -, en dépassant lélégance , on ne l'atteint pas.
Walpole n"a pas cessé de lutter contre son métier d'au-
teur. C'est comme fils de ministre et membre de l'aristo-
cratie qu'il veut se montrer à nos veux. Le public et la
postérité ont pris Walpole au mot. On l'a toujours jugé
comme gentilhomme, plutôt que comme homme de lettres.
Walpole est un homme de cour , a-t-on dit \ donc il n'est
pas orateur, romancier ou poète. J'étais moi-même sous
l'influence de cette illusion commune lorsque, pendant un
jour de pluie et m'ennuyant à la campagne, je trouvai sous
ma main les œuvres de Walpole. C était une curiosité lit-
téraire. J'ouvris le premier volume d'une main négligente 5
je m'attendais à y trouver si peu de chose, que mon éton-
uement approcha de la reconnaissance lorsque de belles
SA COnHESPONDANCE ET SES OtVllAGES. 5g
images, des pensées peu communes et harmonieusement
exprimées , non seulement de l'esprit , mais du bon sens
et de Térudition, me frappèrent d'admiration et d'étonne-
ment. Je finis par être de Topinion de Thomas Campbell,
qui pense qu Horace Walpole était un fat par habitude ,
par occasion et par nécessité de naissance , mais que la
nature l'avait créé homme de génie.
Il Y a un coloris gracieux et frais dans ses anecdotes sur
la peinture, sur les rois et sur les gentilshommes qui ont
écrit. Quel que soit le sujet dont il s'empare, c'est toujours
avec grâce qu'il le traite; jamais il n'est froid, inanimé,
jamais emphatique, jamais violent ou faux dans son ex-
pression. Quant à ses Lettj'es^eWes offrent Ihistoire anec-
dotique la plus complète de l'époque où il a vécu , et si
nous pouvions trouver de siècle en siècle un annaliste aussi
fidèle , un écrivain épistolaire aussi bon causeur , nous
n'aurions plus besoin d'historiens.
Sa conduite privée et publique répondait parfliitement
à son caractère d'écrivain. Il jouait le libéral en politique
comme il aurait joué l'Apollon dans un bal. Son seul
plaisir était de porter un costume qui allât bien et qui ne
parût point ridicule aux gens comme il faut, parmi lesquels
il vivait. D'ailleurs, quand il parlait des intérêts du peuple,
il n'entendait par là que le peuple des gens bien élevés. Sa
religion ressemblait à sa politique -, il détestait les philoso-
phes français, dont le dogmatisme intolérant le fatiguait,
dont les manières lui semblaient triviales , et qui n'avaient
point de respect pour la naissance : d'ailleurs ce n était
pas des hommes bien nés. u Comment voulez-vous que je
)) souffre de ces gens-là , écrivait-il à l'un de ses amis ,
)) leur conversation est un monologue : ils ne savent pas
» vivre. »
L'intolérance du clergé ne lui plaisait pas davantage ;
6o HORACE WALPOLE,-
l'intolérance csl de Irès-mauvais goût. Il a des molifs déli-
cieux et des argumens sans réplique contre lalhéisme.
« C'est, dit-il, une doctrine sombre et inconfortable.)) Il en
parle comme d'une chambre dont la cheminée fumerait,
et dont les murs seraient humides. « Je vais quelquefois
» à l'église, dit-il, pour que mes domestiques y aillent -, ce
)) n'est pas que je sois hypocrite, je leur donne l'exemple
» non pas de croire, mais d'écouter. )>
Walpole n'a pas été généreux envers les gens de lettres ,
il a été simplement convenable. Son opinion sur les gens
de lettres était très-positive-, il les regardait comme des
amuseurs publics , qui vendaient leur talent le plus cher
possible , et avec lesquels il fallait marchander. Une fois
dans sa vie il s'est montré généreux , ce fut en faveur du
maréchal Cojiwaj ; ce dernier était gentilhomme, et Wal-
pole agit en gentilhomme avec lui.
Sa correspondance avec Horace Mann , publiée récem-
ment , est un modèle et un monument complet , la pein-
ture aristocratique la plus intéressante et la plus achevée.
Nous le voyons dans son petit cabinet d'antiquités , prenant
sa lasse de thé dans de la porcelaine de Sèvres , répondant
au caquetage de M'"*' du Deffant, dînant avec un poulet et
du vin de Champagne frappé de glace , dans un salon
rempli de fleurs odorantes et de parfums exquis ; anti-
quaire de bon goût , virtuose délicat , caressant son beau
lévrier, feuilletant ses elzévirs, lorgnant ses tableaux fla-
mands de grands maîtres, mais sans se ruiner , ce qui eût
été absurde. Que d'anecdotes piquantes , et qu'elles sont
bien racontées ! Quelle vivante histoire de l'époque ! Quelle
dévotion et quel enthousiasme pour la véritable porcelaine
du Japon , pour les bureaux d'ivoire et d'ébène , pour
les meubles de boule, pour les vieilles sculptures sur bois!
Toutes ses frivolités du tems sont conservées dans ses let-
SA CORUESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 6l
très inimitables, comme les insectes aux ailes d'or se con-
servent dans leur éclat , lorsque Tombro transparente les
recouvre et les immortalise. Quelles bonnes bisloires de la
cour racontées sans indignation , et empreintes de la Ic.j^ère
ironie naturelle de Walpole !
(( Lady Sundon (maîtresse de la garde-robe de la reine
» Caro'ine) vient de mourir. Ladv M..., qui s'était consli-
» tuée sa servante volontaire , est extrêmement désappoin-
)) tée ; elle espérait tout obtenir du crédit de ladv Sundon.
)) Cette dernière faisait tout ce qu'elle voulait de la reine,
)) quoique celle-ci affectât de la mépriser. Il parait que
» lady Sundon s'était rendue maitresse de quelque se-
)) cret important. Je disais, il y a quelque teifis à ladv Pom-
» fret, que je croyais que lady Sundon avait dû mourir
)) très-ricbe. Jamais elle n'a reçu d'argent, me répondit
» laconiquement lady Pomfret. Je rapporîal ce mot à P\.o-
» bert Walpole en rentrant chez moi. Sans doute, me ré-
)) pondit Sir Robert , elle ne recevait pas d'argent , elle ne
» prenait que des bijoux. La place de grand-écuyer de la
» reine a coûté à lord Pomfret deux boucles d'oreilles en
)) diamant de quatorze cents liv. st. Un jour ladv Sundon
)) se présenta au bal cbez la ducbessc deMariborougb avec
)) celte paire de boucles d'oreilles : tout le monde avait les
» yeux fixés sur les diamans accusateurs. Comment cette
)) femme, s'écria la vieille duchesse, a-t-elle l'impudence
)) de porter ces diamans ? — Pour vendre son vin , ré-
» pondit lady Monlaigu , il faut bien mellrc une enseigne.
» Un jour, continua Sir Robert, dans l'enthousiasme de
)) son ambition satisfaite, lady Sundon me proposa de
» m'unir à elle pour gouverner le royaume. J'eus peur
» de celle femme ^ et je lui répondis que le mariage du
» roi et de la reine suffisait pour cela.»
Voici un trait assez original de l'économie écossaise , et
6a HORACE WALPOLE,
de cet amour du gain léf^itime qui caractérise la plupart
des montagnards. C'est encore Walpole qui le rapporte.
« J'ai rencontré dans les landes de Wexly un soldat écos-
sais qui portait un gant à sa main droite avec une certaine
solennité. Je m avisai de lui demander à quoi lui servait
le troisième gant, assez sale d'ailleurs et taché devin. 11
appartient , me dit-il, à un officier de mon régiment qui
Ta laissé l'année dernière dans une auberge. Il sert main-
tenant en Flandre ^ je compte lui rapporter son gant, et
j'espère qu'il me donnera un peu d'argent. »
On nous permettra de choisir au hasard, parmi les anec-
dotes curieuses dont les lettres de Walpole fourmillent,
celles qui nous sembleront les plus piquantes et les moins
connues.
« Pendant tout cet hiver, dit Walpole, le public a livré
la guerre aux pantomimes , mais une guerre terrible ,
bruyante, scandaleuse, une guerre sanglante. Fleetwood,
directeur de Drurv-Lane , que les pantomimes font vivre,
a essayé de faire vivre les pantomimes. Il y a enWron huit
jours , il s'est avisé de garnir le parterre d'une centaine
de gaillards vigoureux, chargés de rosser les siffleurs. Le
parterre, dont la liberté individuelle était compromise, se
fâcha cl lutta vigoureusement contre les oppresseurs. J'é-
tais tranquillement assis dans une loge de côté; tout-à-
coup le rideau se leva et découvrit à nos yeux une armée
entière de grands coquins armés de bâtons qui couvraient
la scène et qui menaçaient le parterre. De là un tumulte
épouvantable! Et qui entra, dites-moi, dans une épouvan-
table colère ? votre ami le philosophe.
)) Voyez à quoi tient la philosophie ! Quand un acteur
s'avançant près de la rampe , s écria :
— Le directeur Un monsieur placé aux premières
loges l'interrompit d'une voix en colère , et prononça les
SA CORRESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 66
paroles suivantes : u Le directeur , c'est un impudent co-
quin. »
» Hélas ! mon ami, c était moi : le parterre tout entier ré-
péta ma courte harangue, des applaudissemens frénétiques
jaillirent de tous les côtés de la salle ^ jamais Démoslhènes
et Cicéron n'obtinrent un succès comparable au mien -,
votre pauvre ami , cette fraction d homme que vous con-
naissez devint un héros ; et un grand gaillard se déta-
chant du milieu d un groupe qui semblait diriger la ré-
volte, s avança vers moi,m'ôta son chapeau, et m'appelant
par mon nom :
)) M. Walpole peut, dit-il, commander : que voulez-
vous que nous fassions ?
» O merveilleuse volonté de la fortune ! me voici trans-
formé en chef d'émeute : et il ne tient qu'à moi d'avoir ma
place dans l'histoire des révolutions. Il m'est impossible
de décrire létonnement et la confusion où celte apostrophe
me jeta. Depuis cette époque je n'osai pas remettre le
pied dans un théâtre -, le lendemain l'émeute recommença,
et l'on demanda de toutes parts : Où est M. Walpole ? où est
INI. Walpole ? Je ne parais plus dans un salon sans que l'on
me demande ce que je fais de mon pouvoir, et si je per-
mettrai long-tems encore au roi d'Angleterre d'occuper
son trône. Le général Conwav m'a surnommé Wat-Tvler,
et je crois que ce nom me serait resté , si le premier mi-
nistre ne s'était avisé de faire des sottises qui ont détourné
l'attention publique et ont fait oublier votre pauvre ami. »
Tout cela est bien raconté , dit avec grâce -, aucune cail-
lette , pas même M""^ de Sévigné n'a rapporté une anec-
dote avec plus d élégance et de bon ton. Dans les scènes
qui demandent de la sensibilité et de la force, Horace
Walpole est souvent supérieur à M""^ de Sévigné elle-
même.
64 HORACE AVALPOLE,
Voici la description d'un singulier dacl qui eut lieu
dans la Chambre des Communes, entre l oncle de Walpole
et William Chetwynd -, il parait que dans ce lems - là
MM. les membres du Parlement se disputaient moins, et
se battaient plus facilement qu'aujourd'hui.
« Walpole avait parlé avec assez de vigueur.
» Quoi î lui dit Chelwvnd en s'approchanl de lui ,
voulez-vous rouvrir des blessures fermées !
» Pardieu non , répondit mon oncle , mais je me sou-
viens (jue, l année dernière , il a tenu bien peu que vous
ne me fissiez pendre, moi et mon frère, à la porte de
votre salle.
» Je désire encore , reprit Chetwvnd, que l'un et
l'autre vous soyez traités selon vos mérites.
)) Ils s'échauffèrent , leurs paroles devinrent injurieuses ,
Chetwynd le prit par le bras et ils sortirent dans le cou-
loir -, Horace lui dit : On va nous voir, remettons la partie
à demain.
)) jNon , non , reprit Chetwynd , maintenant , mainte-
nant.
)) Ils descendirent précipitamment les marches.
)) Je suis hors dhaleine, s écria Walpole, arrêtons-
nous ici.
)) — Volontiers.
» Ils tirèrent leurs épées, Chetwynd touchaWalpole, mais
sans le blesser \ il n'était pas assez près \ ensuite Walpole
lui donna un coup de tierce qu'il para avec la main. Ho-
race avait déjà forcé Chetwynd à s'appuyer sur un des
piliers du couloir, et il est probable que son adversaire
aurait été enfilé , si un commis qui les avait vus passer en
se parlant bas et de la manière la plus amicale, n avait eu
l'esprit de deviner que cette intimité nouvelle cachait une
autre intention. Chetwynd, qui avait élé égratigué légère-
SA COllRESPONDAKCL Eï SES OUVRAGES. 65
ment , monta dans un fiacre ; mon oncle rentra et discuta
le bill sur les perkales , comme si de rien n'eut été. »
Horace Walpole parle beaucoup d'une fiimille de
beautés, qui faisait à Londres un bruit extraordinaire:
c'était trois sœurs qui se nommaient les Gunnings.
(( Le monde est fou des Gunnings , dit Horace , jamais
le docteur Sacheverel , jamais les auteurs à la mode n ont
fait autant de bruit. Sait-on qu'elles vont à un théâtre, la
foule s'y porte ^ c'est une fureur, une manie. 11 v a émeute
à leur porte quand elles montent en voiture. L'une
d'elles, la duchesse d'Hamilton , a été présentée à la reine
mercredi dernier^ la salle de réception était pleine de
monde, et tous les gentilshommes titrés, oubliant l'éti-
quette, ont monté sur les chaises et sur les tables pour la
voir passer. Le lendemain elle est repartie pour son châ-
teau dans le Yorkshire ^ plus de sept cents personnes
s'assemblèrent autour d'une auberge où elle devait des-
cendre , et la plupart eurent la constance de passer la nuit
près de cette auberge pour la voir repartir le lendemain
malin. Un cordonnier de Coventry a trouvé le moyen
de gagner beaucoup d'argent en faisant une exhibition pu-
blique du soulier de la comtesse Coventry , Tune des Gun-
nings \ il est vrai que son pied est un modèle. Elle est
aussi sotte qu'elle est belle ^ à Paris où elle est maintenant,
elle se fait remarquer par ses lourdes gaucheries , ses ré-
flexions absurdes , ses méprises , ses bévues et son admi-
ration pour son mari.
» Au surplus, toute cette famille est vraiment curieuse-
lady Cai^oline Petersham, la troisième Gunning, n'aime
que les choses extraordinaires ; elle se fait servir par un
Javanais, et son mobilier est composé de toutes les vieil-
leries de mauvais goût qu'elle peut ramasser, mais elle est
aussi belle que ses deux sœurs. Quant à la duchesse d'Ha-
vji. 5
'66 HOnACE WALPOLE ,
milton et à son duc, ils soutiennent encore une race qui
va bientôt s'éteindre en Europe, la race féodale. Le mari ne
parle jamais à la femme, ni la femme au mari, sans se
donner tous leurs titres , et sans se traiter d'excellence et
de seigneurie. Quand ils reçoivent et qu ils invitent à
dîner les hommes les plus considérés du royaume , ils ne
manquent jamais de prendre le pas sur leurs convives. Ils
entrent les premiers dans la salle, se mettent tous deux
à la place d'honneur, mangent dans la même assiette , se
servent avant tout le monde , et ne portent la santé de qui
que ce soit : voilà des originaux. La maréchale de Lowen-
dahl m'écrit que lady Coventry , la plus sotte des belles
Gunnings , lui avait fait cadeau d'un éventail chinois , que
la maréchale avait paru désirer -, mais le lendemain lady
Coventry demanda son éventail par un petit billet, dans
lequel elle avait soin de lui apprendre que son mari l'avait
grondée la nuit précédente , et que cet éventail étant un
cadeau de noce, elle ne pouvait pas s'en dessaisir. Vous
direz que je bavarde comme une commère -, sans doute,
mais j'avoue mon faible , tout ce qui est trait de caractère
me plaît infiniment. »
A côté de ces causeries de vieille femme , se trouvent
des bons mots vraiment remarquables. Telle est cette spi-
rituelle repartie de Pope le poète :
« Monsieur Pope, vous n'aimez pas les princes.
. Je vous demande pardon , monsieur.
. Alors vous n'aimez pas les rois.
J'aime l'estampe avant la lettre , et le lion avant que
sa gritfe n'ait poussé. ,
«Un vieux soldat écrivait à l'amiral Boscawen : «Général,
j'ai eu l'honneur de me trouver à la prise du Port-Mahon ^
VofFicier qui curamandail nos troupes a élé créé pair d'An-
SA CORRESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 67
gleterre. J'ai eu aussi Thonneur de me trouver au Port-
Malion quand celte forteresse s'est rendue, notre com-
mandant a été créé pair d'Angleterre. Ces deux actions ont
valu la même récompense aux deux personnes que le gou-
vernement avait chargées de nous mener au combat ; moi
je me trouvais à Tune et à l'autre, je n ai rien obtenu, et je
réclame le grade de lieutenant. »
Encore les Gunnings. « Je ne savais rien de leur ma-
riage -, les détails de celui de lady Coventry vous amu-
seront.
))Lord Coventry est un jeune seigneur, grave, austère,
digne des puritains antiques -, ses assiduités auprès de
miss Gunning ont été longues, soutenues , et sont tout aussi
favorables à la réputation de vertu de cette dame , qu'elles
prouvent peu en faveur du mérite de l'amant et de ses qua-
lités persuasives. Il y a environ six semaines, le ducd'Ha-
milton , mauvais sujet, débauché, joueur, avec une for-
tune aussi endommagée que sa personne et son crédit, se
mil sur les rangs. Je le vis, il y a huit jours, chez lord Ches-
terfield, perdre mille guinées au bout de la salle, et
poursuivre à l'extrémité opposée miss Gunning de ses
fadeurs et de ses extravagances. Singulière façon de s'y
prendre ! me direz-vous ^ sans doute, mais elle réussit sou-
vent. Il ne se passa pas deux jours avant que la jeune fille,
sans doute convaincue, et regrettant d'avoir fait perdre une
somme considérable à son amant, par la seule influence
de ses charmes, se décida tout à coup à l'épouser; un
chapelain écossais fit l'affaire pour quelques guinées qu'on
lui donna, et miss Gunning se trouva duchesse d'Ha-
milton
)) Mais voyez comme passe la gloire : ces femmes dont la
beauté et le bonheur étaient devenus proverbiaux furent
68 HORACE WALrOLE ,
oubliées deux mois après leur mariage ^ il n est resté d'elles
que ce mot qui se trouve encore dans la bouche des vieilles
mendiantes irlandaises, à qui vous donnez quelques de-
niers :
— Puissiez-vous avoir tout le bonheur des Gunningsl
» Ainsi, vousdis-je, passe toute la gloire du monde. »
La réputation des filles d honneur est faite depuis
long-tems. Voici une petite anecdote qui prouve que , du
tems d'Horace Walpole , on comptait peu sur leur vertu.
« Un cocher du prince de Galles, qui pendant sa vie
î) avait conduit beaucoup de filles d'honneur dans la voi-
)) ture du prince , vient de léguer à son neveu la somme
)) de l^^ooo liv. st. sous la condition expresse qu'il n'é-
» pouserait jamais une fille d'honneur. »
Tel est le badinage de bon ton que Walpole a jeté dans
toutes ses pages et dont on chercherait vainement un au-
tre exemple dans la littérature anglaise. Les rapports fré-
quens et nombreux du gentilhomme de Shrewsbury Hill
avec la France, avec ses philosophes et ses poètes, se
font sentir ^ il y a là un reflet vif de M""" de Sévigné et
de son école. La malice , comme on a pu s'en apercevoir,
n'est pas ce qui manque à la correspondance d'Horace ;
mais c'est une malice de salon, dont les griffes sont ca-
chées sous le velours le plus soyeux , dont les traits ne
portent jamais bien loin. Les prétentions, les folies, les
vanités sont inexorablement traitées par Walpole \ il est
vrai que l'atmosphère dans laquelle il vivait en était sin-
gulièrement remplie.
(( LordBath, dit Walpole, a long-tems brigué le titre
» de garde-des-sceaux. Quand il a vu que l'obtenir n'était
» pas possible , voici quel parti singulier il s'est avisé de
)) prendre pour mettre son amour-propre à couvert. Fai-
î) tes-moi seulement, a-t-il dit, le plaisir de me l'offrir,
SA. CORRESPONDANCE ET SES OLVRAGES. 69
» je VOUS donne ma parole de le refuser et de ne jamais
)) accepter aucune place du gouvernement. Caprice vani-
» teux auquel on a cru devoir se prêter! »
Walpole avait aussi sa philosophie , un peu étroite
peut-être , voltairienne , sans haute portée , mais qui avait
deviné quelques-uns des résultats aujourd'hui générale-
ment admis. Entendez-le parler de la guerre.
(( La guerre ! C'est un grand mot auquel on associe la
» gloire. Eh bien î cette guerre d'Espagne qui nous a
» coûté trente mille hommes et 7,000,000 de liv. st., que
)) nous a-t-elle rapporté ? Absolument rien , à moins que
» vous ne fassiez entrer en ligne de compte le bonheur de
» voir la tète de l'amiral Vernon sur nos enseignes. S'il
» me fallait donner quelques deniers pour voir renaître un
» second duc de Marlborough , je ne les donnerais pas.
» Quand je vois une médaille dont un des cotés porte pour
» empreinte un visage de héros, je suis tenté de la retour-
» ner, et de chercher sur le revers des monceaux de ca-
» davres et des piles dossemens humains. »
Résumons le portrait de ce singulier caractère : ses dé-
fauts sont évidens , ses qualités mêmes tiennent à des dé-
fauts. On ne fait des pâtés de foie gras qu'en donnant une
prépondérance extraordinaire et une obésité contre nature
au pauvre animal que le gastronome sacrifie à ses plai-
sirs. De même Tespèce de délicatesse qui se fait remarquer
chez Horace Walpole, n'est que le résultat d'une maladie
intellectuelle : artificiel, capricieux, plein daffectation et
de fantaisies , il avait étouffé son naturel et voilé ses sen-
timens propres sous une muUitude de pli^ et replis , de
masques qu'il déposait et qu'il reprenait tour à tour, de
rôles qu'il s'imposait. Il était impossible de percer toutes
ces enveloppes et d'arriver jusqu'à l'homme réel. Plus
misantrope que Timon j plus pliilantrope qu Howard
^O HOllACE WALPOLE,
plus courtisan que Chesterfield, plus pédantesque que tous
les antiquaires , plus aristocrate que le premier baroQ
chrélien , plus ironique ([ue Voltaire, affectant de dédai-
gner tout ce qui le méprisait , il avait peu d'estime pour
tout ce qu'il affectciit d'admirer. Telle était la conforma-
tion de son esprit, que tout ce qui lui semblait petit était
grand, et tout ce qui lui semblait grand était petit. Les ba-
gatelles étaient pour lui des affaires sérieuses, les affaires
sérieuses étaient pour lui des amusemens. Ce qui l'oc-
cupa le plus pendant une longue vie , ce fut la frivolité des
petits scandales , l'admiration des calembourgs, la bonne
grâce des petits vers , la rechercbe des porcelaines de
Saxe , la remise à neuf des armures gothiques ^ ce furent
mille puériles fantaisies , des manies sans nombre et tou-
jours actives -, la politique lui servait d'asile et de délasse-
ment ; il votait des millions et faisait des lois pour s'amu-
ser , après quoi il rentrait chez lui et s'enfermait dans
son cabinet pour méditer profondément sur un vieux pei-
gne de la reine Marie , sur un gant dépareillé du cardinal
Wolsey ou sur une vieille pipe de l'amiral Van ïromp.
Pour qu'il prit un intérêt vif à quelque chose , il fallait
que ce fut une bagatelle. Sa politique à lui, celle qu'il
aimait, celle pour laquelle il se passionnait , c'étaient les
intrigues domestiques de la cour de Georges II. La mau-
vaise humeur du roi, les coquetteries de la princesse
Emilie , les amours du prince Frédéric, les querelles et les
piques des grandes dames : tout le menu scandale des pa-
lais de Kensington et de Carlton. En se mêlant à ces
tracasseries de ménage , il se croyait diplomate -, en les
consignant dans ses lettres, il se disait historien. Malin
comme un enfant gâté, désirant voir les autres se dis-
puter, mais sans troubler son repos j s'amusanl des per-
plexités où il jetait quelquefois par ses espiègleries les
SA CORRESPONDANCE KT SES OUVRAGES. J 1
hommes politiques^ flatteur, non seulement par intérêt,
mais par goût et par habitude , il se disait ennemi des rois
pour ses menus plaisirs. On voyait suspendu chez lui dans
un beau cadre le texte original de la sentence signée par
Cromwell, et qui conduisit Charles I" à Téchafaud. Il avait
inscrit au-dessous de ce vieux monument ces deux mots
latins: major chai ta. JNe voyait-il pas que celte prétendue
charte, qu'il regardait comme plus importante que la grande
charte d'Angleterre, avait produit les vices et les folies de
la restauration et les absurdités féroces du règne de
Jacques II? Au fait, il n'était républicain que par plaisan-
terie, et révolutionnaire que pour s'amuser. Ses opinions,
contraires à son tempérament et à sa nature, n'étaient pour
lui que des jouets qu'il estimait à peu près comme une
vieille lance contemporaine desTudors, ou comme un pis-
tolet qui aurait appartenu à Cromwell. Dès qu'il fut ques-
tion de prendre un parti réel et actif dans les troubles de
l'état, il fut courtisan fanatique. Elevé dans une famille
whig , allié à tous les amis de la maison d'Orange , il apprit
de bonne heure le langage des libéraux de l'époque et le
répéta par habitude, sans y songer davantage , à peu près
comme ces vieux jacobites, qui, tout dévoués au gouverne-
ment de Georges III , ne voulaient pas manquer aux vieux
engagemens de leur famille et continuaient de prier tous
les soirs pour lesStuarts, et de passer leurs verres au-dessus
de la carafe d'eau en buvant à la santé du roi vivant. Ce
qui est curieux, c'est de voir ce jargon de républicanisme
uni à toutes les habitudes de la cour , cet élève des Pym
et des Bradshaw écrire avec beaucoup de soin et d'élégance
un catalogue des auteurs royaux , manquer rarement d'as-
sister à un grand lever , et se montrer dans toutes ses re-
lations Timilateur le plus fidèle des marquis et des comtes
qui brillaient sons Louis XV. Il v a du cbambellnn dans
Jft HOr.ACE WALPOI.E,
loutceqiiMl pense, dans lout ce qu'il écrit, dans ses moindres
actions. Que lui importait après tout la politique, pourvu
que ses petites ogives de phUre s'élevassent à la hauteur
convenable, et qu'il eût déposé agréablement dans sa ga-
lerie ses fauteuils d'ivoire sculptés et ses cuirasses de peau
de rhinocéros !
Cet homme vraiment fantastique consumait son tems à
écrire et ne voulut point déroger en passant pour homme de
lettres. Il voulait bien être célèbre comme auteur , mais à
condition que sa célébrité lui viendrait malgré lui et qu'il
mènerait tou",ours dans le monde une vie de gentilhomme
oisif. Il n'était pas plus auteur que le père de M. Jourdain
n'avait été marchand. Lui, marchand I c'est pure médi-
sance, il ne l'ajamais été. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'ilétait
fort obligeant , fort officieux , et comme il se connaissait
fort bien en étoffes, il allait en choisir de tous les côtés, se
les faisait apporter et en donnait à ses amis pour de l'ar-
gent. Mann, l'ami intime de Walpole , le complimentait
sur l'érudition qu'il avait déployée dans plusieurs de ses
ouvrages : « Moi , répondit Walpole impatienté , moi ,
érudit! je ne sais rien^ comment saurais-je quelque chose,
j'ai toujours vécu au milieu d'un monde bruyant, je dors
la grasse matinée que je prolonge autant que possible ; je
soupe tard -, j'ai passé la moitié de ma vie à jouer au pha-
raon jusqu'à trois heures du matin -, je suis un grand en-
fant, et voilà tout.» Pauvre enfant! Walpole avait alors
quarante-trois ans passés ^ il avait peur de passer pour sa-
vant, et il aimait beaucoup mieux, en homme de bon ton,
avouer qu'il jouait au pharaon jusqu'à trois heures du
matin.
En se défendant d être auteur comme d'une imputa-
lion calomnieuse, Walpole était homme de lettres intus
et in dite j il avait l'envie et l'irritabilité de l'homme
SA COURESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 73
de lettres , jointe à la frivolité de l'homme de cour.
Pour qu'un écrivain trouvât grâce devant lui , il fal-
lait qu'un titre suivit, et qu'une particule nobiliaire pré-
cédât son nom ^ il méprisait Thomson et Fielding , c'étaient
des roturiers. Il estimait en revanche beaucoup les ré-
dacteurs du Monde f recueil périodique qui paraissait
en 1763. Or savez-vous quels étaient les rédacteurs du
Monde? des hommes de bonne compagnie sans doute, et
qui ne manquaient pas d'esprit, mais que Ton ne s'atten-
drait guère à voir classer parmi les génies. L'élégant
et fade Chesterfield ^ Jenyns , auteur d'un mauvais ou-
vrage de controverse \ lord Balh , Covenlrv, Sir Charles
William et Whithead. Walpole les avait rencontrés
dans les salons , et par conséquent c'étaient de grands
hommes. Le style de Walpole est français plutôt qu'an-
glais , ses ouvrages sont remplis de gallicismes ^ mais ce
n'était pas la France des philosophes, la turbulente et
menaçante patrie des d'Alembert et des Diderot qu'il étu-
diait et qu'il imitait. Sa vie intellectuelle se passait au
milieu de la vieille cour de Marly -, les immenses canons, les
vastes perruques de la cour de Louis XIY lintéressaient
prodigieusement j il aimait la Fronde , il ne dédaignait pas
la Ligue. Quant à d'Alembert et à Voltaire , il avouait que
c'étaient des gens d'esprit , mais son admiration pour eux
n'allait pas plus loin. Crébillon fils était son idole.
Walpole voulut absolument posséder un portrait en mi-
niature de Crébillon fils , peint par Liotard , l'homme le
plus célèbre alors dans ce genre. « J'espère bien , disait-il
en même tems dans une de ses lettres à M""^ du DefFand ,
que personne ne m'attribuera les œuvres de d'Alembert.»
Ce mot nous semble d'un ridicule exquis et achevé. Après
tout, c'était un homme rare et un écrivain remarquable 5
jamais peut-être une si étrange combinaison de défauts et
y4 HOnACE WALPOLE,
de qualités ne se trouvera chez le même écrivain. C'est
un incroyable assemblage , tout est négatif chez lui ,
son goût n'est pas pur, son imagination n'est pas créa-
trice ^ il n'est pas né logicien , il manque de profondeur ,
il s'arrête presque toujours aux frivolités et à la superficie,
son observation est légère et fausse ^ il croit connaître les
hommes quand il a donné à leurs actions rinterprétation
la plus maligne. L'élévation des sentimens , le pathétique
et le sublime ne lui appartiennent pas. Quel est donc le
charme irrésistible des écrits d'Horace Walpole ? On peut
le résumer en un mot : il amuse.
En le lisant, vous n'êtes pas convaincu, saisi, pénétré,
touché, mais vous le suivez avec attention ^ votre intelli-
gence est éveillée ; il vous force d'admirer l'adresse avec
laquelle une foule de riens éléganssont disposés dans sa ga-
lerie. C'est à peu près le même genre de talent qu'il a dé-
ployé dans la construction de ces châteaux de cartes , nom-
més palais , dans le dessin de ses petits jardins qu'il appelle
parcs. Voici des raretés , des curiosités , des souvenirs im-
menses, des anecdotes, des bijoux , des bagatelles. Arrêtez-
vous ; donnez un moment d'attention à tout cela , laissez-
vous conduire par votre cicérone ; ne cherchez pas dans
les écrits de Walpole l'utilité , la beauté et la grandeur,
mais la bizarrerie , l intérêt piquant , la singularité. Con-
tinuateur de ces beaux esprits qui, sous Charles II, im-
portèrent en Angleterre l'affectation de Voiture et de Bal-
zac , il a sur eux un grand avantage j il ne revêt jamais la
robe du professeur et du pédant^ il rit, il plaisante , il se
moque de lui-même : vous pouvez tout lui passer j facéties,
mauvaises épigrammes , jeux de mots heureux ou malheu-
reux , comparaisons extravagantes, fantaisies et affectation
de toutes les espèces.
Jamais il n'ennuie, et c'est un immense ta'ent. Souvent
SA CORRESPONDANCE ET SES OtIVRAGES. 'j5
il traite des sujets que les hommes du plus rare mérite
ont à peine pu rendre lisibles. Sous sa plume ils devien-
nent inléressans. Il entreprend de réhabiliter la mémoire
de Richard IIÏ ^ il devient biographe , antiquaire , histo-
rien, esthétique, et on le lit avec autant d'intérêt qu'un ro-
mancier. Vous diriez un de ces cuisiniers habiles qui dé-
sossent si bien leurs volailles , qu'il est impossible de les
reconnaître pour telles, excepté à leur saveur, et qui forcent
les estomacs les plus délicats à digérer sans peine des mets
qui passent pour indigestes et insalubres. Dans son roman
même , qui est improbable , absurde et vulgaire quant au
fond, il a jeté de T intérêt, de la vivacité , de la diction -, il
contraint le lecteur d'oublier la nullité triviale des person-
nages. Un tel homme, avec tout ces défliuts, devait exceller
dans le style épislolaire j en effet il y excelle. Il est homme
de trop bon ton pour déverser dans ses lettres toute sa bile
et toute son humeur -, son sarcasme s'adoucit ^ il a soin de
rester dans les bornes d'une conversation décente , mali-
gne et toujours agréable. Il est à son aise quand il écrit
une lettre , il sait bien que Ton peut être gentilhomme et
correspondre avec ses amis ] il ne craint pas d'être regardé
comme un auteur de profession et confondu avec les mer-
cenaires de la plume : aussi est-il admirable de légèreté , de
facilité , d abandon. Je ne connais que M""' de Sévigné
et Voltaire que l'on puisse lui comparer sous ce rapport.
( Edin hurgh Re y^iew . )
,nbwsfrt<.
DES PROGRES DE L'IMPRIMERIE
ET DE LEUR INFLUENCE SUR LES PUBLICATIONS A BON MARCHE.
Dans un siècle aussi fécond que le nôtre en révolu-
lions de toute espèce , la république des lettres ne pou-
vait espérer d'élre plus heureuse que la plupart des
vieilles monarchies j elle aussi , elle devait s'attendre à
se voir enlever une à une toutes les prérogatives dont
elle s'était depuis si long-tems arrogé le monopole.
N'est-ce pas chez elle en effet que le système du privi-
lège était le plus profondément enraciné Pet quel privilège,
grand Dieu î L'accaparement de tout ce qu'il y a de plus
estimé et de plus précieux au monde , de la science ! La
réaction ne pouvait se faire attendre. Elle a eu lieu ^ su-
bite, générale , mais sans violence , sans effusion de sang :
et les prolétaires de la littérature, généreux dans leur
triomphe , n'imposent aux anciens privilégiés d'autre châ-
timent que celui de partager avec eux les richesses qui
leur avaient coûté tant de veilles et tant de fatigues.
Il nest pas encore loin de nous le tems où le domaine de
la science était envahi par un petit nombre d'hommes qui,
d'accord ou non entre eux , l'exploitaient à leur profit
et au détriment des masses. Assis à leur riche festin, à peine
daignaient-ils jeter au public quelques miettes , qu'ils fai-
saient payer au poids de Tor. Ils regardaient les autres
DES PROCHES DE L IMPRIMERIE. T^
hommes comme de malheureux parias que séparait d'eux
une dislance infranchissable ; et ils avaient raison : car la
plupart, occupés d'intéréls matériels, ne possédaient pas
la condition indispensable pour améliorer leur position mo-
rale. Ils n'avaient pas cette chose plus précieuse que l'or
pour riiomme qui veut s'instruire j le tems leur manquait.
Les publications à bon marché ont paru -, tout a changé
de face. 11 semble maintenant que l'atmosphère soit saturée
de particules scientifiques : elles pénètrent partout , dans
les ateliers , au fond des boutiques , et s'attachent à tout ce
qu'elles rencontrent. La science s'est faite peuple ^ elle
s'est abaissée au niveau de toutes les intelligences, de tou-
tes les positions. Ce qui était l'apanage de quelques aris-
tocrates de la pensées est devenu le trésor commun de
quiconque sait lire. Autrefois le marchand , dans sa bou-
tique enfumée, se contentait de vendre le plus cher pos-
sible les matières qu'il avait emmagasinées j pourvu qu'il
connût Barème et la règle de trois, c'était assez. Aujour-
d'hui le garçon épicier , l'ouvrier en soierie , le commis-
sionnaire même au coin de sa rue , participent au bien-
fait de la science. Sur le comptoir, dans l'atelier, sur
l'établi du dernier des artisans, voici une feuille de pa-
pier jaunâtre, qui contient mille fragmens de cette science
achetée si chère par Leibnitz et Copernic. Le prolétaire ,
grâce à cette feuille, peut, comme le possesseur de la plus
riche bibliothèque , planer dans le vague des cieux, suivre
les navigateurs égarés dans les glaces du pôle arctique , s'as-
socier aux méditations de Newton et de Galilée , ou com-
menter Puffendorf et Grotius.
Vous tous qui. jusquà ce moment, avez passé vos jours
dans une douce ignorance , sachez apprécier votre bon-
heur, et savourez-le bien. Vous n'avez point usé les belles
années de votre jeunesse dans la docte poussière d'une bi-
«g DES PROGRES DE L IMPRIMERIE.
bliolhèque ; vous ne vous êtes point courbes prématuré-
ment à force de feuilleter de vieux manuscrits, à force de
fatiguer votre esprit de profondes spéculations -, toutes ces
connaissances si pénibles à acquérir , on vient maintenant
vous les jeter à la télé, elles vous coûtent tout au plus
la peine de les ramasser.
Félicitez-vous surtout de n'avoir point été obligés de
réunir à grands frais de3 livres de toute espèce et de toutes
grandeurs. Tems et argent perdus que tout cela ! Pour
quelques schellings , vous aurez maintenant toutes les bi-
bliothèques du monde ^ quelle est aujourd'hui la science
qu'onnepuisseapprendreparfaitementen quelques heures?
Les langues mortes et vivantes ? les grammairiens les plus
célèbres vous initient presque pour rien , chaque semaine,
à leurs secrets et à leurs beautés. Les lois ? mais en quatre
pages vous les trouvez expliquées avec une lucidité qui pé-
nètre l'esprit le plus épais , et fixe l'attention ta plus frivole.
L'astronomie ? elle prend pour vous séduire les grâces du
roman. L'histoire? on vous l'offre si belle et si riante, et
tout cela pour un penny ( lo centimes)! Pour la même
somme, vous pouvez devenir géologistes distingués, et pour
quelque chose de plus , vous acquérez des connaissances
très-suffisantes en anatomie. La musique a-t-elle pour vous
des attraits ? vous n'avez qu à parler. Il a fallu à Paganini
bien des années et des dépenses énormes pour parvenir à
iouer sur une seule corde. Eh bien ! en deux semaines le
Magasin musical vous révélera ses secrets : pour com-
bien ? pour trois sous. En vérité , on ne peut se défendre
d'un sentiment de bien-être indéfinissable , lorsqu'on
songe qu'on peut posséder à fond la botanique, la zoologie,
l'horticulture, etc., à raison de deux pences et demie
chaque , et que , pour une demi-couronne , on peut de-
venir une académie incarnée.
DES PROGRÈS DE L IMPRIMERIE. -^Q
Vous tous à qui il est permis d'approcher de la fon-
taine de la science , hûtez-vous de venir vous désaltérer
à sa source pure ; mais surtout ne cherchez point à remon-
ter aux causes qui vous procurent un si grand bonheur.
Hélas ! dans la révolution des lettres , comme dans les
révolutions politiques , l'intérêt personnel a joué le rôle
principal. Cependant il faut convenir que les progrès im-
menses qu'a faits fimprimerie, durant ces dernières an-
nées , ont eu une grande part dans cette révolution.
En effet , si Ton voulait aujourd'hui comparer les pro-
cédés qu'emploie la presse pour jeter dans la circulation
cette masse innombrable de livres, de brochures et de
journaux , avec les m.oyens imparfaits dont se servaient
les émules de Gutteraberg , on serait frappé d'élonnement
à la vue des immenses progrès qu'a faits cet art, dans le
cours des trois siècles qui se sont écoulés depuis son ori-
gine. Les premiers types en bois, d'un dessin grossier et
incorrect, ont été remplacés par des caractères de métal
dont la gravure est dun fini parfait. La justification des
lignes, qui autrefois était presque impossible, à cause du
peu d'uniformité qui existait dans le corps des lettres,
s'opère maintenant d'une manière presque mathématique 5
et la superposition des pages qui, dans le principe , variait
de près d'un quart de pouce , s'effectue avec la plus grande
exactitude. Autrefois, l'encre, composée d'huile grasse et
peu dessicative, s'assimilait si mal avec le noir de fumée ,
qu'au bout de quelques années ces deux corps s'isolaient,
et le papier prenait alors une teinte huileuse et jaunâtre
qui rendait les caractères illisibles. Aujourd'hui, nos huiles
épurées , et le noir qu'on obtient de la vapeur de la résine
brûlée , fournissent des matériaux si parfaits, que le vernis
et le noir se maintiennent toujours dans une constante
aHiuité.
8o DES PROGRLS DE l'iMVRIMERIE.
Mais occupons-nous do perfeclionnemens plus impor-
tans, de ceux surtout qui ont contribué à opérer une ré-
volution immense dans Tart de l'imprimerie. Los premières
presses n'étaient d'abord armées que d une vison bois, qui
lentement faisait descendre la platine sur le caractère et
opérait la pression *, quand il s'abaissait de dégager ensuite
la fouille imprimée , il fallait une ou deux minutes , soit
pour faire remonter la vis , soit pour placer sur la presse
une nouvelle feuille. C'était une perle de tems immense
qu'on chercha à faire disparaître, en employant des presses
à nerfs ^ qui faisaient remonter la vis et laplaline. Au com-
mencement du dix-neuvième siècle, les lourdes presses
en bois, d'un jeu difficile et pénible, furent remplacées
par des presses en fer, substitution qui a permis à l'ouvrier
de donner, avec le mémo travail, le double du produit. Ce
fut vers la même époque qu'un perfectionnement de peu
d'importance apparente a déterminé un changement total
dans le système de T impression. Autrefois l'imprimeur,
armé de deux énormes balles , appelées tampons , dis-
tribuait avec peine, et d'une manière souvent inégale,
l'encre sur les diverses parties de la planche. Pour sim-
plifier cette opération laborieuse et difficile , on imagina
de substituer aux balles des rouleaux revêtus d'une sub-
stance élastique composée de mélasse et de colle-forte, assez
semblable au caoutchouc, qui, parcourant toute la surface
delà planche, distribuent f encre uniformément. Le gé-
nie de la mécanique ne tarda pas à s'emparer de cotte dé-
couverte et à la mettre à profit. La distribution de l'encre au
moyen de tampons était le principal obstacle qui s'opposait
à ce que les presses à bras fussent remplacées par un agent
mécanique. Aussi les rouleaux une fois adoptés, avons-nous
vu bientôt fonctionner ces admirables presses qui, mues
par la vapeur, semblent être douées d'intelligence, tant leur
DES PROGRÈS DE l'iMPRIMERIE. 8i
exécution est précise, tant leurs résultats sont parfaits. Une
fois l'impulsion donnée , la planche , sans le secours de
riiomme, se charge d'encre, et la feuille obéissante vient
se soumettre à une première pression 5 ensuite , entraînée
par des fils conducteurs, elle voyage de cylindre en cylindre
pour venir tomber en retiration sur la forme opposée , et
se dégage elle-même des rouages de la machine.
Mais , pendant que les procédés de l'imprimerie subis-
saient ces grands perfectionnemens , les manufactures de
papier étaient loin de rester stationnaires. Le chiffon n'est
plus réduit en pulpe par le jeu imparfait de quelques
marteaux en bois ^ d'immenses cylindres en cuivre, mus
par la vapeur, opèrent la trituration. Dans la cuve où cette
pâte vient se transformer en feuilles de papier , on ne voit
plus des hommes occupés à lever une à une , avec des
tamis en filigrane, chaque feuille de papier-, c'est main-
tenant une toile sans fin qui plonge dans la cuve et sur
laquelle viennent se superposer les particules floconneuses.
Ce procédé est tellement supérieur à celui qui était usité
autrefois, qu'un seul cylindre enlève vingt-cinq pieds
carrés de papier par minute , ou quinze mille pieds en dix
heures. Mais comme le papier ainsi obtenu est sans fin ,
on est obligé de le réduire ensuite à des proportions con-
venables. Ici encore, il a fallu que le génie de l'homme
accomplit une conquête sur le tems j et M. Dickinson a
inventé une machine qui, à l'aide d'un régulateur, coupe
d'elle-même les bandes de papier à la dimension de-
mandée.
Cependant, d'un côté la difficulté de se procurer dans les
Trois-Pvoyaumes la quantité de chiffons nécessaire à la
grande consommation des papeteries ^ de l'autre , les droits
énormes que Vexcise prélève sur la fabrication du papier,
droits qui, en i833 , se sont élevés à un million st.
vu. 6
03 DES PROGr.ÈS DE l'iMPRIMEUIE.
(26,000,000 de fr. ), sont encore de grands obstacles qui
nuisent au développement de la presse. Le Parlement de
1834 va, dit-on, s'occuper de diminuer d'un quart en-
viron cetle taxe odieuse -, et nos chimistes ne négligent
aucun moyen pour parvenir à substituer au chiffon de
nouvelles substances : la paille hachée , les orlies , Técorce
des arbres , (juelques matières animales , etc. , etc. , ont
été tour à tour essayées^ mais, jusqu'à ce jour, ce n'est
qu'avec du chiffon qu'on est parvenu à fabriquer un pa-
pier convenable pour l'impression, sous le double rapport
du prix et de la qualité. En attendant que ces importantes
améliorations puissent être réalisées, on ne saurait se faire
une idée de l'activité que mettent nos fabricans de papier
à se procurer la matière première qui leur est si néces-
saire. Ils ont des agens en Grèce , en Hongrie , à Ham-
bourg , à Palerme et à Messine ^ les autres états de
lEuropc prohibent, sous les peines les plus sévères, l'ex-
portation du chiffon. Leurs agens expédient ensuite , soi-
gneusement emballés , à Londres ou à Liverpool , ces dé-
goûtans rebuts de la misère-, et ce papier, si blanc, si pur,
qui vous communique les émotions passionnées de miss
Felicia Hemans (i) , ou les gracieuses productions de
Ch. Lamb, n'est souvent que le débris des haillons qui
ont couvert le mendiant de Palerme ou le lazzarone de
INaples.
En traçant ce rapide aperçu des perfectionnemens qui
se sont opérés dans les procédés de l'imprimerie , nous ne
devons pas négliger l'opération du clichage qui consiste à
obtenir d une planche composée en types mobiles, des em-
preintes en métal qui servent à la réimpression des éditions
subséquentes , et qui permettent à l'éditeur, moyennant une
(1) Voyez les divers articles que nous avons consacrés à ces deux
auteurs dans notre première série.
DES PROGRÈS DE l'iMPRIMERIE. 83
légère dépense, de ne consacrer que le capital strictement
nécessaire aux besoins de la consommation journalière. Ce
fut un Ecossais, William Gcd , qui , le premier, fit usage
de ce procédé pour imprimer avec plus d'économie des
Bibles et des livres de prières. Mais la méchanceté de ses
ouvriers décrédita cette invention : dès que la planche
était lue et corrigée, ils y introduisaient de nouvelles fautes,
et les clichés, qui les reproduisaient trop fidèlement, ne
pouvaient plus servir. Lord Stanhope a depuis considéra-
blement amélioré ce procédé \ et tous les éditeurs d'ou-
vrages populaires et qui ont de l'avenir, au lieu de tirer
des masses énormes de papier, si susceptible d'avarie
et si exposé aux incendies, ne conservent qu'un seul
exemplaire en métal, résultat du clichage , qui lui re-
vient à un ou deux schellings la page, suivant le format.
Voici par quel procédé on obtient cette nouvelle édition :
on coule sur la planche, composée de types mobiles, du
plâtre très-fin et délayé avec soin; ce coulage, qui a re-
produit les caractères en creux , est ensuite séché au four,
et reçoit à son tour du plomb fondu qui reproduit les ca-
ractères en relief; c'est cette planche qui sert au tirage de
l'édition. Ce procédé a eu les plus heureux résultats pour
reproduire les gravures sur bois qui illustrent aujourd'hui
toutes les publications populaires.
Telles sont les principales causes qui, jointes à une pre-
mière spéculation bien entendue sur le bon marché, ont
donné naissance au Penny -Magazine^ publication qui
a été suivie d'une foule d'autres basées sur le même prin-
cipe tant en Angleterre que sur le continent. Mais jusqu'à
ce jour , quoique la rédaction et les gravures du Penny-"
Magazine aient beaucoup perdu de leur premier mérite ,
ce recueil a conservé sa suprématie dans la littérature à
bon marché. Aujourd hui ce recueil compte cent soixante
g^ DES PKOGRÈS Dli l'iMPIIIMERIE.
mille souscripteurs, et ses profils pour l'année i833 se sont
élevés 5 dit- on , ài5,oooliv. st. (875,000 fr. ). Il est vrai
que , grâce au procédé du clichage , les administrateurs du
Penny 'Magazine ont retiré un bénéfice immense de
leurs gravures-, ils en vendent les empreintes au Ma-
gasin Piltoresque de Paris , au Pfenig-Magazin de
Leipsick, et à une entreprise semblable récemment établie
à Florence \ ils envoient en outre aux Etats-Unis un exem-
plaire complet de leur recueil coulé en plomb. Par ce
moyen , ils évitent le droit énorme de 33 p. % imposé par
le gouvernement américain sur les livres anglais j et à New-
York on peut publier, malgré la cberté de la main-d'œuvre
et du papier, un Penny-Magazine pour deux cents. On
le voit , la littérature à bon marché a envahi le globe en-
tier -, la Russie elle-même , malgré ses douanes et sa cen-
sure 5 n'a pu se soustraire à la contagion \ et un Magasin
à deux sous se publie maintenant à Saint-Pétersbourg.
Cependant on ne peut s'empêcher de reconnaître que
ces sortes de publications bien dirigées doivent nécessaire-
ment exercer une grande influence sur les progrès de la
civilisation. Malheureusement la marche de la science et
des arts est lente et n'a pu fournir un aliment suffisant à
cette dévorante avidité de la presse à bon marché. Les
éditeurs , forcés de remphr leurs colonnes à tout prix , ont
exhumé toutes les vieilleries ^ en quelques mois , les vingt
iournaux à bon marché qui se publient à Londres, ne
cherchant qu à s'entraver réciproquement , ont exploité
toutes les branches de 1 arbre encyclopédique. Mais comme
leur cercle était restreint, et que, pour être populaires,
ils devaient choisir des sujets à la porlée des intelli-
gences vulgaires , les matériaux sont devenus chaque jour
plus rares et ils ont été bientôt réduits à ne publier que
des rapsodies. Aussi le succès de ces entreprises n'a-t-il été
DES PBOGTlks DE LlMPRIMEUIE. 85
en général qu'éphémère. Combien de Touristes (i) dont
le voyage s'est terminé à leur début l combien à' Étoiles
qui n'ont jamais brillé! combien de Gazettes de Santé
qui sont mortes d'inanition! combien aussi de plagiats dé-
guisés sous des titres pompeux, et pour lesquels les éditeurs
auraient dû prendre cette devise du Voleur : Ex rapto
vivimus.
Quelques libraires, efîrayés de ce déluge de publica-
tions à bon marché, voulurent d'abord s'opposer à ce débor-
dement \ c'était peine inutile. Ces entreprises portaient avec
elles le germe de leur destruction. Les éditeurs n'avaient
eu qu'un but : faire rapidement fortune. Quelques-uns y
sont parvenus -, le plus grand nombre s'est ruiné \ et encore
quelques années , il ne restera de toute cette littérature
économique que le souvenir de son existence passagère.
Ne soyons pas trop sévères. Quoique ces entreprises , sous
le masque de la philantropie , n'aient eu d'autre mobile
que l'intérêt privé , elles ont cependant éveillé dans les
classes inférieures un appétit de savoir qu'elles n'éprou-
vaient pas encore -, grâce à ces productions à bon marché ,
le besoin de s'instruire sest partout fait sentir-, les vil-
lages et les hameaux ont participé aux rayons de la lumière
scientifique ; et si elle ne leur est pas encore parvenue dans
toute sa pureté , du moins les voies sont frayées vers une
instruction plus forte et plus rationnelle. Mais l'action des
publications à bon marché ne s'est pas arrêtée aux classes
inférieures j elle a agi aussi indirectement sur les hautes
et moyennes classes. Ces dernières, craignant de se voir
débordées, ont eu recours à des livres de plus haute por-
tée \ et d'étage en étage , le champ de la science s'est élargi
(i) Allusion à plusieurs recueils à boa marché , publiés à Londres
sans succès.
^6 DES PROGRÈS DE L IMPRIMERIE.
pour toute la société j car , il faut le dire , à aucune époque
la demande des livres en Angleterre n'avait été aussi con-
sidérable : traités de chimie, de physique, ouvrages de .
philosophie et de haute littérature, s éditent et s'épuisent
avec la même rapidité (lue les publications populaires,
tant les hautes classes sont ardentes à ne pas rester en ar-
rière de celles que la fortune a placées au-dessous d'elles.
Cependant les personnes qui ne sont point au fait des
mystères du puhlishei\ considérant d'une part le prix élevé
des bons ouvrages de librairie , et de l'autre le vil prix des
publications populaires , poseront peut-élre cet embarras-
sant dilemme : « Ou les éditeurs des premiers sont des
fripons , ou ceux des derniers sont des dupes. » Il y aurait
injustice à admettre comme générale l'une ou l'autre sup-
position.
Tout le monde ne sait pas quelle différence i) y a entre
les frais d'une publication ordinaire et ceux des publica-
tions dites économiques. Elle est immense. L'homme de
lettres appelé à concourir à la rédaction d'un ouvrage qui,
par sa nature, ne doit circuler que parmi les classes lettrées,
exige une plus forte rémunération , parce quil est obligé
d'apporter à ses articles plus de soin qu à ceux destinés
aux publications populaires : le marchand de papier, qui
fournit des qualités plus belles ^ l'imprimeur, qui donne un
travail mieux fini, se font payer davantage ; les libraires dé-
taillans , quisaventd'avancequ ils ne vendront qu'un très-
petit nombre d'exemplaires, demandent aussi des droits de
commission plus élevés. Ainsi tout accroît les frais d'une pu-
blication consciencieuse quel'on veut environner de quelque
estime. Mais les éditeurs de livres à bon marché trouvent
encore une économie bien plus grande, en se dispensant de
payer une rédaction spéciale, ainsi que nouslevoyonsdansle
compte rendu du Penny- Magazine. D'après ce document,
DES PROGRÈS DE l'iMPRIMERIE. %h
U résulte que les sept huitièmes des articles publiés dans ce
recueil sont des extraits ou des analyses d'ouvrages plus ou
moins nouveaux, plus ou moins recommandables. Ajoutons
à tous ces moyens économiques que ne néglige pas la litté-
rature kpennj^ ceux qui résultent de léconomie du tirage,
de la qualité inférieure du papier employé , etc. , etc. ,
et l'on aura alors le secret de tous ces prétendus phéno-
mènes de la presse à bon marché. Puis la modicité du prix
augmente la vente, et la vente, à son tour, permet d'é-
tablir à bas prix. Ce secret n'est pas nouveau ; c'est de-
puis long-tems celui des économistes et des gouvernemens;
ils savent que la réduction d'une taxe ne diminue pas les
revenus publics, puisque la consommation augmente. Ce-
pendant, cette combinaison ne pourrait réussir, quant
aux publications littéraires , sans la réunion de plusieurs
circonstances. Nous allons les déduire.
Voici les principaux articles de dépenses qui entrent
dans la fabrication d'un ouvrage de librairie : honoraires de
l'éditeur et des hommes de lettres ; composition ; stéréotv-
page ^ tirage ; papier -, brochage ou reliure.
Le coût des trois premiers chapitres de dépense est le
même, à quelque nombre d exemplaires que l'on tire.
Lorsqu'on augmente Fédition , il n'y a que les trois der-
niers qui ajoutent aux frais. Mais aussi le tirage est suscep-
tible d'une grande économie. Une feuille d'impression sur
papier ordinaire , tirée à la presse à bras, se paie i6 schell.
(20 fr.) le mille. Mais si l'on fait un tirage considérable , on
peut, en se servant de la presse mécanique, imprimer une
feuille de double grandeur, à ra'son de 10 schell. le mille,
seulement. Le brochage est de peu d'importance ; cepen-
dant on peut encore économiser quelque chose sur cet ob-
jet , lorsqu'on fait une édition considérable. Le papier
pour 2,000 exemplaires coûte absolument le double de
^S DES PROGRES DE l'iMPHTMEBIE.
celui que demandent i,ooo exemplaires , en admettant
toutefois qu'il soit du même format , du même poids et de
la même finesse. On peut se retirer sur le papier, mais
il faut calculer soigneusement ses économies *, car souvent
elles sont accompagnées d'inconvéniens très-graves. En
augmentant le format du papier, et en réduisant le nom-
bre de pages , il n'y a point économie sur le papier ,
mais seulement dans le tirage, puisque, comme nous
Tavons dit , en se servant de la presse mécanique , une
grande feuille ne coûte pas plus cher de tirage qu'une pe-
tite. Au moyen de cette augmentation dans les dimensions
du papier, on peut donner des pages à double colonne j or
une page à double colonne contient beaucoup plus de ma-
tière qu'une page ordinaire , parce qu elle exige moins de
marge , et qu'on peut y faire entrer un plus petit caractère
sans blesser l'œil et le bon goût.
Mais pour pouvoir tirer parti de tous ces moyens , il
faut que Touvrage que l'on offre au public soit essentielle-
ment populaire j il faut que les matières quil traite soient
accessibles à toutes les intelligences: sans cette condition ex-
presse, le bas prix auquel on le proposerait n'en accroîtrait
pas considérablement la demande. En effet, pour qu'un
achat s'effectue, il faut que l'objet mis en vente puisse con-
venir à l'acheteur, quel qu'en soit le prix. Si les œuvres de
Thomas Reid , ou celles de Dugald-Stewart étaient mises
en vente pour un prix équivalent à celui du Pennj-Ma'
gazine, l'éditeur ne retirerait pas du débit une somme
assez considérable pour couvrir ses frais d'impression,
parce qu'il n'y aurait pas un nombre suffisant d'ache-
teurs. Que l'on songe qu'il faut que les éditeurs du
Penny' -Magazine vendent ^0,000 exmplaires de leur
ouvrage pour couvrir leurs frais. Or, quel sera, dans
l'étal actuel de la société, l'ouvrage scientifique ou d'une
DES PROGRÈS DE l'iMPRIMERIE. 89
haute porlée littéraire qu'on pourrait espérer de placer en si
grand nombre, aujourd'hui que ces sortes d'ouvrages n'ob-
tiennent qu'un placement de deux àlrois mille exemplai-
res ? L^£'<^m^W7•^/z-/?e^^^e^v a un tirage moyen de 8,000
exemplaires, et le Quarterly^ de 6,000. Maintenant on le
conçoit sans peine : les frais de rédaction , de composition,
de dessin et de gravure qui sont les mêmes , ou qui pres-
que toujours coûtent plus cher pour un ouvrage de
science ou de littérature que pour un livre populaire , ne
se trouvant répartis qu'entre un petit nombre de sou-
scripteurs, l'ouvrage doit nécessairement être d'un prix
plus élevé que celui qui par sa nature comporte un grand
nombre de souscripteurs. Admettons par exemple, que les
frais de rédaction , de composition , de dessin et de gra-
vure du Pennj -Magazine ^ s'élèvent à 60,000 schell. et
que le placement soit de 120,000 5 il est évident quen
vendant chaque exemplaire 6 pences (60 centimes) , tout
les frais seront couverts j si , au contraire , le placement
n'est que de 60,000, il faudra vendre chaque exemplaire
un schelling -, s'il est de 10,000, six schell. ^ et enfin s'il
était réduit à 3, 000, ce qu'aujourd'hui l'on obtient pour
5 schell. coûterait une livre sterling.
Voilà le secret de toutes ces publications à bon marché
dont l'apparition étonna les Trois-Royaumes. Sans doute
il fallait de la sagacité, de la hardiesse pour se livrer à de
semblables entreprises -, ces qualités ne sont pas rares par
le tems qui court j d'ailleurs que n'entreprend-on pas au-
jourd'hui ! on trouve des spéculateurs pour tout , et sur
tout. On place des actions pour l'exploitation de mines
qui n'existent pas ^ on souscrit des emprunts pour des
gouvernemens insolvables 5 on soudoie les armées d'un
prince sans royaume ^ on colonise des pays où les éraigrans
ne peuvent pas résister aux rigueurs du cUmat j etc., etc.
go DES PROGRES DE L IMPRIMERIE.
Rien donc ne s'opposait à ce que 1 on fil aussi, par spécu-
lation, de la science et de la littérature à bon marché. Notre
époque est une époque d'essais: aussi l'entreprise a-t-elle
été tentée avec ardeur ; malheureusement on a voulu l'é-
tendre aux productions les plus élevées de l'esprit 5 c'est
là le vice , c'est là l'écueil. La littérature à bon marché ne
peut être réellement utile que pour mettre à la portée des
classes inférieures, au moyen danalysesbien faites, les ou-
vrages tombés dans le domaine public , et sanctionnés par
le tems et la critique.
On n'a pas voulu se circonscrire dans ces limites^ les
publications à bon marché ont eu le fol orgueil de mar-
cher à la tète de la civilisation , cl leur rédaction confiée
à des mains inhabiles n'a présenté que de ridicules tra-
veslissemens. Les souscripteurs, séduits par le bas prix,
cl surlout parle luxe des annonces, se sont d'abord présen-
tés ; mais ils n'ont pas tardé à se dégoûter. Bientôt ils
sont revenus à leurs anciens amis , à ceux qui , avec
conscience, s'étaient toujours appliqués à varier leurs plai-
sirs en agrandissant la sphère de leurs connaissances. Aussi,
quand ils sont venus de nouveau s'inscrire sur nos re-
gistres de souscription : « Nous ne voulons plus, nous ont-
ils dit , être condamnés à relire pour la vingtième fois des
articles prétendus de fraîche date: nos yeux ne peuvent
plus soufifrir ce détestable papier jaune , ces doubles
colonnes remplies de caractères microscopiques et allon-
gées sur un format bâtard I Puisez dans noire bourse, et
procurez-nous ces jouissances d'autrefois, si vives et si
pures ^ nous avons encore quelques écus pour paver ,
chaque terme, ou chaque mois, le savant Quaiterlj, ou
le Monthly aux piquantes révélations ! »
( Montlily Liierarj Magazine, )
ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE
DE L EGYPTE
SOUS MEHEMET-ALÏ.
C'est un tableau digne de tout Tintérét de l'observateur,
que celui de l Egypte , afiFranchie après quarante siècles
d'asservissement du joug de ses oppresseurs par la main
puissante d'un homme de génie , pour la faire entrer in-
sensiblement dans les voies de la civilisation. Jusquici
l'Europe était restée muette spectatrice des actes qui doi-
vent amener le dénouement du grand drame de la résurrec-
tion de Tempire arabe , mais elle comprend enfin qu'il est
tems qu'elle intervienne dans cette révolution , qui , si elle
n'était pas sagement combinée , pourrait avoir des résul-
tats funestes pour TOccident^ aussi, pensons-nous qu'il ne
sera pas sans intérêt de signaler à l'atienlion publique cette
vigoureuse organisation militaire et navale , dans laquelle
Mehemet-Ali a puisé le principal élément de sa puissance,
et qui plus tard lui fournira sans doute les moyens de
proclamer son entière indépendance.
L'Egypte , par le caractère de ses habitans , était le
pays du monde qui se prétait le plus à la centralisation du
pouvoir en une seule main -, aussi Mehemet-Ali a-t-il
habilement profilé de cette disposition, et s'est constitué
le seul arbitre des destinées de cette vaste et fertile contrée.
Affaires civiles , militaires , organisation et mouvemens de
la marine et du commerce, le pacha y dirige tout. Dès la
pointe du jour il est sur le port, et sembarque pour l'in-
spection de sa flotte j de là il va à l'arsenal où il donne
go. okgamsation militaire et navale de l'égypte
audience tour à tour à son état-major, aux principaux
agens de Tadministralion civile et aux comraerçaiis. Daus
laprès-midi, il retourne en rade où on le voit souvent à
bord des vaisseaux qui sont sur le point de mettre à la
voile. Le reste de la journée est consacré au travail et aux
pratiques d'une religion dont il accomplit les rites avec
une régularité exemplaire.
On connaît les progrès inouïs de la fortune de Mehemet-
Ali : né à Cavalla en Romélie, et ayant dès sa jeunesse perdu
son père, il entra au service du gouverneur de ce bourg en
qualité de receveur des taxes. La considération qu'il acquit
dans cet emploi, et le riche mariage qu'il contracta , le firent
élever au grade de bimhaschi^ ou chef d'un bataillon de
trois cents hommes fournis par le canton de Cavalla à
l'armée envoyée en Egvpte en 1798, contre les Français.
Dès le premier jour qu'il débarqua sur cette terre qui
devait être le théâtre de sa gloire et de sa puissance , la
fortune n'a cessé un seul instant de lui être fidèle.
Depuis la mort d'Ali-Bey, en 1779, les Turcs et les
Mamelucks s'étaient disputé la domination de l'Egypte.
Toute la tactique de Mehemet-Ali fut de les affaiblir
les uns par les autres ^ leurs luttes mutuelles , les vides
qu'elles ouvraient dans leurs rangs , servirent constamment
de marche-pied à son pouvoir. Envoyé à la tête d'une di-
vision turque contre les Mamelucks , il se réunit à eux ,
marcha sur le Caire , et chassa le gouverneur duquel il
tenait son autorité 5 puis il en expulsa à leur tour les
Mamelucks , et rappela le gouverneur qu'il avait banni.
Bientôt après, il fomenta secrètement une insurrection
qui l'éleva à la place de l'ancien gouverneur. Ces ma-
nœuvres durèrent six ans ^ deux ans après il avait sur-
monté tous les obstacles qui entravaient sa domination ,
et le divan lui avait accordé finvesliture de la vice-royauté
SOLS MEHKMET-ALI. ()3
d'Egypte. Depuis ce moment sa volonté de fer n'a eu
qu'un but : la civilisation de son pays adoptif. Tous les
coups portés à son autorité , toutes les attaques tentées
contre ses possessions, ont été repoussés avec une énergie
et un bonheur inouïs ; et chaque victoire a servi à raffer-
missement de sa puissance au dedans, ei lui a valu au
dehors un accroissement de territoire. En conquérant la
Mecque et Médine , ces deux berceaux de Tislamisme ,
en triomphant des Wechabites , qui avaient si long-tems
défié les armées turques et persanes , il a conquis l'estime
et la vénération des vrais crovans. Au sud il a poussé ses
conquêtes dans la Nubie, plus loin que ne l'avaient fait
dans les tems antiques les Grecs et les Persans ^ on sait
avec quelle terrible énergie il a terrassé le pouvoir anar-
chique des Mamelucks , et mis un terme à leurs révoltes.
Depuis son avènement au pouvoir , il avait cherché à
organiser à l'européenne des bataillons turcs et albanais ;
cette nouvelle discipline , toute impopulaire qu'elle était,
se maintint quelque tems , grâce à ses victoires et à la ri-
gueur du despotisme oriental ; mais celte rigueur amena
de terribles représailles. En i8i5, les troupes se révoltè-
rent, égorgèrent leurs ofEciers , mirent le Caire au pillage,
et forcèrent IMehemet à chercher son salut dans une
prompte fuite. Il reparut dès que l'orage commença à se
calmer, et il se conduisit dans ces difficiles conjonctures
avec un sang-froid et une sagesse admirables. Loin de
montrer une imprudente frayeur , il se présenta devant
ses troupes , et les somma de rentrer dans le devoir, en
leur promettant de ne plus les soumettre à la discipline
européenne , d'indemniser les marchands dont les maga-
sins avaient été pillés , el d'accorder une amnistie générale.
Il fut fidèle à cet engagement , mais il persista dans la ré-
solution d'avoir une armée régulière 3 et renonçant à dis-
c)4 opiGANisAtion militaire et kavale de l'égypte
cipliner les Turcs et les Albanais , il s'attacha exclusive-
ineiil à prendre parmi les naturels de l'Egypte les
inslrumens de sa puissance. Il reconnut qu'il fallait attri-
buer le peu de succès de ses premiers essais aux mesures
acerbes qu ii avait employées -, il répudia ce déplorable
système, et s'attacha à populariser ses plans d'organisation
mililaire , en faisant aimer la profession de soldat. Ses
troupes sont aujourd hui bien vêtues, bien payées, un
excellent code disciplinaire les gai mtit de toute oppression ^
et les grades , accessibles à tous , n'y sont accordés qu'au
talent et au courage. C'est ainsi qu'il a moralisé son armée
et lui a inspiré une salutaire émulation.
Il possède aujourd hui une infanterie bien exercée et
aguerrie par la victoire , une cavalerie parfaitement
montée, dans laquelle figurent un régiment de lanciers
d'une belle tenue , une artillerie bien servie, et un corps
d'artificiers pour le service des fusées à la Congrève.
L'énergique volonté de Mehemet-Ali , les lalens mili-
taires de son fils n'auraient point suffi pour amener ces
grands résultats , s'il n'avait appelé à lui et attaché à sa for-
tune plusieurs hommes de talent, que les réactions de
i8i5, en France , et de iBsS , en Italie et en Espagne,
avaient banni de leur pairie. Une foule de ces victimes
des désastres de Napoléon , ou des insurrections de 1820,
courageux , ardens, au génie aventureux, voués par in-
stinct aux progrès des idées libérales , admirables instru-
mens dans la main du conquérant civilisateur , vinrent
peupler son empire. Le pacha d Egypte, accessible à tous,
les appela aux emplois qui paraissaient le mieux leur con-
venir \ sa prédilection était toutefois pour ceux. qui se pré-
sentaient en qualité d'officiers-instructeurs de la nouvelle
armée. Ces derniers avaient auprès de lui un protecteur
et un ami, dans Tancien officier français Sèves, connu au-
sous MEHEMET-ALI. g5
jourd'hui sous le nom de Soliman-Bey , et élevé à la di-
gnité de pacha. Il est juste de reconnaître que, malgré sa
conversion à la foi musulmane, cet intrépide aventurier
a su se concilier à Alexandrie Testime des Francs et des
Arabes. Les autres Européens établis en Egypte ont offert
leurs services au pacha , comme médecins , apothicaires ,
marchands, artisans ou marins ; et chose singulière, beau-
coup d'entre eux , engagés dans des emplois étrangers à
leurs études et à leurs professions antérieures, s'en ac-
quittent à merveille.
Quant à ceux qui ne montraient, après quelques jours
d'épreuve, aucune disposition pour l'état qu'ils prétendaient
connaître, ils étaient impitoyablement congédiés. C'est ainsi
que le pacha est parvenu à réunir un corps d'ofBciers-in-
sti ucteurs, qui ont converti de misérables tribus arabes en
une armée régulière et parfaitement disciplinée. Ce n'est
pas l'air imposant du soldat ni sa brillante tenue qu'il faut
admirer ^ imaginez une bande de malheureux , au teint
bronzé, dont les vétemens tombent en lambeaux, marchant
à pas précipités au bruit d'un fifre et d un tambour, avant
à leur tète un de leurs compatriotes armé d'un énorme
bancalj et vous aurez une idée de l'armée régulière de
Mehemet-Ali. Un factionnaire ne reste ])as debout l'arme
au bras ^ il s'assied à terre et passe son îems à fumer. Les
soldats ont l'habitude de tenir leurs fusils par la détente ,
ce qui aurait de graves inconvéniens s'ils étaient chargés -,
heureusement on ne leur donne des cartouches que pour
en faire usage immédiatement : au reste, leurs armes sont
parfaitement entretenues.
Les recrues arabes prennent de plus en plus du goût
pour l'état militaire , et on les voit souvent , après avoir
étudié l'école de peloton sous les ordres de finslrucleur ,
s'exercer eux-mêmes au maniement du fusil.
QÔ ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE
La levée des troupes pour le service de terre et de mer se
fait d'une manière expédilive, bien digne d'un gouverne-
ment absolu et d'un peuple qui n'a aucune idée de la li-
berté individuelle. On envoie à tous les sheiks des villages
arabes Tordre de fournir chacun un nombre donné d'ha-
bitans, dans un délai déterminé, et de les envoyer au
Caire ou à Alexandrie, suivant qu'ils sont destinés à l'ar-
mée de terre ou de mer. Le sheik, qui ne peut compléter
son contingent , est tenu de marcher, lui et ses proches,
à la place des réfractaires -, ces malheureux partent , liés
l'un à l'autre au moyen de cordes qui les empêchent de s'é-
vader. A leur arrivée , la métamorphose est complète , un
uniforme assez propre remplace les haillons qui les cou-
vraient et leur caractère change avec leur habit. Ces hommes
qu'il était d'abord si difficile d'amener sous les drapeaux,
et qui ont eu à subir tant de violences avant d'y arriver ,
ne tardent pas à se passionner pour leur nouvel état et
prennent grand plaisir , lorsqu'on les envoie en recrute-
ment, à exercer contre leurs nouveaux camarades les vio-
lences qui les indignaient (juand ils en étaient victimes.
Les hommes qu'on réserve pour la marine sont em-
barqués sur le Nil. Pour les reconnaître dans k cas où
ils viendraient à s'échapper , on leur grave une ancre sur
le dos de la main -, dès leur arrivée , on les exerce à la
manœuvre des voiles et des canons , et en peu de tcms ils
s'en acquittent avec beaucoup de précision et d'adresse.
Lorsqu'on lance un nouveau bâtiment , on forme son équi-
page d'anciens matelots pris dans le reste de la flotte 5 le
pacha peut ainsi se servir d'un vaisseau aussitôt après sa
construction.
Lorsque Mehemet éprouve quelques embarras pour
compléter une levée , il envoie un corps de troupes dans
les grandes villes pour y faire la presse des Arabes. Mais
SOLS MEUËMëT-ALI. g"^
comme celle méthode expéditive enlève une foule de per-
sonnes au service des Européens , on relâche tous ceux
que leurs maîtres viennent réclamer ; et on leur délivre
une carte de sûreté , qui les met à l'abri de nouvelles
vexations.
Outre son armée régulière , le pacha a encore à son
service des troupes irrégulières, composées d'Albanais et de
Candiotes pour Tinfanlerie , et d'Arabes bédouins pour la
cavalerie. L'aspect des premiers , armés d'yatagans et de
longs pistolets , est effrayant pour l'homme inoffensif qui
les rencontre et à qui ils peuvent fort brutalement demander
compte d'un regard indiscret. Il n'est point de barbares
dont l'aspect soit plus farouche que celui des Albanais; les
Bédouins eux-mêmes sont moins repoussans. Ces troupes
irrégulières sont au reste excellentes dans une escarmouche
et dans une retraite.
Mais c'est surtout dans l'organisation de la marine que
s'est déployé le génie de Mehemet. Elle consiste aujourd'hui
en six vaisseaux de ligne, cinq grandes frégates , cinq cor-
vettes, huit bricks et un cutter -, elle possède en outre six
brûlots et trente bàtimens de transport.
Le tableau suivant indique le nom de chaque vaisseau,
le nombre d'hommes d'équipage , celui des canons et le
tonnage,
VAISSEAUX DE tIGNÏ,.
ISoms des Vaisseaux. Canous. Équipage.
Le Caire. i38 i,5oo
L'Acre , i38 i,5oo
Le Mahallct ekeby loo 1,900
Le Mansoura v. . . . . 100 1,200
L'Âiexaadrie - q6 1 ,200
L'Aboukir « . . 90 800
vu.
Tonuage,
0,800
3,800
3,000
3,000
3,000
2,000
t)f> OTIGANISATIOIS MILITAIRE ET JîAVALE DE L EGYPTE
FRÉGATES,
r^'onis des Vaisseaux. Canons. E(piipagc. Tonnage.
LaJaffa 62 55o 1,800
La Bahaira 60 55o 1 ,600
La Kaffié Cheyk 58 5oo 1,700
La Rascbid 58 5oo 1 ,700
La Shirjahaat 56 5oo i,5oo
La Darniette 5o 4oo 1 ,4oo
La Mufta Jahaat 48 4oo 1,200
CORTBTTES.
La Tanta 24 5oo 750
La Pelcngajahaat 22 260 600
La Jenna Bahaira 20 200 5oo
La Foaah ao 200 5oo
La Jahaatdi Peckert 20 200 45o
BRICKS.
Le Shaudra 20 200 4oo
Le Feshna 20 200 4oo
Le Semiada Jahaat 18 i5o 35o
Le Chaba Jahaat 18 i5o 35o
Le Tempsa 16 100 3oo
Le Washington 16 100 5oo
Le Berda Jahaat 10 90 180
Le Psyché 22 200 4oo
Lu cutter. 2 i5
Total i,3o2 i3,i
00
On demeure confondu en présence d'une marine aussi
puissante, si on considère que la flotte égyptienne a fait
des pertes considérables à la bataille de Navarin , et que
rÉgypte n'a qu'un port militaire, celui d'Alexandrie. Mais
aussi quelle activité dans les travaux ! quelle rigide surveil-
lance sur les chantiers de construction !
sous MBHEMET-ALÏ. QQ
Il y a dix-huit mois que le pacha n'avait que deux vais-
seaux de ligne armés et équipés -, il en a maintenant six ,
qui tiennent ia mer, et quatre en construction , dont deux
de cent canons , et les deux autres de quatre-vingts. Le
chantier est assez vaste pour construire à la fois quatre
vaisseaux et un brick ou une corvette. Dans Tété de i833,
on a lancé un vaisseau de cent trente-huit canons qui a
été aussitôt expédié vers les côtes de T Asie-Mineure. La
construction de ces bâtimens , sans être aussi solide que
celle des vaisseaux anglais , suffit néanmoins pour Tusage
auquel on les destine -, mais les eaux du port sont tellement
vaseuses, qu'on est forcé de lancer les grands vaisseaux
avant qu'ils soient complètement achevés. Presque tous
les bois de la marine proviennent des forets de TAsie-Mi-
neure, dont le Grand-Seigneur favorise la coupe, et on les
transporte à très-peu de (rais sur des navires turcs ou
égyptiens. L'artillerie et les munitions sont fournies en gé-
néral par l'Angleterre.
La rapidité qu'on remarque dans la construction des
vaisseaux à Alexandrie tient moins encore à la surveillance
constante du pacha, qu'au nombre immense d'ouvriers qu'il
emploie. Tant que la flotte est en rade, il fait travailler
dans ses chantiers la moitié de ses matelots. Le jour où le
bâtiment est lancé est un jour de fête pour toute la popu-
lation. Sa mise à flot est saluée par l'artillerie de la flotte et
les batteries des forts , et par une décharge générale des
troupes rassemblées sur le port, et le pacha, qui préside
toujours à cette fête, fait un riche présent au constructeur.
Les ateliers de l'arsenal ne sont pas moins dignes d'at-
tention que les chantiers de la marine ^ c'est là qu'on ad-
mire surtout les soins assidus de iVlehemt t-AIi pour l'in-
struction des Arabes , et les progrès de ces derniers dans
les arts mécaniques. Ou y fait usage de baromètres, de
100 ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE
compas , et d'une foule d'inslrumens de précision -, ici Ton
cisèle le bronze pour la décoration du vaisseau ; ailleurs
les charpentiers , les labletiers , les tapissiers , les menui-
siers, etc., etc., travaillent avec ardeur à son ameublement,
tandis qu une nuée de forgerons et d'armuriers s'occupent
de son armement ; mais le plus intéressant des ateliers de la
marine, c'est la corderie, l'une des plus belles de l'Europe.
La marine a pour chef des hommes de caractère et de
talens fort divers , qu'il ne sera pas sans intérêt de faire
connaître.
Osman Noureddin pacha, amiral et ministre de la ma-
rine , s'est élevé rapidement , grâce au hasard, à l'intrigue
et à la duplicité, de la condition la plus obscure, au poste
qu'il occupe, et il a eu le secret de s'y maintenir, sans
amis , sans talens , sans aucun des dehors affectueux qui
iustifient souvent les caprices du sort. On croit cependant
que sa chute sera aussi rapide que son élévation, car il lui
sera difficile de cacher plus long-tems à son maître son
ignorance et ses injustices. Né à iMitylène en 1793, et fils
d'un misérable porteur d'eau, Osman eut le bonheur de
faire partie des jeunes élèves que le pacha envoya en Eu-
rope pour y faire leur éducation. Il passa plusieurs années
en Italie et en France , et à son retour il possédait parfai-
tement la langue de ces deux pays. Le pacha, après l'avoir
promu au grade de bey , l'envoya à Candie à la fin de la
guerre contre les Grecs , pour y diriger l'organisation de
cette île. A son retour il Téleva aux fonctions de ministre
de la marine et de commandant en chef des forces na-
vales , bien qu'il ignorât cette branche de service , à la-
quelle aujourd'hui même il est totalement étranger.
En i832 , Mehemet-Ali l'a nommé pacha, et lui a donné
le commandement de la flotte dirigée contre les Turcs.
L'événement a trop prouvé qu'il était indigne de cette
sous MEHEMET-ALI. iOl
marque de confiance. Partout ailleurs qu'en Orient, l'opi-
nion publique ferait justice d'un aveuglement aussi mons-
trueux , mais chez les Turcs c'est une chose reçue et qui
parait toute naturelle. Il n'est pas de prétentions que la
faveur du maître ne justifie : on voit souvent à la tête des
manufactures ou de toute autre branche de service et d'in-
dustrie des hommes qui n'en ont pas la moindre idée ;
pourtant le génie parvient parfois à se faire jour au mi-
lieu de ce chaos, et la docilité avec laquelle un chef suit
les conseils d'un subalterne éclairé supplée à l'expérience
qui lui manque. Aussi le service de la marine n'aurait-il
point à souffrir de la présence d'Osman-Pacha à la tête de
ce département , s'il se rendait aux sages avis des hommes
de talent que Mehemet-Ali a attachés à sa personne , et
s'il savait surtout réprimer sa funeste passion pour les li-
queurs fortes (i).
Mehemet-Ali, jaloux d'instruire ses soldats et ses marins
à l'européenne, a souvent demandé des officiers à la
France et à l'Angleterre ; mais ses tentatives ont presque
toujours échoué par suite de la jalousie et des intrigues de
ses favoris. Il attache beaucoup de prix à maintenir la
bonne harmonie entre les Francs et les Arabes -, mais leurs
récriminations mutuelles s'opposent presque toujours à ce
résultat. C'est à Osman-Pacha qu'il faut attribuer cette
2izanie. L'éducation qu'il a reçue en Europe l'élève au-
dessus de la plupart de ses compatriotes , et il craint beau-
coup que ses talens ne soient éclipsés par des étrangers.
Ce sentiment trop commun est fatal aux intérêts de son
maître -, et il est douteux que les officiers francs attachés à
(i) Note dû Tr. Les journaux assurent que cet amh'al, après avoir
quittéla station de Candie, est arrivé, leSi décembre i835, k Constan-
tinople pour se soumettre au sultan.
102 ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE
la marine égyptienne résistent long-tems encore aux tra-
casseries et au dé(^oût dont on les abreuve.
Muttus-Bey, lieutenant d'Osman , les dédommage, par
Taménité de son caractère , de l'ennui d'être sous les
ordres de cet amiral. Muttus-Bey est fils d'un bey de Ma-
meloucks , qui périt dans le massacre de ce corps redouta-
ble. Mchemet-Ali avait eu part dans sa jeunesse aux bien-
faits de ce brave officier, et bien qu'il l'eût sacrifié à sa poli-
tique, il vénérait sa mémoire-, aussi a-t-il comblé son fils
de ses faveurs. Muttus-Bey est peut-être, après les Euro-
péens, le meilleur marin de la flotte égyptienne. Il joint à
ses talens spéciaux les excellentes qualités que nos voya-
geurs les plus récens prêtent au type ottoman. x\ussi popu-
laire aux yeux des étrangers qu'à ceux des Arabes , il l'est
moins encore par le bien qu'il fait, que par le mal dont il
s'abstient. C'est un homme paisible et doux à qui personne
ne porte envie , et qui n'est jaloux de personne. lia près
de soixante ans , et il sert depuis l'enfance dans la marine,
si l'on peut donner ce nom au service de quelques bateaux
pécheurs qui ont long-tems composé toute celle du pacha.
Il na pas oublié son premier métier, car il y a peu de
jours, il montrait à un matelot comment il fallait s'y prendre
pour réparer un vieux filet. Un excessif embonpoint, une
tête énorme, un teint gris de fer, deux petits yeux qu'on
dirait percés avec une vrille, et une longue barbe blan-
che, tel est le portrait de notre héros.
L'imperturbable gravité du vice -amiral passe toute
expression. Rien ne l'excite, rien ne l'abat; s'il est occupé,
il vous répond par monosyllabes et vous congédie j il aime
aussi peu à être dérangé qu'à déranger les autres -, il ne
plaisante et ne rit jamais. Chargé, il y a quelques années,
d'une mission en Angleterre , la seule observation qu'il fit
sur ce pays , c'est qu'il y avait beaucoup de ports de mer
sous MEHEMET-ALI. Io3
et pas de tabac, d'où il concluait que les habltans devaient
avoir un excessif embonpoint. En mer il se lient presque
tout le jour à la poupe , la pipe à la bouche , dine au cou-
cher du soleil , passe la soirée à boire ou à fumer, et se
couche tout habillé. Malgré ses singularités, Multus-Bey
est un excellent homme , et demeure étranger à toutes les
tracasseries suscitée» aux officiers européens. Du reste plus
insouciant que brave : Dieu est grandi s'écrie-t-il en
toute occasion , aussi calme dans le branle-bas du com-
bat que lorsqu'il s'agit de rendre un salut. Il s'est très-
bien conduit à la bataille de Navarin et au siège de Saintr
Jean-d'Acre.
Eu troisième ligne figure le capitaine Mahmoud^ com^
mandant des brûlots, et Tami , le compagnon de débauche
d'Osman-Pacha. Lorsque Mehemet expédia sa flotte contre
les Turcs , il composa l'équipage de ses brûlots de six ca-
pitaines et d'une centaine de matelots grecs, qui s'étaient
déjà distingués dans la guerre de l'indépendance helléni-
que. Le capitaine Mahmoud est digne de les commander.
Qu'on se figure en effet un vrai bandit d'une vigueur et
d'un courage indomptables, endurci à toutes les fatigues,
excellent marin , un vrai Dirk-Hatterick , et on aura le
portrait de ce loup de mer, connaissant à fond tous les pa-
rages de l'Archipel. Il répondit sur sa tête de brûler toute
la flotte ottomane, pour peu qu'il fût secondé par les
forces navales du pacha. Mehemet fait beaucoup de cas de
ses services , et il alloue à ses gens une prime considérable
pour chaque vaisseau incendié. Malgré son air farouche ,
Mahmoud est un bon diable \ très-aimé du matelot, et fêté
à bord de tous les vaisseaux égyptiens qu'il se plait à vi-
siter. Compagnon fidèle de toutes les orgies d'Osman , il
lui tient tète jour et nuit , et on les voit souvent boire et
chanter ensemble , long-tems après que leurs fréquentes
!ô4 ORGrANISATrON MlLiTAniE ET NAVALE DE L EGYPTE
libations leur ont troublé la vue : vin , rhum , eau-de-vie
et porter, tout leur est bon. Il n'est pas difficile d'appré-
cier tout ce que ces débauches doivent produire de désor-
dres chez des hommes qui ne savent rien refuser à leurs
sens , et dont rien n'arrête la brutalité ; aussi dans cette
sentine de vices, reste-ton indifférent à des actes qui en
Angleterre seraient punis de mort. Cet état de choses ne
peut se prolonger long-tems, Mehemet a déjà défendu
l'usage des liqueurs fortes à bord des vaisseaux, et s'il ap-
prend que ses ordres soient méconnus , il saura bien les
faire respecter.
Revenons à l'organisation navale de l'Egypte. Le grade
le plus élevé est celui de capitan-pacha^ commandant en
chef ^ il n'a qu'un lieutenant qui est le vice-amiral ; au-des-
sous de ce grade est celui de kimakam, qui correspond au
rang de commodore-, puis viennent lesgrades de himbachi,
capitaines de vaisseaux ; de saharcolass^ capitaines en se-
cond, elsolcolass^ capitaines de troisième classe, chargés
du commandement des corvettes 5 la classe des lieute-
nans , qu on nomme usbachis, et en6n celle des effendis^
ou maîtres d'équipage, sont très-nombreuses. Les grades
ne se distinguent que par une décoration plus ou moins
riche représentant une ancre , et que l'on porte à gauche
sur la poitrine. Celle des usbachis est en argent; celle des
solcolass est en argent avec des crochets en or; celle des
saharcolass toute en or \ celle de himbachi en or avec un
diamant entre les crochets; celle du kimakan est en or
avec cinq diamans , et celle de l'amiral est toute en dia-
mans. Quant à l'uniforme fourni par le pacha , il est
couleur de feu, comme celui de nos gardes-du-corps,
et galonné en or sur toutes les coutures. Ce costume ridi-
cule donne à tous ses officiers Tairde marchands d'orviétan
ou de gardiens de la ménagerie de Londres,
SOIS MEHBMET^ALÎ. îo5
Tout otVicier au-dessus du grade de maître dVquipage
prend le nom de capitaine , et on en voit beaucoup qui
n'ont pas de barbe au menton, tandis que des marins pleins
d'expérience consument leurs vieux jours dans des postes
subalternes. Il est j usle d'ajouter que souvent les grades sont
accordés à l'instruction , et que les maîtres d'équipage ont
un examen à subir pour obtenir de l'avancement. Les
Turcs ont aussi une autre méthode pour faire des officiers.
Un bey ou un capitaine achète un jeune esclave, il en fait
un musulman , l'attache à son service en qualité de domes-
tique ou de porte-pipe , le prend en affection comme un
de ses enfans , et ne le laisse jamais insulter impunément ;
à bord , il lui fait apprendre la lecture , l'écriture et un
peu de géométrie , et quelque tems après vous retrouvez
capitaine celui que vous aviez rencontré chez le bey, et qui
vous avait servi à table.
Les Turcs ne connaissent dans Tordre civil que la hié-
rarchie militaire. Si Mehemet veut témoigner son estime
à quelque homme de talent , qu'il ait ou non fait la guerre,
il lui donne le rang et le titre d'officier j c'est ainsi que l'in-
génieur des constructions navales et son médecin en chef
ont tous deux le titre de bey , quoiqu'ils n'aient jamais
servi.
« Lorsque je pris mon rang parmi les officiers de l'es-
cadre, dit l'un de nos compatriotes, sous la foi duquel
nous publions les détails qui précèdent , je me crus dans
une nouvelle tour de Babel. J'y trouvai des Turcs d'Europe,
d'Asie et d'Afrique , des Arabes , des Grecs , des Nubiens,
des Abyssiniens, des hommes de tous les climats, de toutes
les complexions , les uns noirs, les autres basanés. On se
croit d'abord perdu au milieu de cette diversité de costumes
et de langages , mais on parvient toujours à se faire com-
prendre , grâce à l'intervention des interprètes attachés
lo6 ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE
à chaque vaisseau. Ces derniers sont indispensables dans lin
corps où tous les soldats sont Arabes, et dont les officiers ap-
partiennent à d'autres nations : mais pour éviter toute espèce
de méprise , on se sert de mots italiens dans le commande-
ment des manœuvres, et ces mots ont passé dans la conver-
sation ordinaire.
)) Les marins à bord prennent leur repas en commun
mais sans se mettre à table , sans que leurs victuailles
soient préparées en ragoûts et servies dans des plats j ce
qui d'ailleurs conviendrait fort peu aux Européens , at-
tendu que les Turcs ne connaissent pas en général l'usage
lies fourchettes et des cuillers. Il serait en Angleterre
d'une grossièreté impardonnable de se servir soi-même ,
et surtout de porter la main à un plat. Tel est cepen-
dant l'usage en Turquie dans les meilleures tables j le
Turc le mieux élevé croira vous faire honneur en choi-
sissant avec ses doigts un morceau délicat, et en vous l'of-
frant. H croira aussi vous faire un grande politesse en
vous présentant sa pipe après l'avoir portée à ses lèvres ,
ou son cigare après l'avoir à moitié consumé, le tout pour
s'assurer de la bonne qualité de ce qu'il vous offre.
» Pour donner une idée d'une fête turque, j'en dé-
crirai une à laquelle j'ai assisté à bord du vaisseau amiral.
Comme plusieurs officiers francs étaient au nombre des
conviés, le diner fut servi à l'européenne. Le premier ser-
vice se composa de fromages, de noix , d'amandes , de me-
lons d'eau , le tout arrosé d'une ample provision d'arracki,
de rhum, de vin et d"eau-de-vie. Cette partie du dîner dura
près d'une heure pendant laquelle je fus obsédé par la
politesse de mes voisins , deux vieux Turcs qui se fai-
saient un plaisir et un devoir de surcharger mon assiette
de fromage et de melons. Pour m'en débarrasser je rem-
plissais leurs verres, espérant aussi les mettre bientôt en
sous MEHEMET-ALt. - , ; ,' ÏOÇ
état de ne plus s'occuper de moi j mais il n'est pas facile
de griser un Turc , il me fallut plusieurs heures avant
d'accomplir ma tache. Arriva ensuite le second service ,
ou plutôt le corps du diner composé d'une énorme quan-
tité do viandes, de pillaws , de ragoûts, paraissant un à
un et qu'on dévora successivement avec une gravité et
une lenteur qui prolongèrent le banquet pendant plu-
sieurs heures.
i) Après le repas, on nous régala d'un concert et d'un bal-
let. Spirituel Hogarth , que n'étais-tu là avec tes pinceaux]
tu aurais donné un digne pendant à ton tableau du mu-
sicien enragé. Qu'on se figure deux nègres accroupis
et beuglant de toute la force de leurs poumons , sans aucun
respect pour le ton et la mesure , tandis que deux virtuor
ses de même calibre raclaient à tour de bras les cordes d'un
instrument qui usurpait le nom de violon ^ voilà notre
concert. Il fallait une certaine dose de philosophie pour
bronzer ses oreilles contre un pareil tintamarre \ quant à
nos bons musulmans, leurs traits immobiles , et leurs pe^
tits yeux roulant dans leurs orbites, à demi noyés dans les
vapeurs du vin, rehaussaient singulièrement la bouffon-
nerie de cette scène. Le corps du ballet n'était pas nom^
breux : il se composait d'un misérable petit monstre dé*
guisé en femme , marquant la mesure avec des castagnettes
et dansant une espèce de bourrée analogue à celle que
l'on connaît, dans le pays de Galles, sous le nom de
horn-pipe. La fête dura jusqu'après minuit \ et ceux des
convives qui pouvaient encore se tenir sur pied se reti**
rèrent -, quant aux autres, et c'était le plus grand nombre,
ils restèrent couchés à leur place jusqu'au jour.
On voit, d'après cette esquisse, que Tétat-major de la
marine de Mehemet-Ali est bien éloigné de cette recherche,
de celte élégance de manières dont nos officiers aiment
ïoB OftG\NlS4TION MlLiTAlïïE Et NAVALE DE L*ÉGYPTE
tant à se parer. Mais pénétrons dans le camp d'Ibrahim ,
les observations que nous y recueillerons nous serviront à
compléter le tableau que nous avons esquissé de l'organi-
sation de Tarmée égyptienne , et feront surtout connaître
le caractère de son intrépide chef. C'est au journal d'un
jeune officier anglais attaché à notre ambassade à Constan-
tinople que nous empruntons ces détails -, ils sont de fraîche
date , car il les a recueillis au moment où il fut envoyé près
d'Ibrahim , lorsque les armées de ce prince venaient de
suspendre leur marche vers Constantinople .
(( A six milles de Kiutaieh se trouve un village célèbre
dans ce pays par ses eaux minérales. Ibrahim s'y était
établi pour y prendre des bains , suivi d'une garde peu
nombreuse et accompagné de l'amiral Osman , et de Nadir-
Bey, général en chef de sa cavalerie. Dès que je me pré-
sentai devant la demeure d'Ibrahim , Nadir-Bey vint
à ma rencontre ^ il me questionna sur le but de ma visite ,
et aussitôt qu'il en eut appris le motif, il s'empressa de
m'introduiredans une petite chambre obscure où l'on avait
étendu de vieux tapis -, c'est là que je trouvai, assis dans une
modeste ottomane , ce héros de l'Orient qui avait fait trem-
bler le sultan dans sa capitale , et dont les victoires absor-
baient les méditations de tous les diplomates de l'Europe.
Ibrahim est d'une taille moyenne , il a de l'embonpoint et
une physionomie qui , sans être belle , annonce du génie et
de la résolution. Il portait un uniforme arabe d'une extrême
simplicité -, il m'accueillit avec affabilité , me fit asseoir, et
engagea la conversation en français par l'intermédiaire de
ses deux beys. Il montra une grande sagacité d'observa-
tions , et s'exprima avec beaucoup d'amertume contre les
Russes , dont il se déclara l'ennemi acharné , ajoutant que
dès que le premier coup de canon donnerait en Europe le
signal de la guerre générale , il marcherait contre eux à la
sous MEHEMEï-ALr. 1 OQ
léte de cent mille hommes pour les chasser d'Asie , et qu'il
les combattrait en personne jusqu'à ce qu'il eût atteint
soixante ans (aujourd hui il en a quarante-neuf). Il témoi-
gna un grand mépris pour le sultan et son armée, et me dit
que si les autres puissances n'étaient pas intervenues, il
serait actuellement , malgré les Russes , à Constanlinople,
où le peuple l'attend avec impatience. Ses deux grandes
passions sont la guerre et la liberté. Comme j'avais fait al-
lusion à ses derniers succès :
« Ils ne sont rien , me dit-il, en comparaison de ceux
» que j'espère obtenir avant de remettre mon épée dans
» le fourreau j ce ne sont point les soldats , ce sont les
» armes qui me manquent. Que pensent , ajoula-t-il, les
» puissances de l'Europe de la présence des Russes dans
» le Bosphore ? croyez-vous qu'elles sentent toute la gra-
» vite de ses conséquences ? Le cabinet de Saint-Péters-
)) bourg s'est conduit dans celte conjoncture avec beau-
» coup d'habileté , et je ne le crois pas assez insensé pour
» abandonner la position qu'il a prise. Chacun , au reste
» est moralement convaincu que tôt ou tard la guerre
» est inévitable, et que les puissances se concerteront
» pour humilier la Russie. Elle a donc intérêt à commen-
« cer la guerre, lorsqu'elle s'y est si bien préparée en
M dressant ses batteries sur l'Orient. Avant que l'Angleterre
» et la France aient mis leurs armées en mouvement , la
» Russie peut achever la conquête de Constanlinople qu'elle
» a opérée à demi \ et, dès qu'elle en aura pris possession,
)) il sera presque impossible aux autres états de l'en
» chasser : à tout événement elle commencerait la guerre
» dans une position qu'il lui serait impossible de reprendre,
)) si elle l'abandonnait (i) ^ elle écarterait de son propre
(0 A cette époque quinze mille Russes campaient sur la côte asia.
tique du Bosphore.
tlO ORGAMSATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE
ij territoire le théâtre de la lutte , et le succès lui assure-
î) rait la possession du Bosphore , ohjet constant de son
)r amhition. »
)) Après cette conversation, il me proposa de l'accom-
pagner aux bains, situés à un quart de mille du vil-
lage. C'est un pavillon surmonté d'une coupole où l'eau
se renouvelle dans un grand bassin de marbre , garni de
sièges. On trouve à coté une chaml^re pour s'habiller. En-
veloppés dans de longs peignoirs , nous entrâmes dans le
grand bassin, où nous nous amusâmes à nager et à jouir
de la limpidité des eaux qui jaillissent de leur source à la
température d'un bain chaud. Pendant ce temps, le corps
de musique qu'Ibrahim a fait venir de l'Europe exécutait,
en dehors du bâtiment , divers morceaux , tels que la valse
de Robin des Bois . quelques airs patriotiques français ,
et notamment la Marseillaise.
)> En sortant du bain, on nous servit à dîner dans le ves-
tiaire. Le repas consistait en pillaw, en ragoûts de viande et
de légumes que l'on mettait sur la table l'un après l'autre ,
dans un grand plat d'étain où nous puisions tour à tour
à la gamelle : nous n" avions que de l'eau pour boisson , et
tout le luxe de la table consistait en cuillers d'argent.
•On dit cependant quibrahim affecte en public une absti-
nence de liqueurs fortes à laquelle il déroge fort souvent
«n secret. Ses manières sont simples mais dignes; à sa
modestie , à ses exploits , on le dirait taillé sur le modèle
des anciens conquérans de l'Orient. Après diner, il fit ap-
peler son orchestre égyptien, composé de deux clarinettes,
d'une flûte , d'une harpe , d'une espèce de violon à trois
cordes et d'un tambour. Ces instrumens diffèrent beau-
coup, par la forme et la construction, de ceux qui portent
en Europe le même nom. Les musiciens jouèrent quel-
ques airs nationaux , ou plutôt les accomps^nèrent en
sors MEHEMET-ALI. 111
chanlant , sans expression , avec un accent nasal qui n'é-
tait rien moins qu'a{!;réable.
» Après dîner , nous nous retirâmes sous une tente
dressée sur le pré à côté des bains. Cest là qulhrahim ,
assis sur un sofa , reçut les pétitions qu'on lui adres-
sait. On introduisit plusieurs paysans : tous faisaient pré-
céder leurs suppliques de petits présens. Épiant une occa-
sion favorable , dès que le factionnaire détournait la tête
ils se précipitaient aux pieds du pacha, baisaient le bas
de ses vétemens, et après avoir déposé leur ofiFrande , ils
se retiraient à Técart les bras croisés , et attendaient sa
réponse. Un des pétitionnaires apporta un beau chevreuil,
quelques autres un panier de châtaignes, un bonnet en feu-
tre du pays, ou même des morceaux de glace pour rafraî-
chir les sorbets. Ibrahim les traitait avec bienveillance, et
tous, en s'en allant, paraissaient satisfaits. Un pauvre enfant
qui était venu prendre les eaux pour guérir de la petite^
vérole s'était gHssé dans la tente , les mains enveloppées
de linge suivant l'usage du pays, afin d'éviter tout contact
qui evit pu propager la contagion. Ibrahim l'appela à lui, le
fit asseoir à ses côtés sur le sofa, et le caressa avec bonté ; il se
retira ensuite pour se livrer au sommeil, j employai ce tems
à examiner les manœuvres et la tenue de sa garde arabe.
)) L'uniforme des soldais de la garde se compose, pour
Tété, d'une veste de toile à collet droit sans paremens ,
boutonnée jusqu'au cou 5 d'un grand pantalon, large des
cuisses , rétréci au genou et collant jusqu'au-dessous de
la cheville j d'une ceinture blanche , et d'un chapeau de
feutre rouge, surmonté d'un pompon de même couleur. Ils
sont armés comme les Européens , de fusils et de bri-
quets. Leur uniforme d hiver est en drap brun, avec un
surtout pour les grands froids.
112 orgahisAtion militaire et jsavale de l Egypte
)) Nadir-Bey , Polonais de naissance, est un des meilleurs
conseillers d'Ibrahim. Voici en deux mots son histoire :
il servit d'abord les Russes dans une campagne contre les
Persans , et lorsque la dernière révolution polonaise éclata,
il alla rejoindre ses compatriotes. Après la prise de Varso-
vie , il entra au service du sultan j mais ayant été disgra-
cié , il changea encore de drapeau et s'enrôla sous Ibra-
him qui lui donna le commandement de sa cavalerie. Il
partage avec l'amiral Osman les faveurs de son maître , et
il les mérite mieux que ce dernier ♦, comme lui , il parle
l'italien et le français.
» Ibrahim est brave , intelligent , doué de grands talens
militaires , et ce qui est rare chez un musulman , il reçoit
volontiers les conseils de ses officiers européens. C'est au
dévouement absolu qu'il a su inspirer à ses troupes au-
tant qu'à leur organisation européenne qu'il doit les vic-
toires qui ont constamment couronné ses drapeaux ; le se-
cret de sa puissance est aussi dans l'activité et le génie
entreprenant de ce peuple arabe qu'il a su réveiller de-
puis les cataractes du Nil jusqu'au pied du Taurus -, la
discipline et la tactique européennes ont habilement se-
condé ce ressort puissant, et il leur doit l'avantage d'avoir
gagné des batailles moins sanglantes et plus décisives.
Ibrahim se montre convaincu de cette vérité j et il tourne
en ridicule les nouveaux costumes à l'européenne du sul-
tan , et les fausses mesures qu'il a prises pour civiliser
son pays. Il vénère la mémoire de Sélim III , le plus sage
et le plus malheureux des sultans , de ce véritable ami de
la race ottomane, dont le caractère n'avait rien de capri-
cieux ni de cruel. Ibrahim se considère comme très-popu-
laire en Turquie , il sent que la victoire lui a donné un
pouvoir immense sur ses destinées, et il ne cherche que
SOLS MEHEMET-ALI. Il3
roccaslon de profiter de cet avantage. 11 s'intéresse aussi
beaucoup aux affaires de la Grèce , et dans les entreliens
que j'ai eus avec lui, il m'a manifesté l'opinion que le roi
Olhon serait assassiné avant un an.
» Dans la matinée , Nadir-Bey nous donna des chevaux
pour Kiutaieh où campait un des corps de son armée. J'ar-
rivai malheureusement trop tard pour voir la cavalerie
arabe, qu'on dit être la plus belle du monde ^ ses chevaux
doivent être en général d'un très-grand prix, car Nadir-
Bey m'assura qu'il y en avait beaucoup qui dans le
pays valaient plus de i5o liv. st. (3, 760 fr.). Cela ne
m'étonne point si j'en juge par les chevaux d'Ibrahim, et
surtout par son cheval de bataille , l'un des plus beaux que
j'aie vus. Le corps d'infanterie cantonné à Kiutaieh , en-
tièrement composé d'Arabes, était d'environ quatre mille
hommes portant le même uniforme que la garde , sauf la
couleur qui était d'un rouge brique. Ces soldats sont d'une
taille ordinaire ^ ils m'ont paru bien traités et soumis à
une assez bonne discipline. Depuis trois mois , logés chez
l'habitant, ils n avaient donné lieu à aucune plainte sé-
rieuse : leur solde et leur ration étaient régulièrement dis-
tribuées par l'intendance militaire, ils payaient exactement
ce qu'ils achetaient-, et les habitans ne se récriaient que
contre l'inconvénient de les loger. L'armée est organisée et
manœuvre d'après l'école française. Nadir-Bey m'a assuré
qu'il n'avait jamais vu de soldats plus braves que les Ara-
bes, et qu'il ne leur manquait que d'être parfaitement
disciplinés. »
Tels sont les documens les plus récens que nous avons
pu recueillir sur l'état actuel , et l'organisation militaire et
navale de l'Egypte, ou plutôt du nouvel empire d'Arabie,
car le bassin du Nil n'est déjà plus qu'une faible portion
VII. 8
Il4 ouganisation mihtaiue et navale de l'égypte.
de la nouvelle monarchie fondée par Mehemet-AU , et
agrandie par les lalens militaires de son fils , qui n'a con-
senti à donner un point d'arrêt à son ambition que pour
rassembler de nouvelles forces , et s'élancer des flancs du
mont Taurus sur la vaste péninsule où ses derniers suc-
cès ont déjà marqué les jalons des nouvelles conquêtes qui
lui sont promises.
( United Seivice Journal. )
)0x\vmr$ be ^^o^a^^.
UNE TRAVERSEE AVEC LORD BYRON.
Quen'a-t-on pas dit sur lord Byron î qued'ëclaircissemens
inutiles na-t-on pas donnés sur ce caractère si complexe!
à quelle analyse n'a-t-on pas soumis le cadavre du poète
mort pour la Grèce! Un missionnaire méthodiste a écrit
comme quoi il avait essayé de convertir lord Byron. Une
dame a pris la peine de nous dire qu'elle a aimé ce monstre
et que ce monstre Ta trompée. Goethe a reconnu dans les
vers de Childe^Harold la voix du désespoir , le cri d'un
siècle qui meurt. Ceux-ci ont comparé lord Byron à Bona-
parte -, ceux-là l'ont assimilé aux plus vils des hommes.
Ses mœurs étranges et ses fantaisies de toute espèce ont
favorisé les commentateurs. Ils ont pu expliquer Byron
selon leur caprice , le retourner dans tous les sens , et
faire de lui tour à tour un héros , un fat et un bandit.
Pour moi , je dirai simplement quelles circonstances
m'ont rapproché de lui pendant quelques semaines. Nous
étions sur le même bord, excellente occasion pour bien
connaître un caractère. Un navire est une prison dont tous
les habitans ne tardent pas à pénétrer leurs défauts mu-
tuels, leur folie et leur faiblesse. Le lord Byron dont je
vais parler ne sera donc ni aussi odieux , ni aussi admi-
rable, que les divers lord Byron dont, jusqu'à ce jour ,
on a entretenu le public, mais il sera plus vrai. La force
de cet homme peu commun était dans sa pensée j sh
Îl6 TJWE TKAVEUSÉE AVEC LORD BYPvON.
faiblesse dans son caraclèi c ^ ses malheurs dans ses habi-
tudes. Il avait quelques-uns des défauts, mais aussi la
plupart des vertus de la femme, passionnée au fond, mais
coquette , mais précieuse , mttts petite maîtresse indiscrète
et vaine.
Pise est une ville-monastère, une ville de solitude et
de méditation dont je recommande le séjour à toutes les
âmes tendres et fortes. C'est là qu'on tient à peine compte
des hommes: laspect des monumens, la beauté du ciel et
l'atmosphère de rêverie qui vous entoure s'emparent du
voyageur, et versent autour de lui comme un nuage vapo-
reux et mélancolique.
A l'époque où la cause de la Grèce excitait tant de sym-
pathie et d'intérêt dans toute lEurope , je me trouvais à
Pise. Ce fut là que je conçus le projet de partir pour les
iles Ioniennes , de passer en Morée et de m'armer du
glaive dHarmodius et d Aristogiton -, je chargeai un de
mes amis , résidant à Livourne , de trouver un vaisseau
frété pour Zante ou Céphalonie j malgré ses recherches, il
ne put réussir et me conseilla de m adresser à lord Byron
nui allait faire cette traversée, et qui ?ans doute ne refu-
serait pas de me prendre à son bord. Lord Byron, auquel je
me décidai à écrire, répondit fort poliment à ma suppU-
que et me hiissa l'alternative de rejoindre sa suite à Gênes
ou de m'embarquer à Livourne. C était pure complaisance
de sa part -, rien ne le forçait de toucher à Livourne. Je pré-
férai le dernier parti et j'exprimai dans ma réponse toute
la reconnaissance que je devais à l'illustre patron du na-
vire.
V Hercule ^ brick anglais frété à Gênes, devait porter
lord Byron et sa suite jusqu'aux iles Ioniennes \ mes amis
MM, Jackson et Lloyd m'accompagnèrent sur le rivage
et me quittèrent en vue du bâtiment. Je savais que lord
UWE TRAVERSÉE AVEC LORD BVT\ON. îl^
Rvron aimait peu les visites de ses compatriotes et com-
bien cette inquisition fatigante Tirritait et lui déplai-
sait; cependant quand je lui nommai M. Jackson , fils du
docteur Jackson qui s'est dévoué en pure perte à la liberté
irlandaise , il me témoigna le vif regret que je ne l'eusse
pas fait monter à bord avec moi -, il n'ignorait aucun des
détails romanesques et terribles qui se rattacbaient à la
vie et à la mort du docteur Jackson. Engagé par serment
dans la révolte irlandaise , et condamné à être pendu , ce
dernier reçut des mains de sa femme qui le visitait dans sa
prison un poison violent qu'il avala sans hésiter. Cette
femme vit encore en France, où Bonaparte lui a fait
une petite pension. Lord Byron me parla long-tems et avec
un vif intérêt de ces diverses circonstances.
Je ne l'avais jamais vu 5 son premier abord me parut
séduisant. Il y avait de la magie dans son regard et dans
son approche \ sa physionomie était plus frappante et plus
noble que régulière-, on ne pouvait s'empêcher de remar-
quer son front blanc , pur et lisse comme l'albâtre ; deux
petites moustaches châtain clair prêtaient une expression
plus mâle à ses traits délicatement sculptés, dont l'expres-
sion n'était pas exempte d'une fatuité efféminée -, ses veux,
d'un azur profond et très-saillans , semblaient nager dans
cette humidité vague et voluptueuse que les yeux des
femmes sensibles et nerveuses offrent souvent à notre
admiration. Sous le tissu de sa peau, extraordinaire-
ment fine, on voyait errer de longs filamens d'azur qui,
serpentant au-dessous de son front et autour de ses
tempes, marquaient le passage du sang dans ses veines. Son
sourire était, comme celui de Napoléon , irrésistible ; mais
à peine avait-il souri, qu'il faisait une petite moue singu-
lière, à peu près comme un enfant qui boude ou comme
une petite mailres.se gâtée , qui veut tourmenter un peu
n8 VNE TRAVERSÉE AVEC LOftD BVROIÎ.
son mari ou ses amans. Bonaparte aussi ne souriait que
par accès. Sa gaité partait du sérieux et retombait dans le
sérieux, ce qui produisait, dit M™^ de Slaul^ TefFetle plus
ttrange. L'orgueil mobile de ces hommes les empêchait
de se livrer tout entiers à une joie qui leur semblait indi-
gne d'eux. La chevelure de Byron , qui frisait naturelle-
ment, commençait à grisonner^ on avait peine à Tentendre,
surtout à la fin de ses phrases-, il avait pris l'habitude
de serrer les dents quand il parlait, et s'il lui arrivait
de s'animer , les mois qui roulaient dans sa bouche
n'étaient plus qu'un son vague et indistinct , un mur-
mure confus. Quant à sa physionomie, un seul sculpteur,
ThorAvaldsen en a saisi les traits principaux , et son
buste de marbre , que j'ai vu chez l'honorable Douglas
îsinkaird , reproduit assez exactement la tète de Byron -,
mais les nuances, mais le coloris, mais la délicatesse, mais
les mille variations d'expression qui caractérisaient cette
figure , voilà ce que nul peintre n'a jamais atteint et n'at-
teindra jamais. Son costume était bizarre et dandv *, une
veste courte de nankin brodé laissait voir un gilet de
bazin piqué blanc, à peine boutonné*, du linge très-fin^
une chemise dont le collet rabattu découvrait tout le cou
de Byron ^ un pantalon de nankin flottant, serré sur le
coude-pied , des bottes très-fines et quelquefois des guê-
tres. Enfin un vaste chapeau de paille de Toscane complé-
tait cet accoutrement : il avait en horreur la malpropreté
et penchait vers l'excès du raffinement, des délicatesses
précieuses et des manies de la fatuité.
Il venait d'achever son diner; une bouteille de claret
lui fut apportée \ il me pria de la partager avec lui. Une
toile étendue au-dessus du pont nous protégeait de son
ombre, et je m'assis en face de Ihomme célèbre, tout
prêt à discuter son opinion et son claret.
UNE TRAtERSÉE AVEC LORD BYRON. II9
K Je ne crois pas , me dit lord Byron, que je puisse être
d'une grande utilité en Grèce , mais le comité désire que
je mV rende, et je lui obéis. »
Nous apercevions à la fois l ile de Corse et Tile d'Elbe.
Lord Byron me les fit remarquer et se mit à parler de
Napoléon , sans beaucoup de respect , il est vrai.
(( Que j'ai été déçu , me disait-il, et combien cet homme
étonnant m'a trompé ! Ces deux iles , toutes les fois qu'il
m*arrive de jeter les yeux sur elles, m'humilient profondé-
ment en me rappelant toute la faiblesse de notre humanité.
Je l'ai idolâtré, cet homme, dont cependant je n'approuvais
pas tous les actes : auprès de lui tous les potentats de l'Eu-
rope me semblaient des pygmées. Quand sa fortune l'a-
bandonna , quand tout sembla perdu , que ne se préci-
pitait-il dans le plus fort de la mêlée ? que ne mourait-il
noblement sous le canon de Leipzick ou de Waterloo j au
lieu de mourir pied à pied, lentement, ignominieusement,
en proie aux tortures de son rocher et à la risée de ses en-
nemis , donnant au monde le honteux spectacle de ses al-
tercations de ménage et de ses impuissantes colères contre
ses geôliers ? Encore s'il s'était renfermé dans son silence,
dans sa grandeur, dans sa solitude 5 s'il avait écrasé de son
mépris les persécutions dont il se plaignait d'être victime 5
j'aurais pu lui pardonner d'avoir vécu 1 mais la puérilité ,
de ses querelles m'a dégoûté de lui. »
J'avais cru trouver un lord Byron misantrope, cynique,
farouche 5 je ne voyais qu'un homme d'esprit, fécond en
anecdotes, amène et gracieux dans son accueil, plein d'é-
gards et de politesse. J'étais en deuil, je venais de perdre une
personne qui m'était très-chère j je priai Byron d'excuser
l'humeur taciturne et un peu sombre de son nouvel hôte. Il
voulut s'associer à ma peine, et dans ses rapports avec moi,
il me njiontra toutes les délicatesses et ^ous les égards d'un
120 UNE TRAVERSEE AVEC LORD BYRON.
homme du monde ou plutôt d'une femme spirituelle et
sensible 5 je me souviendrai toujours de ses efforts pour
me distraire, pour occuper ma pensée et me faire causer
malgré moi. Il venait de recevoir de Thomas Moore et de
Gœthe deux lettres qu'il me montra.
« Celui-ci, me dit-il en me parlant de Moore , est le plus
amusant, le plus brillant et le plus spirituel de mes cor-
respondans. Quant à Gœthe, ce patriarche qui me sert
de patron et de protecteur , je suis désolé de ne pouvoir
lire ses chefs-d'œuvre dans sa langue originale ^ mais rien
ne m'engagera jamais à apprendre la langue des barbares.»
Ce mot barbare était celui qu'il employait communément
pour désigner les Autrichiens.
Le vent , qui nous avait été contraire , nous devint fa-
vorable, et la suite de Byron . qui était restée à terre , re-
vint à bord. Je fus fort étonné d'entendre tous les amis du
poète prononcer son nom d'une manière étrange et que
lui-même avait choisie. Ils l'appelaient non pas Baïronn,
d'après la prononciation anglaise qui change VY en diph-
tongue , mais Beûme ; je soupçonne cette prononciation
singulière et affectée d'avoir eu pour motif les souvenirs
aristocratiques de Byron , issu d'une famille normande ,
c'est-à-dire française. Incapables de prononcer Biron^
comme les Français le prononcent en appuyant légèrement
sur l'i et donnant à la dernière syllabe une accentuation
nasale, les amis du poète mutilaient son nom et le trans-
formaient en Beûme.
Sans parler de cinq domestiques, d'un beau chien
de Terre-Neuve , d'un mâtin et de cinq chevaux , nous
avions avec nous le comte Pietro Gamba , frère de la si-
gnera Guiccioli , à laquelle lord Byron était toujours atta-
ché ^ Edouard Trelawney , le pirate , qui depuis a publié
ses mémoires j un jeune médecin nommé Bruno , né à
UKB TRAVERSÉB AVEC LORD BYRO». 12I
Alexandrie de La Paille ^ un Grec de Constantinople , Schi-
lizzi , qui se disait prince ^ enfin un Grec nommé Yilali
qui se faisait appeler capitaine. Notre petit vaisseau , qui
ne portait pas plus de cent tonneaux, avait , comme on
le voit , toute sa charge.
Lord Byron composait alors son Don Jiian^ et toutes
ses lectures étaient en rapport avec Vœuvre ironique dont
il s'occupait^ il fiiisait des extraits de Swift, et ne man-
quait jamais de lire un ou deux Essais de Montaigne par
jour.
u C'est le plus amusant de tous les auteurs, me disait-il-,
de longues études ne nous donneraient pas Tinstruclion
que l'on puise dans la lecture de ses chapitres les plus ha-
vards et les plus dénués de prétention.
Toutes les autres lectures de lord Bvron se rapportaient
aux mêmes idées de scepticisme et de satire sociale. C'étaient
la Correspondance de Grimm , \ Essai sur les Mœurs ,
le Dictionnaire philosophique de Voltaire , les Maximes
de La Rochefoucauld. Ainsi, en accomplissant une action
héroïque , en se sacrifiant à la Grèce, Byron avait pour
conseillers intimes, et, comme le dit Montaigne lui-même,
pour livres de chevet , ceux de tous les écrivains qui ont
le plus complètement désenchanté l'héroïsme , et détruit
les illusions de l'enthousiasme. Je ne dois pas oublier un
gros volume que Fletcher, son valet de chambre, lui ap-
portait tous les jours, et qui avait son usage particulier ï
c'était une lourde histoire de la guerre de l'indépendance
dans l'Amérique méridionale, écrite par un nommé Hip-
pishley qui s'intitule colonel, et qui a reçu ses épaulettes
de je ne sais quel gouvernement. Je demandai un jour à
lord Byron ce qu'il pouvait faire de cet énorme tome, tou-
jours ouvert devant lui.
(( Ma sieste est là-dedans, me répondit-ii en riant \ même.
122 UNE TRAVERSÉE AVEC LORD DYRON.
quand je suis de mauvaise humeur ou mal disposé , cet ad-
mirable volume m'endort d'un seul coup : si Fletcher
oubliait de me l'apporter, je le chasserais. »
La diète à laquelle Byron s'était volontairement soumis
conviendrait à peu de personnes-, et j'en connais qui
n'achèteraient pas à ce prix toute la gloire dont le poète a
joui pendant sa vie et après sa mort. Il ne déjeunait ni ne
soupait -, son unique repas qu'il appelait son diner, et qui
ne méritait guère ce titre , se composait de vieux fromage
de Cheshire en état de décomposition complète , de con-
combres et de choux rouges conservés dans le vinaigre j il
mangeait beaucoup de ce fromage qu'il arrosait de cidre
ou de bière de Burton, qu'il se procurait à Gènes. Que
peut -on imaginer de plus contraire à la santé qu'une
telle manière de vivre , sous un ciel ardent et au miUeu
de l'été? Une fois, par extraordinaire, j'ai vu Byron
manger un petit poisson frit \ il buvait beaucoup de thé
très-fort , et après le repas il faisait la sieste. Il revenait
ensuite sur le pont et buvait avec nous du vin et des li-
queurs -, à cette heure de la journée sa gaité était brillante,
sa conversation pleine de saillies , de traits et d'anecdotes 5
souvent aussi il s'arrêtait tout à coup , se détournait , pa-
raissait vouloir nous cacher une émotion triste et subite
qui s'emparait de lui , nous quittait brusquement et s'en-
fermait dans sa cabine -, quelques souvenirs douloureux
étaient venus frapper son esprit susceptible, son imagina-
tion inquiète. Doué d'une organisation naturellement dé-
licate, féminine et impressible , il avait encore augmenté
cette disposition presque maladive par l'irrégularité de sa
vie et de son régime.
Un fond de superstition bizarre se trouvait mêlé au
scepticisme ironique de sa pensée^ il n'eût rien com-
mencé d'important le vendredi \ renverser du sel ou
VNE TRAVERSÉE AVEC LORD BYRON. 1^3
de Vhuile lui semblait du plus mauvais augure^ comme
les Turcs et les Grecs , il tirait une prophétie contraire du
vin renversé : il ne cachait pas toutes ces (iiiblesses, et
semblait étaler plutôt que dissimuler ses secrètes super-
stitions.
Il avait fait, dans ses voyages à travers le monde , une
provision de jurons de tous les pays , qu il employait tour
à tour et sans acception du langage , qui servait de fond à
cette éloquence singulière -, l'ilalien , le grec et le fran-
çais, se confondaient et se combattaient dans ce dithyrambe
de malédictions : anathema sou Ifaccia di malcdetto l sa-
credié l sangue di Dio l corpo di Bacco ï Ses habitudes
étaient à la fois anglaises , italiennes et levantines. Quand
il était en colère , il crachait sur le pont avec violence j
c'était là l'expression de son plus profond mépris. Impé-
tueux, capricieux, bizarre, tout son athéisme se réduisait
à une ironie épigrammalique et peu violente : il était
religieux au fond , et ne craignait pas d'avouer que , sans
être stupide , on ne pouvait nier l'existence d'une cause
suprême , omniprésente et bienfaisante. Je suis per-
suadé que s'il eût vécu plus long-tems , il se fut attaché
à quelque secte rehgieuse , peut-être même fanatique,
comme ces femmes qui, après avoir mené une vie joyeuse
et brillante , endorment leur repentir dans les bras de
Dieu. Il professait beaucoup de respect pour les préjugés
religieux d'autrui , mais il fallait qu'il pût croire à leur
sincérité. Ce qu'il aimait à tourner en ridicule, c'étaient
cette hypocrisie si commune parmi nous , et ce besoin
d'imposer à autrui la tyrannie de nos propres goûts , de
nos croyances et de nos penchans. Les bornes de l'esprit
humain l'humiliaient : elles ont humilié tous les grands
esprits \ il riait de nos efforts pour pénétrer les mystères
que Dieu et la nature ont couverts d'un triple voile. Le
Il4 ^^^ IT.AVEIISÉE AVEC LOKD BYRON.
néant dune intelligence dont nous sommes si fierg était le
sujet perpétuel de ses railleries.
On peut dire que lord Byron était, de tous les hommes,
le plus facile à connaître -, son ame apparaissait transparente ,
et la facilité de son commerce allait jusqu à l'indiscrétion.
Le mystère qu'il affectait, l'air sombre et misantropique
qu'il prenait souvent, ne l'empêchaient pas d'être aussi
facile à pénétrer qu'un enfant ; il ne savait rien cacher j
à peine aviez-vous passé quelques jours avec lui , vous
lisiez clairement , non seulement dans le fond de sa pensée,
mais dans toute l'histoire de sa vie précédente. Intrigues
galantes , folies de jeunesse, actes condamnables, il disait
tout ^ et ma traversée avec lui m'aurait permis d'écrire, si
je l'avais voulu, les annales complètes de sa vie intime.
J'irai plus loin , ses récils relatifs aux femmes qu'il a con-
nues ne m ont point semblé conformes à la stricte vérité ^
plus dune fois il m'a semblé que les insinuations de sa.
fatuité laissaient entrevoir entre lui et les dames dont il
parlait une intimité bien plus étroite qu'il n'aurait dû
Tavouer, ou la livrer aux soupçons d autrui : habitudes
de dandy et d'homme à bonnes fortunes dont il n'a pu se
défaire malgré son génie , et que l'on ne peut condamner
trop sévèrement. Il ne voulait passer ni pour un homme de
talent ni pour un héros. Savez-vous à quelle réputation il
tenait ? A celle de roué. A cette étrange faiblesse se rappor-
taient tous les défauts qu'on peut lui reprocher^ il aurait
volontiei^s laissé croire qu'une femme n'avait jamais résisté
à sa puissance de séduction 5 il est vrai que cette séduction
était réelle , que sa conversation brillante , sa physionomie
mobile , ses manières élégantes, sa parole tour à tour iro-
nique et légère ou insinuante et persuasive ne pouvait
manquer d exercer sur le cœur des femmes une influence
dominatrice. Mais autant je condamne les révélations qui
U»E TRAVERSÉE AVEC LORD BYRON. 125
lui échappèrent à ce sujet, autant je suis peu disposé à
croire que le nombre de ses victimes ait été aussi considé-
rable qu'il le disait.
Il V avait, dans rindiscrélion de Byron, quelque chose de
spontané et dinvolonlaire qui la Taisait pardonner. Nous
l'avons dit , il lui était impossible de rien taire , souvent
on ne savait comment recevoir ses confidences, d'une na-
ture si secrète et si domestique , que nul homme de bon
sens ne les eût faites ou écoulées. Emporté par sa première
impulsion, toutes les pensées , tous les souvenirs qui na-
geaient pour ainsi dire à la superficie de son cerveau , se
transformaient en paroles et s'exhalaient ainsi. Vous l'en-
tendiez avec étonnement éclater en invectives contre ceux
que vous regardiez comme ses amis intimes auxquels il
avait de grandes obligations : et il ne le niait pas ^ c'était
un nuage d'été qui fondait en pluie abondante et dispa-
raissait. Si vous aviez attaqué , en présence de Byron , les
personnes qu'il traitait si mal, il n'aurait pas hésité à pren-
dre leur défense. Lady Noël, sa belle-mère, était pour lui
un objet de haine spéciale. Sa fille Ada était ce qu il ai-
mait le mieux au monde.
« Elle sera riche, me disait-il un jour : si j'avais quelque
influence sur elle , je l'empêcherais d'épouser un Anglais.
Mes cbers compatriotes tendent des pièges à toutes les hé-
ritières , je les redoute pour le bonheur de ma fille. »
L infirmité naturelle de Byron l'affligeait si profondé-
ment , que souvent il faisait allusion avec amertume
et colère à ce pied un peu plus court que son confrère et
qu'il aurait fait couper depuis bien long-tems , disait-il ,
s'il n'avait craint de se priver de l'exercice du cheval qu'il
aimait par-dessus tout 5 aussi le voyait-on rarement se pro-
mener à pied. Avait -il une visite à rendre, il montait à
cheval -, faute de se servir de ses jambes , il avait de la ten-
126 l^'NE TRAVERSÉE AVEC LOIVD BYRON.
dance à l'obésité, et comme il délestait les hommes gras, il
s'était soumis à ce régime absurdement rigoureux que
nous avons décrit plus haut, qui avait dérangé son estomac
et qui a préparé sa dernière maladie et sa mort.
Il voulait être le premier en tout. Je Tai vu souvent ti-
rer le pistolet : il était très-adroit à cet exercice. Si son
premier coup réussissait, il déposait Tarme, et ne la
reprenait plus de peur de compromettre sa renommée
d'habileté *, s'il frappait très-loin du but, il déposait aussi
l'arme en disant que ce jour était un jour de malheur
pour lui et qu'il ne continuerait pas. Au moment où je
l'ai connu , quoique sa constitution fut très-ébranlée et
que ses nerfs fussent en très-mauvais état , il manquait
rarement son coup , et je n'eus pas de peine à croire aux
prouesses de ce genre qui avaient, dit-on , illustré sa pre-
mière jeunesse. Un jour il planta à la distance de vingt
pas une canne très-légère , appartenant à lady Noël ^ son
pistolet chargé d'une petite balle fendit la canne en deux,
au grand étonneraent de la belle-mère que son gendre ef-
frayait beaucoup.
A bord , il nous parlait beaucoup de ses exploits en ce
genre \ Trelawney, qui n'était pas moins habile que lui,
plaçait dans un panier un pauvre dindon et suspendait le
panier à un raàt -, la tète de l'animal dépassait le bord du
panier, et ces deux hommes, si célèbres sous différens rap-
ports , manquaient rarement de le décapiter. Byrou avait
un arsenal complet d'armes excellentes et surtout de pis-
tolets, dont une paire avait appartenu au plus célèbre ar-
quebusier du roi, Joe Manton. Rien ne lui coûtait pour se
procurer de bonnes armes. Un jour le prince Schilizzi
maniait sur le pont un pistolet anglais à double délente
dont il ne connaissait pas le mécanisme. Le coup partit , la
balle effleura les cheveux de lordByron, qui, sans se Irou^
■UKE TRAVEUSÉE AVEC LOllD BYKON. 1 '2^
bler, prit le pislolet des mains du prince , lui en démontra
le mécanisme , et dit à Gamba :
« Dorénavant , vous ne laisserez au prince que des pis-
tolets de fabrique italienne. »
Notre vaisseau longeait les côtes , nous jouissions d'un
beau spectacle dont lord Byron était l'observateur le plus
attentif; il restait sur le pont et admirait pendant des
lieures entières le beau ciel d'un bleu profond qui carac-
térise particulièrement le midi de l'Europe, et ce vaste
horizon liquide, tout étincelant des feux du soleil. En face
de l'embouchure du Tibre nous essayâmes de distinguer
la coupole du \ atican -, mais les vapeurs opaques qui s'é-
lèvent de la maremme, lavoilaient à nos yeux. Ce fut avec
peine que nous pûmes discerner la petite ville d'Albano et
la longue chaîne de montagnes à laquelle sert d'avant-
garde le mont Soracte , chanté par l'ami d'Auguste.
Un des amusemens principaux de lord Byron était de
boxer et de faire des armes avec Trelawney. Il était excel-
lent boxeur, mais la délicatesse de sa santé ne lui permet-
tait plus de soutenir long-tems cet exercice. Le fleuret à la
main , il avait presque toujours le dessous. Trelawney et
Bvron , compagnons inséparables , se baignaient souvent
auprès du navire ; en vain nous les avertissions de pren-
dre garde aux requins, assez nombreux dans les eaux de la
Méditerranée. Nous approchâmes de lile d'Ionza dans la-
quelle le gouvernement napolitain relègue ses prisonniers
d'état, et qui se trouvait alors remplie de malheureux
jeunes gens qui avaient pris part à la tentative insurrec-
tionnelle de 1821 . Lord Byron, qui se trouvait sur le pont,
éclata en invectives contre l'Autriche et contre la tvrannie
infâme à laquelle , disait-il , elle soumettait les petits états
d'Italie.
((J'ai pendant quelque tems , ajoutait Byron, espéré
t^8 VNE ÏRAVEUSÉE AVEC LORD BYR.ON,
produire un soulèvement général dans les états du pape •,
j'étais alors à Ravenne , et j aurais joué un rôle assez im-
portant dans l'insurrection \ mais le baron Fi imont s'est
porté sur Naples à marches forcées, et rien n'a pu avoir
lieu.
— Je ne regrette pas, lui répondis-je, que Votre Sei-
gneurie ait été privée de cette occasion de déployer un
courage dont personne ne doute. Comment voulez-vous
qu'une révolution réussisse dans ce pays morcelé en tant
de fractions rivales , jalouses et ennemies? Malheureuse-
ment il n'y a rien d'homogène en Italie , et l'ébullition de
la fureur populaire sur tel ou tel point , loin de décider
un mouvement général , engagera les autres cantons de
rilalie à se tenir en paix et à flatter le pouvoir , dans
le seul but d'irriter et de narguer leurs voisins. Tant qu il
n'y aura pas d'unité dans les volontés italiennes, tout
essai de révolution versera le sang du peuple sans profit
pour la liberté. »
En face de Stromboli , nous fumes étonnés de n'aper-
cevoir aucune flamme, aucune étincelle au-dessus du
cratère, dont l'éruption est lente mais continuelle. Byron,
qui braquait attentivement sa lorgnette sur la crête du
Tolcan, m'apprit que beaucoup de superstitions populaires
s'étaient attachées au rocher de Stromboli , et qu'un do-
cument bizarre déposé dans les archives de l'amirauté
anglaise, et Mgné par tout Téquipage dun vaisseau de
guerre , attestait le miracle suivant. On avait vu deux per-
sonnages gigantesques gravir en même teras les flancs de
la montagne, tenant un homme suspendu entre leurs
mains-, puis, arrivés au sommet du cratère , le balancer
quelque tems et le précipiter enfin dans le gouffre. La
conversation, ainsi engagée, marcha dans la même roule
pendant long-tems \ les spectres et les fantômes, pour le5-
UWE TUAVERStE AVEC LORU BYRON. 120
quels Byroil d'ailleurs affectait beaucoup de respect , eu
firent tous les frais.
Quedirai-jedc CharybdeetScylla, dont l'imaginalion des
anciens a fait des colosses , et qui ne sont rien aux veux des
navigateurs modernes ?0n prétend que dans les gros tems,
lesaboiemens de Scylla et Tabime tournoyant de Charybde
ont encore quelque chose de respectable ^ mais la mer
était calme, et lord Byron, qui appelait de toute son ame
une belle tempête, accablait de mépris ces terreurs de la
vieille mythologie.
Quel est, me demandera t-on, le véritable caractère de
Byron -, c'est, je crois, une sensibilité vive, rapide , passa-
gère , dont la première impulsion est forte , et qui s'éva-
pore si vous lui permettez de se refroidir ; son premit r
mouvement était impétueux , il promettait tout , il osait
tout , rien ne lui coûtait. L'acte de churité le plus o-éné-
reux , le plus imprudent , les déterminations les plus ro-
manesques, ne l'auraient pas effrayé 5 mais le moment de
la réflexion venait ensuite 5 la crainte du ridicide , le sou-
venir des nombreuses déceptions du monde , le dédain
pour les hommes, se faisaient sentir ta lui. Quelquefois ses
promesses n'étaient pas remplies, on mettait en doute sa
bonne foi , ou flétrissait son caractère et même son hon-
neur. J'ai connu quelques-uns de ses amis qui ont pavé,
sans le dire à Byron , des sommes considérables qu'il avait
étourdiment promises , et qu'il avait oublié de verser.
Quant à moi, je pense que dun côté l'ardeur de son carac-
tère , d'un autre ce peu de prudence et de prévoyance
qui lui appartenait , ^lait la source véritable de cette faci-
lité dans les promesses , que ses ennemis ont fait valoir
pour le noircir. Joignez à ce défaut une indiscrétion per-
manente , incorrigible , et] telle que vous ne pouviez ni
lui confier un secret , ni lui dire un mot sur qui que ce
^"- 9
l3o UNE TRAVEFvSÉE AvEC LOTID BYUON.
soit , qui ne fût à rinslanl répété ^ c'était sa manie. De
tous les conspirateurs, Byron était assurément le plus in-
habile. Au reste , je ne doute pas que la plupart des
chagrins de sa vie n'aient été déterminés par ses défauts ,
ou si Ton veut ses malheurs de caractère, qui ôtaient toute
sûreté à son commerce. Dans sa colère il ne ménageait pas
même les hommes associés à sa cause , et dont il avait le
plus besoin. Ainsi on lui apprit que M. Blaquière, au lieu
de Tatlendre en Grèce, avait quitté ce pays; il fut très-
mécontent , et non sans raison , de ce départ précipité qui
l'empêchait de recueillir delà bouche deM. IMaquièretous
les détails relatifs à la situation du Péloponèse ^ mais il eut
tort de ne point ménager ses termes, de jeter sur ce per-
sonnage nécessaire à la cause de la Grèce toute la décon-
sidération possible, en un mot de se conduire, non comme
un homme, mais comme une femme courroucée. Les
plaisanteries qu'il ne cessait de lancer contre M. Bla-
quière, qui, disait-il, mourait d'envie de se faire imprimer,
et qui retournait en France pour corriger ses épreuves,
étaient aussi vives qu'amusantes. Je regrette qu'il n'ait
pas fait l'histoire anecdotique de son voyage en Turquie
dans sa première jeunesse -, quelques-unes des histoires
qu'il m'a racontées étaient excellentes, et méritaient de
n'(kre pas perdues. Lorsque le capitaine Bathurst, marin
anglais , loup de mer de la vieille roche , rendit visite au
capitan-pacha , Byron était avec lui.
Rien de plaisant, me disait Byron , comme la colère de
Bathurst contre l'ignorance de l'Ottoman. Le capitan-
pacha lui fit demander par son interprèle s'il connaissait
la boussole : a Vieil imbécile , s'écria Bathurst, dites-lui de
ma part que le dernier mousse de la dernière frégate an-
glaise sait ce que c'est que la boussole. » Le vieux Turc à
qui l'on transmit la réponse légèrement modifiée , caressa
VVV, TU A VERSÉE AVEC LORD BYRON. l3l
quelque tems sa longue barbe en signe d étonnement, et s'é-
cria : u Masballa I ces giaours sont merveilleux! «M. Adair,
envoyé de la Grande-Bretagne auprès de la Porte, allait
prendre congé , et son successeur M. Slrafford-Canning
se trouvait mêlé à la procession solennelle qui s'achemi-
nait vers le sultan. Il était jeune, frais ^ sa barbe bien faite,
ses cheveux soigneusement frisés , son air féminin , atti-
rèrent l'attention d'un vieux Turc qui se pencha vers moi,
et qui me dit d'un air grave : « Ce beau jeune homme
n'est-il pas un eunuque dont Sa Majesté Britannique fait
présent à notre sublime sultan ? m
Byron avait deviné l'élévation nécessaire d'Hobhouse
son ami, qui cependant alors était regardé comme un des
membres de l'opposition qui avait le moins de chances pour
arriver au pouvoir.
(( Il est difficile à croire , objectai -je , que l'indépen-
dance de M. Hobhouse plie jamais devant la promesse
d'une place , telle brillante qu'elle soit.
— Sans doute , répondit lord Byron ; mais le moment
viendra où le changement des opinions générales forcera
Hobhouse d'accepter une position gouvernementale. Ce
ne sera pas lui qui marchera au-devant du pouvoir, mais
le pouvoir ira au-devant de lui. »
Byron avait bien deviné , et le ministère de lord Grey
et la réforme de lord Brougham ont prouvé la justesse de
cette prévision.
« Pourquoi , lui demandai-je un jour, n'écririez-vous
pas une épopée?
— Oh ! l'épopée n'est plus de ce tems , personne ne lit
de poème épique. Milton, poète admiraljle , combien de
lecteurs compte-t-il ? Moi, d'ailleurs , je ne prétends qu'à
une seule chose , plaire aux hommes de mon tems , me
l32 DNE TRAVERSÉE AVEC LOllD HYllON.
faire lire \ si l'on se souvient de mes ouvrages après ma
mort , tanto meglio.
En cela , comme en beaucoup d'autres choses , j'ai cru
voir une nuance de fatuité et d'affectation chez le grand
poète. Il est vrai que la nature vive , épisodique et capri-
cieuse de son génie n'avait pas, selon moi, un rapport
bien exact avec le génie de l'épopée , je soutins cependant
la discussion. J'avais plaisir à l'entendre développer ses
idées ; je lui citais l'exemple du Tasse et de VArioste qui
ont amusé leur époque et vaincu l'indiiférence de la pos-
térité.
(( Oh ! me dit-il , les Italiens et les Anglais n'ont plus
de ressemblance -, la nature italienne est poétique; il n'est
pas un homme de ce pays qui ne soit capable de spnlir la
poésie. Quant à la gloire dont vous me parlez , j'y attache
bien peu d importance : mon voyage en Grèce est pour
moi un sujet d'orgueil bien plus vif que tous les poèmes
que j ai publiés. »
Telle était l'illusion de cet homme de génie. Rousseau
s'estimait bien plus pour avoir vécu à un cinquième étage
de la rue Plàtrière que pour avoir fait Y Emile, et Byron
pensait que Childe-Harold et Sardanapale étaient des
titres inférieurs et des lauriers moins brillans qu'une ou
deux escarmouches dans la Grèce moderne et une dou-
zaine de coups de fusil contre les Turcs.
Les travers de ce malheureux grand homme étaient
nombreux , comme on le voit , il avait besoin de se plain-
dre \ il faisait comme Rousseau de la mlsantropie amère
avec les plus légers accidens de la vie \ et je suis persuadé
qu il eut été inconsolable si l'occasion de se plaindre ainsi
et de dérouler la liste de ses griefs contre le genre hu-
main lui avait manqué. Les fantômes de son imagination
UNE TRAVERSÉE AVEC LORD BYRON. 1 33
malade valaient au moins ceux donl Tesprit de Jean-Jac-
ques Rousseau élait obsédé , l un et l'autre ingénieux à se
tourmenter eux-mêmes ^ l'un et l'autre n'épargnant rien
pour déplaire à cette espèce humaine qu ils semblaient pren-
dre à tâche d'irriter. Fiers de leur indépendance, tous deux
étaient esclaves de leurs caprices -, pour ne pas agir comme
les autres , ils commettaient une multitude d imprudences
qu'ils regrettaient amèrement plus tard. Il y avait entre ces
deux hommes singuliers d'autres points de contact. Les per-
sonnes qui les entouraient étaient sûres de les dominer -,
mais il fallait bien se garder de leur laisser apercevoir cet
empire qui les eût révolté. Si Byron s'était aperçu que
quelqu'un pût l'influencer , qu'on eût la prétention de le
gouverner , je crois qu'il aurait renoncé pour toujours à
voir la personne soupçonnée de ce crime. On était bien
avec lui en ayant l'air de céder à toutes ses opinions, à tous
ses désirs. Trelawney le savait bien , et cet homme athlé-
tique, cet Hercule moderne, flattait et caressait Byron,
comme un enfant gâté. « Si nous ne pouvons rien faire en
Grèce, dit-il un jour à Trelawney, mon avis serait défaire
un tour en Angleterre et d'aller ensuite acheter ou con-
quérir quelque petite île de la mer du Sud où nous fini-
rons notre vie , si vous voulez m'y accompagner. »
Trelawney approuva ce plan ridicule qu il affecta de re-
garder comme très-sage et très-raisonnable , et promit à
Byron de le suivre dans les mers du Sud. Schilizzi , le
prince grec, flatteur comme tous les hommes de sa nation,
affirmait qu il y avait beaucoup de chances pour que les
Grecs choisissent un roi et que ce choix tombât sur lord
Byron lui-même : qui croirait que le poète se laissa pren-
dre à ce grossier appât
« Ma foij dit-il, celte idée est loin de me déplaire, ]q
l34 UNE TRAVERSÉE AVEC LOKD BVROW.
ne refuserai pas la couronne grecque , si on me roffre ;
mais je garderai mon argent et me réserverai , comme
Sancho dans son lie de Barataria, ralternalive d'abdiquer,»
Ses opinions sur les femmes n'étaient pas de nature à
plaire au sexe à qui lord Byron avait sacrifié une si grande
partie de sa vie. Constance, vertu, attachement profond
et sincère , étaient choses qu'il n'attribuait pas en géné-
ral aux femmes ^ il est vrai que dans sa jeunesse les mœurs
qui l'environnaient n'étaient pas bonnes, et que la sphère
de haute société au sein de laquelle il fit son apprentis-
sage pullulait devicesd'aulantplus dangereux qu'ils allaient
aune hypocrisie et une affectation de moralité profonde. C'é-
tait d'après les femmes mariées des salons aristocratiques en
i8o5 et 1806 et d'après les mœurs des courtisanes véni-
tiennes en 1820 quil appréciait les femmes en général,
opinion injuste, mais dont il n'a jamais pu se défaire.
u II n'y a que les Orientaux, me disait-il souvent , qui
sachent conduire et gouverner les femmes \ ils les enfer-
ment et ils ont raison , ils se contentent de leur apprendre
quelques arts d'agrément sans leur tourner la télé de fo-
lies romanesques et de prétentions absurdes. Non seule-
ment les femmes orientales sont plus morales que les nô-
tres, mais elles sont plus libres et plus heureuses. Une
femme d'Europe est l'esclave de son mari et de tous ses
amans. Ce qui peut s'étendre fort loin , comme chacun
sait. M'^'de Maintenon dans sa vieillesse ne trouvait qu'une
chose qui embarrassât sa politique : la nécessité de rester
l'amie de tous ses vieux amans et de distribuer des grâces
à tous ceux à qui elle avait distribué jadis ses faveurs. Les
Grecs actuels, qui ne permettent pas à leurs filles de pren-
dre la plume, se conduisent on hommes sensés. Une
femme n'écrit que pour tracer des billets doux j pour moi
vais, TRAVERSÉE AVEC LORD BYRON. I 35
si j'avais une seconde femme à choisir, ce serait en Orient
que j'irais la chercher : je voudrais une femme timide, in-
nocente, in^^énue, dont le théâtre et les Uvres n'aient pas
efifeuiilé le cœur, dont lame ne se soit épanouie que pour
moi et dont je serais jaloux comme un tigre. »
Byron avait un vieil intendant nommé Lega. L'avarice
.était empreinte dans ses rides , sur son front , dans Torbite
de ses yeux. Vous voyez bien cet homme-là , me dit-il un
jour, respectez-le , il est plus honnête homme que vous et
moij il garde mon trésor, comme le dragon surveillait les
pommes d'or des Hespérides. Il jette sur mes écus un œil
aussi satisfait que s'ils étaient sa propriété. Il n'est heureux
que quand le monceau de mes billets de banque vient à
s'accroître; il dormirait sur un coffre rempli d'argent sans
penser même à l'ouvrir et à y toucher. Je vous dis que
c'est un merveille que ce vieillard \ si économe pour moi ,
si probe pour lui-même. Je mets d ailleurs en réserve pour
mes vieux jours un bon petit vice que ma jeunesse n'a
pas connu : l'avarice. C'est une dernière planche pour me
sauver et tenir encore à la vie. Je compte bien que Don
Juan, mon héros, finira de même, après avoir séduit l'Eu-
rope , l'Afrique et l'Amérique . représentées par une mul-
titude de femmes, ses victimes-, il deviendra métbodiste
et avare et fera une fin. Je m'aperçois déjà que certains
symptômes de parcimonie commencent à poindre chez moi.
J'étais prodigue quand je n'avais rien : depuis que lady
Noël, mère de ma femme , est devenue maîtresse de cette
grande fortune qui doit me revenir, je commence à thé-
sauriser.
Le fait est que lord Byron, avec sa bizarrerie habituelle
et lapparente contradiction de son caractère complexe , se
montrait tour à tour libéral jusqu'à la prodigalité et avare
l3G tîKE TP.ÀVEf.SClS AVEC. LoRt) BVKON.
jusqu'à la lésinerie. Quand il prenait quelqu'un à tic ^ il
lui jouait tous les tours possibles. Le pauvre capitaine
Vitali en fil IVpreuve pendunt notre traversée. Il fut le
jouet de lord Byron, qui s'était irrité contre lui. Cette ani-
mosit('' avait un motif bien puérile comme on va le voir»
Vitali avait essayé de faire la contrebande, une malle était
remplie de drap qu'il espérait passer en fraude. Comme
il craignait d'ailleurs que l'approvisionnement du vaisseau
n'offrit pas assez de ressources à sa gastronomie , il avait
placé au milieu de la malle un porc tout entier bien rôti ^
et qui malbeureusement , au bout d'une semaine , se cor-
rompit et exhala une odeur insupportable. Scott, vieux
capitaine de vaisseau, brutal et rogue, comme tous nos
marins , mais honnête homme , s'aperçut que lodeur
dont tout le monde se plaignait sortait de la malle , et
força Yitali de Touvrir. L'aspect des débris du porc en pu-
Iréfaclion nous souleva le cœur, et depuis cette époque
Byron ne cessa pas de poursuivre de ses plaisanteries et
même de sa haine le capitaine gastronome et contrebandier.
Il commença par déclarer à la première douane où le vais-
seau aborda la petite cargaison que Vitali avait espéré
passer en fraude, ce qui força le capitaine grec à débourser
une somme assez considérable. Puis il n'y eut pas de demi-
confidences, d'imputations malignes que Byron n'ait faites
au sujet de ce Vitali , qui , non-seulement pendant le cours
du voyage, mais après son retour en Grèce , devint la
victime des malices de lord Byron.
Toutes les qualités brillantes du poète , sa verve , son
ironie , sa connaissance du monde , étaient mêlées de tant
d'étourderie , de vivacité, de faiblesse même, qu'il lui eût
été difficile de mener une vie heureuse , quand même il
aurait reçu de la nature plus d héroïsme et de génie encore
tJNE TRAVEUSèE kW.C tOUt) BYRON.. îS^
que Dieu ne lui en avait donné. Il tenait rarement sa pa-
role et inspirait peu de confiance. On redoutait sa péné-
tration. La facilité avec laquelle il se courrouçait pour des
motifs frivoles, la légèreté de ses discours et la violence
de ses passions, achevaient de prédestiner au malheur un
des hommes les plus remarquahles de notre époque.
( Blackwood's Magazine. )
TABLEAU DE LA CIVILISATION
INTELLECTUELLE ET MORALE
DANS LA CONFEDERATION A NGLO- A M E R I C A I N E.
De tous les grands événemcns qui, depuis un demi-
siècle, ont occupé Taltention du monde, il n'en est peut-
être aucun de plus curieux et de plus intéressant que le
développement rapide qu'ont pris les Etats-Unis de TAmé-
mérique septentrionale. En 1789, leur population s'éle-
vait à peine à trois millions cinq cent mille habitans , leur
commerce était peu considérable, et leur influence politique
nulle. Dans l'espace de quarante années, la population de
l'Union a quadruplé -, son commerce est aussi étendu que
celui des nations les plus riches et les plus florissantes de
l'Europe ^ son pavillon flotte sur toutes les mers ; et à Can-
ton, comme à Constantinople, comme à Londres, comme à
Paris, ses agens diplomatiques jouissent d'une estime et
d'une considération justement méritées. Comment ce chan-
gement s'est-il opéré? par le travail, par l'énergie, par l'éco-
nomie , et surtout par la persévérance des habitans de ce
vaste empire.
Mais, pour se former une juste idée de cette grande ré-
volution sociale , c'est sous les rapports moraux qu'il con-
vient de l'envisager. On conçoit facilement qu'une foule
d'hommes de toutes les nations et de toutes les classes de
TABLEAU DE LÀ CIVILISATION, ETC. 1 89
la société , trompés dans leurs spéculations , froissés dans
leurs croyances religieuses, ou poursuivis pour leurs opi-
nions politiques, aient été chercher au-delà des mers
Taisancc ou la liberté qu'ils n'espéraient plus trouver dans
leur patrie. Mais le problème le plus difficile à résoudre,
c'était la fusion , en un tout homogène, de parties aussi di-
verses et aussi incohérentes ;, la grande difficulté à vaincre ,
c'était de faire marcher de front les améliorations maté-
rielles et les progrès de la civilisation. C'est pourtant ce
qui s'est réalisé dans l'Union américaine , grâce à celte
élévation de sentimens moraux et religieux dont étaient
empreints tous les actes des premiers fondateurs, et qui
fi toujours prévalu depuis, même dans les transactions de
la vie privée.
On sait que, pour juger aujourd'hui du degré de civi-
lisation d'un pays, il n"y a pas de plus sûr moyen que
d'examiner à quel degré de développement la presse pé-
riodique y est parvenue. A cet égard, il faut convenir qu'il
n'y a point en Europe de nation plus civilisée que les Amé-
ricains j nulle part la presse périodique n'est aussi active;
nulle part elle n'a pris autant d'extension. En 1828,
pour une population de douze millions dames, on n'y
comptait pas moins de huit cent deux journaux , sans
parler des autres publications périodiques. Depuis cette
époque, il s en est formé beaucoup de nouveaux; et au-
jourd'hui, leur nombre s'élève à près de douze cents.
Sur ce nombre soixante environ s'occupent exclusivement
de matières religieuses. Au mois d'avril i833, New- York
publiait soixante-cinq journaux quotidiens ou recueils
mensuels; et dans l'état tout entier, il n'y avait pas moins
de deux cent soixante-trois publications périodiques ; ce-
pendant la population de cet état s'élève tout au plus à
deux millions d'habituns. Au mois de juillet de la même
l4ô tABLEAU DE LA CIVILISATION
année , le nombre des journaux de toute espèce imprimés
à Boston était de quatre-vingt-un.
La rapidité avec laquelle l'instruction publique s'est dé-
veloppée dans les F2tats-Unis tient au système établi par
la prévoyance éclairée des premiers colons. Ils mirent au
nombre des obligations légales la fondation et Tentre-
tien des écoles destinées à la jeunesse. Ainsi la moindre
bourgade qui s'établissait était obligée d'avoir son école
et son instituteur j aussi l'on peut dire sans exagération
qu'aux Etats-Unis, partout où Ton voit trois maisons réunies,
il y a une école. Toutes les législatures qui se sont suc-
cédé ont reconnu la sagesse de ces prévisions , et ont per-
sévéré , en l'améliorant encore , dans un système auquel
ils ont pensé , avec juste raison, que la prospérité du pays
était attachée.
L'état de New-York est un de ceux qui a le plus fait
pour la propagation de l'instruction publique. Dans cet
état , ainsi que dans ceux de l'Est ou de la Nouvelle-
Angleterre, les comtés sont divisés en juridictions, qui
elles-mêmes sont subdivisées en districts. Dans chacun
de ces derniers, il se trouve une école qui est ouverte au
moins une partie de l'année. On y reçoit sans distinction
les enfans de tous les liabitans , riches ou pauvres. Le
gouvernement de chaque état pourvoit à l'entretien de ces
écoles , soit avec des fonds spéciaux , suit au moyen d'une
taxe prélevée sur les habitans , soit avec le revenu des
terres dont l'école se trouve dotée. Le défaut d'ensemble
qui existe dans les comptes-rendus des divers états de
l'Union, relatifs à la situation de l'instruction primaire,
ne nous permet pas de présenter ici un tableau détaillé
du nombre d'écoles qui se trouvent aux Etals, et des élèves
qui les fréquentent. Cependant, d'après des données statis-
tiques dignes de foi , on peut dire qu'il se trouve aujour-
DAKS L.4. C0WFÉDÉR.4.T10N A^GLO-AMÉIllCÀINE. l4l
d'Iîui, dans les vingt-quaire républiques de l'Union, trente-
trois mille écoles primaires, fréquentées par deux millions
cinq cent quatre-vingt-dix mille écoliers de l'âge de cinq à
dix-huit ans (i).
Entre les écoles primaires et les collèges , il y a d'autres
institutions intermédiaires 5 ce sont : les académies , les
écoles grammaticales, les hautes écoles et les gymnases.
Quelques-unes de ces institutions n ont d'autre but que
de préparer les élèves à leur admission dans les collèges^
d'autres ont un caractère mixte. On y enseigne à la fois
les langues mortes et les langues vivantes ; mais leur mode
d'instruction varie selon la richesse du district où elles sont
établies. Le nombre des collèges et des universités, qui,
6111776, avant la révolution américaine, n'était que de
dix, est maintenant de plus de soixante. Ces institutions
sont loin d'être toutes également bien dotées, et d'offrir
les mêmes avantages pour l'éducation. Quelques-unes
méritent à peine le nom quon leur donne, tandis que
d'autres sont établies sur un très-bon pied , et possèdent
des professeurs habiles.
Il faut quatre années d'études dans ces collèges pour
obtenir le grade de bachelier ès-lettres 5 ce n'est que de-
puis quelques années qu'on a astreint l'élude de la ihéo-
(1) Note du Tr. Il y a en France 1,935,000 enfans qui reçoivent
l'inslruction primaire ; c'est 1 sur 17 habitans. La France possède
42,092 écoles, et ii,i39 communes en sont encore privées. Au 11
juin i835 , on comptait dans les collèges royaux de Paris, 2,009 i^'
ternes, 5,226 externes. Dans les départemens 4»i49 internes, et
5,526 externes. Au total, dans Paris et les départemens, i5,o6o
élèves suivaient des cours réguliers. Sur mille enfans , on eu compte
qui reçoivent l'instruclion primaire , en France : dans la région du
nord-est, 863 ; dans celle du nord , 555 ; de l'est , 484*. du sud-est,
667 ; du nord-ouest , 266 ; du sud-ouest , 242 ; de l'ouest , 223 ; du
centre , 3o4 ; du sud , 190. Moyenne pour la France, 4o4 sur i»oo,o.
J ^1 TABLEAU DE LA CIVILISATION
logie à des règles fixes. Autrefois les ëtudians passaient le
tems consacré à leur instruction auprès d'un prêtre ou
d'un ministre de paroisse. Il était rare qu'ils travaillassent
plus de deux ans; et bien souvent ils se contentaient d'é-
preuves beaucoup moins longues. En 1808, on ouvrit le
collège à' u4ndoK^ev, et depuis, il s'est formé des institu-
tions pareilles en plusieurs endroits des Etats-Unis. Pour
être admis dans ces séminaires, le candidat doit présenter,
outre des attestations de bonnes mœurs , un certificat
d'études du collège où il a été (levé. Chacun des sémi-
naires possède des fonds destinés à l'éducation des jeunes
gens pauvres qui se destinent à l'exercice du culte -, les
études durent trois ans.
La plus ancienne et la plus célèbre des écoles de méde-
cine des États-Unis est celle de Philadelphie. Elle fut
fondée en 1764 ; on trouve dans les autres états beaucoup
d'établissemens de ce genre -, mais la plupart sont de for-
mation récente. L'étude de l'art de guérir a subi de
grands changemens durant ces dernières années -, pour
obtenir le premier degré dans la plupart des écoles de mé-
decine, l'étudiant doit justifier de deux cours complets , et
avoir étudié pendant trois ans sous un professeur reconnu.
Autrefois les jeunes gens qui se destinaient, soit à la
magistrature , soit au barreau , se formaient entièrement
à l'exercice de leur profession chez les jurisconsultes -,
mais depuis quelque tems , on a ouvert des écoles de
droit dans plusieurs villes de l'Union. Le plus ancien de
ces établissemens est l'école de droit de Lichtfield dans
le Conneclicut : il date de 1782 -, et nul autre n'a
fourni un aussi grand nombre d'élèves distingués. Pour
obtenir le titre à'attorney (avoué), il faut avoir passé
plusieurs années dans le cabinet d'un jurisconsulte ou
dans une école de droit. Le nombre des années exigées
DANS LA coiîfédéhatiojv anglo-américaine. 143
varie de deux à cinq selon les états -, mais dans quelques-
uns, les candidats sont reçus après examen, sans avoir à
justifier de leur tems d'étude.
Voilà quelles sont les principales bases de l'instruction
publique aux Etats-Unis -, voilà comment on entend l'é-
ducation chez ce peuple, qui a sans cesse l'avenir en per-
spective, et dont toutes les combinaisons tendent à accroître
la prospérité de 1 état. Nous allons voir maintenant com-
ment chacune des vingt-quatre républiques concourt à
satisfaire le vœu des législateurs.
I, MAiiSE. — Cet état, qui compte environ 400,000 habi-
tans , possède deux collèges , dont un a été fondé par les ana-
baptistes ; un séminaire du culte congréganiste ; et un autre du
culte méthodiste. Ce dernier établissement est en partie dé-
frayé par les travaux manuels auxquels on occupe les élèves.
Le nombre des habitans de Tétat, âgés de 4 à 21 ans, est
de 137,931. Celui des élèves fréquentant les écoles est de
101,325. La proportion des individus qui étudient, à la population
totale , est donc de i sur 4-
II. Ne-w-Hampshire. — Cet état, dont la population s'é-
lève à 270,000 habitans, possède 2.5 académies; la plus im-
portante est celle dite de Phillips. Il y a en outre dans le New-
Hampshire un collège et deux sociétés savantes. D'après le
dernier recensement , on calcule qu'un cinquième de la po-
pulation de cet état fréquente les écoles gratuites. En com-
prenant les académies et les écoles particulières, il est cer-
tain que le nombre des habitans qui participent aux bienfaits de
l'instruction pendant quelques mois au moins de l'année est de
1 sur 81/2.
HT. Vermont. — Xet état, dont la population n'excède pas
281,000 habitans, compte un grand nombre d'écoles primaires;
on j trouve aussi un collège et une université , où les jeunes
gens peuvent faire leur droit et suivre des cours de médecioe et
de théologie.
l44 TABLEAU DE LA CIVILISATION
IV. Massachusse Ts. — Cet état, avec sa population de 6 1 2,000
habitans , possède 60 académies de jeunes gens et de jeunes
personnes; une université établie à Cambridge , à trois milles de
Boston; c'est la plus ancienne des États-Unis ; deux collèges,
à l'un desquels est annexée une école de médecine; deux sémi-
naires, dont un anabaptiste. Cet état compte en outre cinq so-
ciétés savantes , et une école pour les aveugles, dite de New-
England. La proportion des enfans et des adultes qui fréquen-
tent les écoles publiques est , par rapport au reste de la popula-
tien , comme i à 3 1/2,
V. Rhode-Island. — Cetétatjqui compte à peine 98,000 habi-
tans, possède 12 collèges ou académies, uneuniversité et plusieurs
sociétés savantes. Il y a peu d'années, l'éducation était encore ex-
trêmement négligée dans l'état de Rhode-Island. Ce fut en 1828
que le gouvernement de l'état autorisales villes à s'imposer pour
cet objet. Presque toutes s'empressèrent de profiler de cette autori-
sation. En i83i , le nombre des écoles publiques établies dans
Tétat était de 323 ; et le nombre d'écoliers qui les fréquentaient
s'élevait à i'j,o34- Parmi les établissemens d'éducation de Rode-
Island le plus remarquable est l'institution dite Friends' Boarding
School (École des Amis). Elle possède cinq instituteurs et quatre
institutrices. Le nombre des élèves des deux sexes qui j sont
admis est de près de 200.
VI. CoNNECTiCDT. — Cet état, dont la population n'excède
pas 298,000 habitans , possède 26 académies ; une université ,
deux collèges, dont l'un (celui à' Y aie) est l'un des plus cé-
lèbres des États-Unis ; l'autre est fondé par les épiscopaux. On
trouve en outre dans le Connecticut une école de droit; V American
asilum, institution pour les sourds-muets ( i), et plusieurs so-
ciétés savantes.
VII. New- York. — Cet état , dont la population doit s'élever
aujourd'hui à plus de 2,000,000 d'habitans , est sans contredit
celui où l'éducation a pris les plus grands développeniens. On y
(i) Voyez notre curieux article sur les sourds et muets dans uotCe
dernier Numéro.
DANS LA COUFÉDÉRATIOIN ANGLO-AMÉRICAmE. l45
trouve : 9,600 écoles gratuites ; une université établie à Nevr-
Yoik ; cinq collèges dont un (celui de V Union), offre l'agré-
gation de plusieurs rites religieux ; un autre a été fondé par
les anabaptistes , et un troisième par les épiscopaux ; un sémi-
naire établi à New-^ork, appelé séminaire générai de Véglise
protestante épiscopaie ; un autre fondé par les luthériens ; un
troisième par les anabaptistes ; deux écoles de médecine et de
chirurgie ; et un grand nombre de sociétés littéraires.
C'est aussi dans l'état de New-York que se trouve l'école mi-
litaire des Etats-Unis, entretenue aux frais de l'Union fédérale.
Cette institution, qui a été fondée d'après les bases de l'École
Polytechnique de Paris, occupe le poste militaire de TVest-Point ,
sur THudson , à l'endroit où ce fleuve traverse les Higlihinds.
Un terrain de 25o acres que l'état de New-York a cédé à l'Union
est annexé à cet établissement et sert pour les grandes manœu-
vres. Cette école est dirigée par l'ingénieur en chef des États-
Unis, qui a le grade d'adjudant-général. 11 a pour adjoints qua-
rante professeurs, sous-professeurs ou aides. Les élèves prennent
le titi-e de cadets ; et leur nombre est limité à 200.
VIII. New-Jersey. — Cet état , qui renferme 32 1 ,000 habi-
tans environ , possède plusieurs académies pour les jeunes gens
des deux sexes ; deux collèges , dont l'un , celui dit de New-
Jersey , a fait un grand nombre d'élèves distingués ; une école
de médecine ; une école de droit, et un séminaire appartenant'à
l'église hollandaise réformée.
Ce n'a pas été sans quelque diflicuUé que le gouvernement a
obtenu des villes de cet état qu'elles se taxassent pour l'entretien
de leurs écoles. Dans un message du gouverneur au conseil lé-
gislatif en i833 , on remarque le passage suivant : « Notre svs-
tème d'éducation est insufllsant si les districts ne prennent
point la généreuse résolution de s'imposer pour soutenir leurs
écoles , nous aurons la douleur de nous voir dépasser par les
autres états dans les progrès de la civilisation. Espérons qu'il
n'en sera point ainsi , que les écoles s'ouvriront pour tous les
enfans indistinctement, et que tous les citoyens auront droit
aux bienfaits de l'instruction, de même qu'ils ont tous une part
VIT. 10
l/g TABLEAU Di: LA CIVILISATION
dans le droit d'élection , et dans la lâche glorieuse de défendre
nos institutions et nos libertés. »
IX. Pennsylvanie. — Cet état, dont la population s'élève à
i,35o,ooô habitons, rcnfcrnie 55 académies, sans compter plu-
sieurs écoles nmraves (|ui jouissent d'une grande réputation; deux
universités, neuf collèges dans plusieurs desquels les élèves de tou-
tes les croyances religieuses sont admis indistinctement ; (jualre
séminaires établis par divers rites allemands, et plusieurs sociétés
savantes. L'état possède encore une maison d'éducation pour les
orphelins, et une autre pour les sourds et muets.
On sait que William Pcnn, en fondant Philadelphie en 1682,
publia un ouvrage très-remarquable sur la manière de gouverner
les peuples. Dans la préface de cet ouvrage, il disait : « Il fout,
M pour maintenir une bonne constitution, ce qu'il faut pour la
» créer ; c'est-à-dire des hommes sages et vertueux. Or , comme
T) ces deux qualités ne sont point dé nature à être transnùses de
« père en fils par héritage , nous devons mettre tous nos soins à
»» les propager en donnant à nos enfans une éducation vertueuse.»
Dans le même ouvrage , il charge les magistrats de fonder des
écoles dans toutes les parties de l'état, dès que les circonstances
le permettront , afin que les enfans des pauvres puissent y re-
cevoir l'instruction gratuitement (i).
La volonté de l'immortel fondateur de cet état n'a point encore
iusqu'ici reçu son entière exécution. En effet, sur35o,ooo enfans
de 5 à 16 ans, il n'y en avait, en i83o, que i5o,ooo qui ap-*
prissent à lire et à écrire. A cet égard la Pennsylvanie est bien
en retard par rapport à l'état de ÎVew-\ork; car dans cette ré-
publique le nombre d'enfans qui fréquentent les écoles dépasse
souvent le chiffre de la population de 5 à 16 ans.
X. DelAware. — Cet état , dont la populatioti s'élève à peine
à "17,000 habitans, ne possède point de collège; mais on y a
établi plusieurs académies pour les deux sexes , dont le plus
«rand nombre se trouve dans un état de prospérité remarquable.
(i)Voyeidan6 te 11* Numéro une curieuse notice sur William
Peun , et sur les premières année de sa colonie.
DANS LA CONFÉDÉRATION ANGLO-AMÉTIICAINE. 1 47
XI. Marylaxd. — Les renscignemens que nous avons pu obtenir
surla situation de rinstruction publique dans cet état étant incom-
plets, nous dirons seulement qu'il s'y trouve : une université, trois
collèges, dont deux catholiques, et une école de médecine. Ce-
pendant commela population de cet état s'élève à plus de44o5000
habitans, nous pensons que le chiffre que nous donnons de ses
établissemens d'éducation n'est pas complet.
XII. Virginie. — Cet état, qui renferme une population de
1,211,000 habitans, possède une université , quatre collèges ,
trois séminaires , dont l'un de presbytériens, le second de protes-
tans épiscopaux , le troisième d'anabaptistes.
Avant que la Virginie eût secoué le joug de la Grande-Bre-
tagne, l'éducation y était complètement négligée. Depuis la dé-
claration de l'indépendance , les Virginiens semblent vouloir
compenser à force d'activité la stagnation forcée où l'éducation
est restée chez eux pendant si long-tems. En 1822, il y avait
eu 3,298 enfans pauvres instruits gratuitement dans 48 comtés;
en i83o , il y en a eu 14,169 dans g5 comtés ; un rapport fait
en i83i porte le nombre des enfans qui ont été instruits dans
l'année à 27,598; ce qui fait un vingt-cinquième de la population
blanche , et environ un cinquième des enfans de 5 à 16 ans.
XIII. Caroline du Nord. — Cet état, qui compte environ
^38,000 habitans , possède aujourd'hui une université, un in-
stitut appelé Institut de la Caroline du JS'ord , et un séminaire
pour les épiscopaux. La Caroline du Nord n'a point encore
adopté le système des écoles gratuites ; et le gouvernement ne
fait pas de grands efforts pour l'encourager. Les frais que néces-
siterait la création de ces écoles sont un obstacle qui empêchera
long-tems encore l'instruction de se répandre dans les classes
pauvres de cet état.
XIV. Caroline du Sud. — Dans cet état, où l'on compte en-
viron 582,000 habitans, se trouvent : quarante académies, deux
collèges, une école de médecine; trois séminaires, l'un presby-
térien, le second luthérien, le troisième anabaptiste, et plusieurs
sociétés savantes.
1Z[B TABLEAU DE LA Cl\ ILISAIIOIS
La première école gratuite a été établie à Charlestown en 1 7 1 2;
mais ce ne fut qn'en 182 1 que l'instruction publique prit quel-
que extension dans cet état. La loi qui tut publiée à ce sujet
porte, entre autres dispositions, « que dans le cas où il se présen-
terait aux écoles plus d'enfans qu'on ne pourrait en recevoir, on
dounera la préférence aux orphelins et aux enfans des parens
pauvres. » En décembre i832, il y avait 817 écoles gratuites où
l'on instruisait 8,890 enfans.
XY. Géorgie. — Cet état, quoiqu'il compte environ 586, 000
habitans, ne possède qu'une université éîablie à Géorgie, et une
école de médecine à Augusta. L'état possède en outre un grand
nombre d'académies ; une école d'arts et métiers et 2,400 écoles
primaires.
XVL Alabama. — Dans cet état, où se trouve une population
de 3io,ooo âmes , on compte 2.5 académies, une université,
et deux collèges fondés, l'un par les méthodistes, l'autre par
les catholiques.
XVn.MississiPi. — Cet état, avec sa population de i36,ooo
habitans , possède , outre plusieurs écoles et académies , un
collège militaire organisé sur le plan de l'école militaire de
West-Point.
XVIIL Louisiane. — L'administration des fonds publics des-
tinés à l'éducation paraît laisser beaucoup à désirer dans cet
état ; mais on s'occupe de l'établir sur des bases plus larges.
Aujourd'hui, avec une population de 210,000 habitans , on n'y
compte encore que deux collèges.
XIX. Tennessee. — Cet état, qui possède 682,000 habi-
tans , n'a qu'une seule université , deux collèges et un sémi-
naire. Quoique le gouvernement de cet état n'ait point fait de
orands efforts pour encourager l'éducation, il s'y trouve uu grand
nombre de bonnes écoles, surtout dans les villes ; et il est rare
de rencontrer uu habitant né dans le pays qui ne sache lire et
écrire.
XX. Kentuckï. — L'instruction primaire dans cet état,
qui compte une population d'environ 690,000 habitans, est
DANS LA CONFÉOKRATION ANGLO-AMT^lRlCAINE. 1 49
très-arriérée , cependant on y trouve une université dite de
Transylvanie f la plus ancienne des États-Unis, et cinq col-
lèges. Les comptes rendus en i83o par 83 comtés de cet état
font connaître qu'il s'y trouve i,ooo ù 1,200 écoles; el que,
sur 189,242 enfans de 5 à i5 ans , il y en avait 89,000 seule-
ment qui fréquentaient les écoles.
XXI. Ohio. — Cet état, dont la population est de 940,000
babitans environ , quoique l'un des derniers annexés à l'Union,
compte cependant de i5 à 20 académies , dont plusieurs sont
assez importantes ; deux universités ; trois collèges ; deux sémi-
naires , dont un d'anabaptistes ;] deux écoles de médecine, et
une école de droit.
XXII. Indiana. —La constitution de l'état d'Indiana , quoi-
que très-favorable à l'instruction publique, n'a pas cependant
beaucoup influé sur son développement.» L'assemblée générale,
y est-il dit , devra , dès que les circonstances le permettront ,
s'occuper de l'établissement d'un système d'éducation gradué
depuis les écoles de district jusqu'à l'université d'état, où l'en-
seignement soit gratuit et accessible à toutes les classes. » Il pa-
raît que les tems n'ont pas encore été favorables, car l'état
d'Indiana ne possède aujourd'hui que deux collèges , et ce-
pendant sa population s'élève à 343, 000 habitans.
XXIII. Illinois. — Cet état ne s'est point encore occupé
de l'organisation des écoles publiques, ni de l'établissement
d'un système régulier d'éducation. Cependant l'attention publi-
que commence à se fixer sur cet objet, et, au mois de février
i833, il s'est formé à Vandalia, sous le titre à' Institut Illinois,
une société qui a pour but l'encouragement de l'éducation. Cet
état possède aujourd'hui un collège et un séminaire. Il est vrai
que sa population ne s'élève qu'à 167,000 babitans.
XXIV. Missouri. — Cet état , dont la population s'élève tout
au plus à 142,000 habitans , a fait beaucoup d'efforts pour fa-
voriser le développement de l'instruction publique. Il s'y trouve
aujourd'hui une université dite de Saint-Louis , dirigée par les
prêtres de la société de Jésus j un collège ; un séminairQ
l5o TABLEAU DE LA CIVILISATION
dit de Sainte-Marie , placé sous la direction des prêtres de la
congrégation de Sainl-Yincenl-de-Paule. Cet état n'a point
d'écoles gratuites ; mais on v trouve bon nombre d'académies
pour les deux sexes , presque toutes fondées par des cathcH-
liques.
XXV. District de Colombie.— Ce district , où se trouve la
métropole de l'Union , et (jui ne compte pas plus de 3i ,000 ha-
hitans, possède deux collèges et deux séminaires, dont l'un ,
celui de Georgetown, est le plus ancien des Etats-Unis ; l'àulre,
dit de Colombie , appartient aux anabaptistes.
Cet état possède aussi un institut pour l'encouragement des
arts et des sciences. 11 a été fondé à Washington en 1826; il
est composé de cinq classes , savoir : mathématiques , physique,
politique , littérature et beaux-arts.
Les documens sur l'état de l'instruction publique dans les
territoires des Floridcs , du Michigan et d'Arkansas , ne nous
étant pas encore parvenus , nous ne pouvons donner aucun ren-
seignement.
La longue nomenclature dans laquelle nous venons
d'entrer, n'était point étrangère à notre sujet. Elle sert à
faire connaître par quels canaux la civilisation a pénétré
dans toutes les parties du corps social américain. Comme
aux Etats-Unis, le système de la centralisation est loul-à-
fait inconnu-, il existe dans toutes les branches de Tad-
minislration un morcellement dont nous n'avons pas
même d'idée -, c'est ce défaut d'ensemble qui nous a obligé
de donner à notre travail une si grande étendue. Comme
nous Tavons déjà dit plus haut, il serait impossible de
donner un aperçu détaillé de l'état actuel de l'instruction
primaire dans l'Union. Cependant, sans crainte d'être
démenti , on peut dire qu il n v a pas de hameau dans les
États-Unis qui ne soit pourvu d une école et d'un institu-
teur. Nous allons, d'après des tableaux statistiques, publia
DAKS LA CONFÉDÉRATION ANGLO-AMÉTIICAINE. l5|
en Amérique et en Europe , faire connaître clans quelle
proportion les bienfaits de linstruction se trouvent répar-
tis , soit sur notre continent , soit sur celui de l'Amérique
septentrionale.
Tableau comparé de V Instruction publique en Europe et dans la
confédération anglo-américaine^ par rapport au nombre d'iui-
bitans de ces deux contrées.
EUROPE.
Wurtemberg. . .
Canton de Vaud,
Bavière
Prusse
Pays-Bas
Ecosse.
Autriche
Angleterre
France
Irlande
Portugal
Russie
Ecol. Hab.
sur
6
6,6
7
7
9
10
i5
i5,8
17
18
88
367
ETATS-rNlS,
New-York
Massachussets
Maine
Connecticut
Nouvelle-Angleterre
Pennsylvanie,
New-Jersey. . .
Illinois
Kentucky.. . .
Ecol.
Haîi.
0,5
4
4
5
8
i3
21
Si dans les villes de FUnion on ne trouve pas ce raf-
finement de bon ton , ces manières affables et prévenantes
qu'on rencontre dans les villes d'Europe, en revanche
on n'est point choqué dans les campagnes par l'aspect
rebutant de l'ignorance et de la grossièreté. On n'y voit
point, comme en Europe, au milieu d'une société élé-
gante et polie, le contraste d'une population abjecte et in-
culte. L'étranger qui parcourt les plaines à peine dé-
frichées, où la hache de l'homme lutte encore contre une
végétation primitive, s'étonne de rencontrer sous les chau-
mières éparses, dans les forets, au lieu des demi-sauvages
qu'il s'attendait à y trouver , des hommes qu'une société
éclairée ne repousserait pas de son sein.
Ces habitans des déserts savent que la loi place sous le
î^'i TABLEAU DE LA CIVILISATION
même niveau le bûcheron qui recule les limites de la
république et le sénateur qui en discute les lois-, mais ils
savent aussi que cette précieuse égalité ne serait poureux
qu'un vain tilre, s'ils laissaient dégrader leurs facultés mo-
rales. Ainsi Tamour- propre et l'émulation , ces deux
grands mobiles des actions des hommes , imposent à
l'Américain l'obligation d'acquérir pour lui et de trans-
mettre à ses enfans les lumières qui seules peuvent
leur assurer la jouissance de leurs droits civils et poli-
tiques.
Les Etats-Unis recueillent le fruit d'un système conçu
avec sagesse et suivi avec persévérance. Ils s'appliquent à
effacer une à une les traces de l'organisation coloniale et
de ses institutions anli-sociales. Grands et désintéressés
dans leurs réformes , les législateurs américains ne recu-
lent point devant celles même qui froissent les intérêts
privés. Kt si les états de lUnion où l esclavage est le plus
enraciné , laissent subsister encore un abus dont ils sont les
premiers à rougir, ils n'en cherchent pas moins par tous
les moyens possibles à en accélérer le terme.
Toutefois ces états, en se laissant aller à des inspira-
tions généreuses , devaient se tenir en garde contre les
dangers auxquels elles pourraient les exposer. L'agglomé-
ration , sur un seul point, d'hommes grossiers et incultes ,
rendus , sans transition , à une liberté dont ils ignoraient
l'usage et les limites, eut pu avoir des résultats funes-
tes pour ceux qui leur auraient procuré à la légère cette
liberté. Pour obvier à ces graves inconvéniens, on a ima-
giné un moven qui débarrassât à lu fois le territoire amé-
ricain des noirs affranchis , et qui procurât à ceux-ci une
existence en harmonie avec leurs goûts et leurs souvenirs.
Cest ainsi que, guidée par ces principes, s'est formée la
Société de colonisation américaine.
DANS LA CONFÉDi!:RATIOK ANGLO-AMÉHICAINE. l53
Celle instiuuion fut fondée au mois de décembre 1816.
Mais, dès l'année 1771, le projet en avait été présenlé à
la législature de Virginie ; seulement on n avait rien pré-
cisé sur remplacement à choisir. En 178/, un citoyen de
Washington forma le projet d'établir Ipcolonie des noirs
affranchis sur la cote occidentale d'Afri'Je , et fît circuler
son plan dans plusieurs élats afin de rninir des souscrip-
teurs. Mais ce fut sans succès, e^ 1 entreprise ne put
avoir lieu faute de capitaux. Avant ^01 ? la législature de
Virginie avait déjà agité deux foi> en séance secrète , la
question de la colonisation des *oirs affranchis ; et en
1801, elle autorisa M. Monroe ^lors gouverneur de l'é-
tat, à prier le président des-tats-Unis de s'entendre
avecles puissances qui ont deP^-^essions sur la cote d'A-
frique, afin d'en obtenir ur^'rritoire convenable où l'on
pût envoyer les noirs affr-^^is. En conséquence de ce
message, on ouvrit des néf^^^^^o^is avec la Compagnie an-
glaise de Sierra-Leone ^ r*s elles furent sans résultat. En
1816, le gouvernement- Virginie renouvela ses instan-
ces auprès du présiden P^^r obtenir un emplacement ,
soit sur la côte d'Afrir 5 soit dans toute autre contrée ,
pourvu qu'elle n'ap''^^"* ^i directement ni indirecte-
ment aux États-Uni ^^^ ^Y ouvrir un asile aux noirs
déjà libres, qui dé-^^^i^^t y être transportés, et à ceux
qu'on affranchira'^^ ^^ suite. « C'est ainsi, disait le sé-
nat dans son raeo^ ' ^^^ 'a plaie de l'esclavage trouve
en elle-même se^^Y^^^ ^e guérison. »
Enfin le che^ pouvoir exécutif, voyant que l'opinion
publique récl,-'^^ ^"^ décision à cet égard , résolut d'or-
ganiser une '^^^ ^^ colonisation. En 18 19 , deux délé-
gués de cet^^^^^i^^i^" visitèrent les côtes d'Afrique -, et
en 1821 , ^^^^^^ ^® district où est formée maintenant la
colonie d''*^^''^^* ^^' emplacement a paru réunir toutes
/.
l54 TABLEAU DE LA CIVILISATION
les coiidilionà convenables à la santé et à la prospérité des
colons. Il est iilué sur la cote occidentale dAfrique , dans
le 6" de latitude nord , et s'étend de la rivière de Gai-
linas au terntûre de Kroii-Settra , sur un espace de
côtes de 280 miles. Il est déjà parti des États-Unis pour
cette colonie 3,oio émigrans, dont 1,000 environ étaient
esclaves avant Icuidépart , et sont devenus libres en tou-
chant le sol de TAfiquc. La ville principale, Monrovia,
ainsi nommée en ^h^neur de lilluslre président J. Mon-
roe , est située sur It^ap Monserado , et renferme 8 à
900 habitans. Son p^t a été visité en i83i par plus
de soixante vaisseaux dtoutes les nations. En i832, ses
exportations se sont él^es à i25,5oo dollars, et ses
importations à 80,000. ^g tribus éloignées viennent y
trafiquer, tandis que cell qui g,, so,^^ voisines se sont
volontairement placées sou'a protection de son gouver-
nement, et sollicitent pour irg ^^{^^^ \^ f^^eur détre
élevés à la manière de Iho»,^^ blanc. Le nombre des
naturels placés sous la juridicti territoriale de Libéria est
de plus de 5o,ooo. Quatre vilUg, qui ont reçu les noms
deGadwell, Millsbourg, Stocl^^ ^j New-Georgia, se
sont élevés sur les points les plus ^.o^^bles au développe-
ment de la colonie -, et leur populi^^ s'accroît de jour en
jour. Dans les premières années d^ formation de réta-
blissement, l'émigration en Afriqutg^-j p^^^ ^^^^^^ ^ ^^ ^^
société n'était point fâchée de ce peUg^pi^gg^gjjjgjjj j^^
effet, il était bon que la colonie eût^^i^ ^.^^^ ^^ ç^^.
sistance pour donner protection à et q^- allaient s'y
fixer. Dans les six derniers mois , on^^j^j ^^,^1^^ j^^-^^g
se sont embarqués pour Libéria et i^^rand nombre
d'autres n'attendent pour partir que les ^^^^ ^^ trans-
port qui, par malheur , ne sont pas auss.j^j^j^^^jj ^^^
la société le désirerait.
DANS LA CONFÉDÉRATION ANGLO-AMÉRI(AlNE. JJ5
C'est l'association qui règle les lois de la coDnie ; et ele
jouira de ce privilège tant qu elle l'aura sou sa tutelU;
mais ces lois doivent être reçues et ratifiées pr le gouvev-
nement colonial. Ce gouvernement se composeJu gouver-
neur , d'un lieutenant-gouverneur ou vice-gjent, dur
shcriir, et d'un conseil composé d'un nombre e membre;
illimité. De tous ces emplois , il n'y a en ce roment qu(
celui du gouverneur qui soit rempli par un blac. Les loif
prohibent la traite et l'esclavage -, et les princips de mo-
rale sont strictement maintenus sur tout le terroire de h
république ^ les seuls blancs qui y soient adns sont le
gouverneur, les médecins , les missionnaires et « institu-
teurs. Au résumé, on peut considérer l'existice et la
prospérité de la colonie africaine comme faisant ép:jue dans
notre siècle ^ et si , plus tard , les Etats-Unis adiettent le
principe d émancipation générale , les germes de {ospéritë
jetés sur les côtes d'Afrique pourront se répandre t fructi-
fier ensuite dans l'intérieur des terres.
C'est par de semblables efforts que le peuple aiéricain
cherche à établir et à consolider son rang dans la ivilisa-
tion. Peul-étre, si nous en croyons des juges un )eu ri-
goureux, lui reste-il encore à polir son ouvrage; Toeil
exercé d un Européen y trouverait encore bien des éfauts
qui échappent à l'attention moins scrupuleuse d'unsnfant
du jNouveau-Monde (i). Mais nimporte : qu'on lesU fasse
toucher du doigt , et il entreprendra de suite l'œure de
la réforme. On pourrait en citer plusieurs preuves :mais
contentons-nous d'une seule. Tous les Européens qù ont
visité les États-Unis se sont accordés à reconnaître ians
(i) Voyez un curieux article publié dans le 2o* Numéro do la a*
«érie , intitulé : ParatUie entre les Anglais et les Américains,
lf6 TABLEAU DE LA CIVILISATION
leirs habit ns un pencliant pour les liqueurs spiritueuses ;
fA bien î le Américains nont pas tardé à faire un noble
jeteur sur eux-mêmes. S il y a du mérite à reconnaître
me i'aute on ne peut leur contester ce mérite , non plus
que le soi quils mettent à éviter les rechutes. En créant
es Socié'is de tempérance , et en s'imposant leurs ré-
^lemens avères , les Américains ont donné un })el exemple
i toutes .^s nations de l'Europe. iSous laisserons à un
oublicist du pavs le soin de faire l'historique de ces
ïlablisseiens.
(( Dar tous les tems , dit-il , les hommes ont connu
l'art peiicieux de se procurer des boissons fermentées \
aussi dns tous les tems on a eu à déplorer les excès de
l'intemérance et de l'ivrognerie. Mais ces déplorables
excès î sont surtout multipliés depuis qu'on a décou-
vert leioven d'extraire l'alcool des végétaux en fermen-
tation.i y a vingt ans, Tusage des spiritueux était devenu
si géncal dans notre pays, et le vice de l'intempérance
s'était ellement propagé , que les Américains vraiment
chrétias et patriotes durent craindre à la fois pour la
moral publique . pour Texistence des lois et de la reli-
gion.
» Il i8 1 3 , une société s'organisa à Boston sous le nom
de Sciété de Massachussets, pour la destniction de Vin-
temprance. Cette société avait pour but , comme l indi-
quai son programme , u de supprimer l'usage excessif des
liqU'Urs fortes ou fermentées, en substituant à ce poison
queque autre boisson saine.» Pendant plusieurs années
linluence de celle société se fit sentir dune manière
renarquable^ mais ce n'est que de 1826. époque où fut
fondée la Société de tempérance américaiiie , que datent
les grandes réformes. L'usage presque universel des 11-
DANS LA COUFÉDÉIIATION A^GLO-AMÉR llAlNE. li)7
queurs fortes parmi nous provenait de trois causes pin-
cipales : d'abord de ce goût prononcé que nois avons pur
les stimulans ; puis du bon marché auquel on peut s les
procurer ; enfin de l'idée généralement répandue ans
le peuple , que Tusage modéré des liqueurs pouvait Ire
favorable à la santé. Il faut croire que c'est surtoi à
celte opinion généralement répandue que Ton doit ari-
buer cet abus des spiritueux et ces excès d'ivrognerie^ui
ont attristé notre pays. Tout le monde pensait que l'usge
modéré des liqueurs spiritueuses était utile à Téconoûe
du corps -, on savait aussi que leur usage immodéré pu-
vait être funeste -, mais on se croyait parfaitement das
les bons prin^^ipes, lorsqu'on en buvait un peu , et ce pu
était fort arbitraire.
» Heureusement pour la cause de l'humanité, la vérié
n'a pas été long-lems à se montrer. A force de soins et à
travaux , les amis de la tempérance sont parvenus , depui
sept ans, à convaincre une feule de personnes que le
spiritueux sont plutôt un poison qu'une liqueur salutaire.
Mais de tous les argumens qu'on a fait valoir pour ramener
l'esprit public, le plus puissant, c'est la publicité donnée
aux résultats des essais de tempérance entrepris par des
hommes notoirement connus. Ainsi, on a su que toutes les
personnes qui faisaient usage de spiritueux, soit modéré-
ment, soit immodérément, et qui ont pris sur elles de re-
noncer à cette habitude, avaient déclaré qu'elles s'en trou-
vaient sensiblement mieux.
» Quoi de plus concluant que ces expériences personnel-
les ! On n'a pas besoin pour les comprendre d'étudier l'a-
nalomie , la chimie et la médecine. En présence de faits
aussi patens, toutes les personnes qui continuent à faire
usage de liqueurs fortes ne peuvent , sans pécher contre
l5 TABLEAU DE LA CIVILISATION
lesjrincipes ie la morale , refuser de faire, d'une ma-
niée loyale , ane épreuve d abstinence.
Depuis hi formation de la première Société de tem-
pémce en i8î6, il s'en est établi plus de cinq mille autres,
dot plusieurs sont avouées par les Étals et comptent
das leur sein des hommes du caractère le plus respecta-
bl( Le nombre total de leurs associés s'élève à plus d'un
miion -, et Ton a lieu de penser que leur influence s'é-
ted sur un grand nombre de j)ersonnes qui n'en font
pmt partie.
» La Société de tempérance américaine vient de pu-
Her son sixième rapport. Nous y voyons que, depuis le com-
lencement de la réforme, 2.000 fabricans de spiritueux et
(,000 débitans ont renoncé à leur industrie^ que plus de
5,000 personnes adonnées à l'ivrognerie ont, par suite de
3ur renonciation aux liqueurs fortes, repris des habitudes
le sobriété \ que 700 vaisseaux ne prennent point de spiri-
.ueux dans leurs provisions : et que bien quils aient visité
des chmats divers , et dans toutes les saisons de l'année, les
hommes au l)out d'un voyage long et pénible sont reve-
nus dans un état de santé beaucoup plus satisfaisant que
lorsqu'ils buvaient des spiritueux. Et, chose bien digne de
remarque, depuis que cette réforme a été introduite dans
la marine marchande, les compagnies d'assurance assurent
les navires lempérans à une prime beaucoup moins forte.
M La réforme a exercé une influence sensible sur un
grand nombre de villes et de villages, sur les manufactures
de toute espèce , et sur toutes les classes laborieuses en gé-
néral. Si vous voyez un homme supporter la fatigue avec
courage, quitter le soir ses travaux avec gaité, les reprendre
le matin plein d'une vigueur nouvelle, soyez sûr que cet
homme ne boit point de liqueurs spiritueuses.
DANS LÀ CONFÉDÉRATION ANGLO-AMÉRlCAlNE. l5g
» On a fait beaucoup sans doute, mais il reste beaucoup
à faire. L'usage des spiritueux est encore une grande ca-
lamité nationale : et par malheur bien des obstacles s'op-
posent encore à l'extirpation complète de ce vice. Ces ob-
stacles, qui se présentent sur tous les points du pays , nous
devons les signaler. D'abord un grand nombre d'hommes
honorables ont le tort de refuser d'entrer dans les sociétés
de tempérance. Ils privent ainsi la société de leurs conseils
et de leurs encouragemens. Ensuite ces personnes , en con-
tinuant à hoire modérément des spiritueux, donnent aux
gens qui ne mettent de modération en rien un prétexte pour
colorer leurs vices. Enfin, on tolère les débitans de liqueurs
fortes. Nous appelons sur un sujet aussi grave l'attention
de nos gouvernans ^ et nous leur faisons observer qu'un
système pernicieux pour la masse ne peut invoquer en
sa faveur quelques intérêts particuliers. »
Nous terminerons ici cette esquisse de la civilisation
américaine et des causes qui en ont hâté le développement.
Si, dans ces dernières, nous n'avons point placé en pre-
mière ligne la religion, c'est que nous avons pensé que
les limites de notre article ne nous permettaient pas d'a-
border un sujet aussi grave. Qui peut nier l'influence mo-
rale de la religion sur un peuple dont les fondateurs sacri-
fièrent tout à l'intérêt de leurs croyances religieuses -,
cependant on peut reprocher aux Américains d'apporter
un esprit d'investigation trop minutieux sur des mystères
qui devraient être pour eux l'arche sacrée. En voulant ana-
lyser à l'infini l'objet de leur culte , ils l'ont dépouillé de
son prestige, u Les habitans de l'Union ont trop de reli-
gions, a dit un homme d'esprit , pour avoir beaucoup de
religion. »
Il y a en ce moment aux Etats-Unis une trentaine de sec-
ibo
TABLEAU Ut LA CIVILISATION, LTC.
les principales, qui se subdivisent en un nombre infini de
ramifications. Voici les noms de quelques-unes :
Les Anabaptistes.
Les Épiscopaux méthodistes.
Les Catholiques romains.
Les Congréganisles orthodoxes.
Les Presbytériens.
Les Presbytériens associés.
L'Église hollandaise reformée.
Les Presbytériens de Gumberiand.
Les Luthériens.
Les Frères Unis.
Les Unitairiens.
Les Lniversalistes.
Les Quakers.
Les Memnonites.
Les Tankers.
Les Shakers.
L'Église de la nouvelle Jémsa-
lem, etc., etc., etc.
Toutes ces sectes, jusqu'à ce jour, n'ont constaté leurs ri-
valités que par une lutte de prosélytisme. Puissent-elles
toujours se tenir dans ces limites innocentes! puissent
pour leur bonheur les F^tats-Unis , à laide d'une sage po-
litique, se maintenir entre ces deux écueils également
funestes : l'anarchie des cultes, cl la suprématie religieuse !
(^American Repositojy ofuseful knowledge,)
NOUVELLES DES SCIENCES,
DE LA LITTÉRATURE, DES BEAUX-ARTS, DU COMMERCE, DES
ARTS INDUSTRIELS, DE l'AGRICULTURE , ETC.
L5i
cùnc<5 §$X<ittxt<ÏUi,
De r influence magnétique des Jeuilles du frêne (ïvà\\"
nus americana) 5«7' le serpent à sonnettes (crotalus horri-
dus), — Il y aquelques mois, le docteur Jacob Green publia
des observations Irès-curieuses sur une découverte de sque-
lettes fossiles appartenant à des serpens à sonnettes-, décou-
verte qu'il avait faite dans une caverne située près dePrin-
celon-CoUege. A la fin de son exposé, M. Green rapportait
que les habitans du voisinage de Princeton avaient conservé
une antique tradition sur l'existence des serpens à sonnettes
dans cette contrée , et sur la vertu qu'avait le fréiie de
charmer ces reptiles. Celte remarque étant venue à la con-
naissance de M. Woodruff qui a long-tems habité les
Etats-Unis, celui-ci a cru devoir corroborer l'assertion
de M. Green en publiant dans VEdinburgh Philosophical
Journal le résultat de ses propres observations , dont
nous présentons ici le résumé.
«Pendant le printems de 1810, j'habitais, dit-il, la
partie nord-est de l'état d'Oliio, contrée comme on sait,
où les serpens à sonnettes se trouvent en grand nombre.
On m'apprit en arrivant que ces reptiles avaient une hor-
reur très-prononcée pour le frêne ^ plusieurs personnes
très-éclairées m'assurèrent en outre que, là où croissait
cet arbre, on ne rencontrait jamais de serpens à sonnettes,
vn. n
102
et qu'en général les chasseurs et tous ceux qui, par goût
ou par nécessité , parcouraient les forets, étaient dans l'ha-
bitude de mettre dans leurs bottes , dans leurs souliers , et
même dans leurs poches des feuilles de frêne, pour se
préserver de la morsure de cette espèce de serpens. Ces
mêmes personnes ajoutaient qu'il n'était jamais venu à
leur connaissance qu'un individu qui avait pris ces pré-
cautions ent été mordu.
)) Je dois Tavouer, je n'ajoutais pas une foi bien grande
à toutes ces déclarations, que je considérais être le résultat
de l'ignorance et de la superstition -, et je brûlais d'envie
de m'assurer par moi-même si ce (ju'on me racontait
était vrai. Enfin l'occasion se présenta : dans le mois
d'août suivant , M. Kirslande et le docteur Uulton , qui
tous deux résidaient à Poland , me proposèrent une partie
de chasse au courre. C'était contre de timides daims que
devaient se diriger nos coups ^ expédition , comme on voit,
bien peu honorable, bien peu digne d'hommes de cœur,
surtout dans un pays ou les chasseurs ne craignent pas
d'atfronter les alligators , les ours et les jaguars. Quoi
qu'il en soiî , nous nous rendîmes sur les bords d'un ma-
rais où les daims avaient l'habitude de venir se désaltérer ^
et nous primes position sur un monticule qui n était éloi-
gné des rives du lac que de cinquante à soixante pas.
» Après une heure d'attente, nous ne fûmes pas peu sur-
pris de voir arriver, au lieu des daims que nous attendions,
un énorme serpent à sonnettes qui , sortant des anfrac-
tuosités des rochers qui bordent ce lac, vint se précipiter
dans ses eaux et se dirigea de notre coté en levant la tête ,
et en faisant entendre d'horribles sifflemens. Nos cris ou
toute autre circonstance suspendirent sa marche, et nous le
"Vîmes presque s'ensevelir dans le sable qui formait la grève
du lac. Nous avions été tellement surpris de celte ren
DU COMMERCE, DE l'iJNDUSTRIE , ETC. l63
contre , que nous ne songeâmes même pas à faire usage de
nos armes; elles étaient restées sur le rocher, tandis que ,
stupéfaits , nous suivions les mouvemens du formidable
reptile. En le voyant s'ensevelir dans le sable , nous nous
crûmes sauvés , et déjà nous nous livrions à une joie bien
inopportune . lorsque notre adversaire franchit tout à
coup et d'un seul bond la distance qui nous séparait de
lui. Dans cette occurrence , il ne nous restait qu'un seul
parti à prendre , la fuite. Grâce à l'aspérité du rocher
sur lequel nous étions, grâce aux broussailles épaisses
qui le couvraient , nous nous trouvâmes bientôt hors de
la portée de notre ennemi. Alors seulement il me vint à
l'esprit de faire usage du spécifique si vanté et si puissant,
employé par les habitans de l'Ohio contre les serpens à
sonnettes ; je sortis mon couteau de chasse de son four-
reau , et me dirigeant vers un bouquet de frêne qui se
trouvait près de nous, j'en détachai une branche de huit
à dix pieds de long , et en même tems je dis à mes compa-
gnons de couper chacun une branche d'une autre espèce
d'arbre, pour m'assurer si effectivement le frêne était le
seul végétal qui eût une influence si prononcée sur les
serpens à sonnettes.
» Ainsi armés, nous nous avançâmes hardiment, moi en
léte , vers notre adversaire qui s épuisait en vains efforts
pour sortir des broussailles dans lesquelles il se trouvait
engagé. J'étais parvenu tout au plus à dix pas de lui , lors-
que le serpent m'apercevant gonfla son cou, se replia sur
lui-même , brandit sa langue et fit entendre le signal ac-
coutumé de l'attaque. Ses yeux étaient enflammés, et Ton
eût dit qu'ils allaient sortir de leur orbite, tant il les
agitait convulsivement-, c'était le moment favorable de
faire usage de mon talisman. Si j'eusse différé un instant
de plus , c'en était fait de nous ; aussi je m'empressai de
l64 NOUVELLES DES SCIENCES,
profiler de roccasion , et j'étendis sur le reptile la branche
de frêne dont j'étais armé. Jamais métamorphose n'a été
plus prompte-, vous l'eussiez vu aussitôt abaisser sa tête,
vous eussiez vu ses yeux si animés , si menaçans, s'étein-
dre et se couvrir de leur triple paupière , son corps fris-
sonner, et les longs anneaux de sa queue se ramasser et se
recoquiller. Satisfait du succès que j'avais obtenu , je con-
sidérais déjà mon ennemi comme vaincu, et je ramenai vers
moi la branche de frêne afin de pouvoir m'approcher plus
facilement du lieu où il gisait.
» Mais , dès que le serpent ne se trouva plus sous l'in-
fluence des branches du frêne , il se releva tout-à-coup
courroucé ; je lui présentai alors une branche d'érable : il se
précipita dessus avec rage , et m'aurait infailliblement
mordu si je n'eusse recouru aussitôt à la branche de frêne
que je venais de déposer. Je répétai pendant plusieurs fois
alternativement cette double expérience, et je pus me con-
vaincre de l'influence réelle qu'a le frêne pour engourdir
ce terrible animal. J'essayai aussi de le frapper avec ma
branche sur le milieu du corps : ce n'était pas alors une
torpeur générale qui s'ensuivait ^ mais il était aisé de voir
que le serpent était sous le coup d'une impression pénible ,
et cherchait à s'y soustraire en cachant sa tète dans le sable.
Je ne voulus pas profiter de l'avantage que j'avais sur un
pareil ennemi , qui venait de satisfaire ma curiosité en me
donnant une preuve si frappante de linfluence magnétique
qu'ont certains corps inorganiques sur ceux qui sont doués
d'organisation. Après avoir jeté sur le serpent la branche
de frêne qui avait servi à mes expériences , et après avoir
ramassé nos fusils, nous retournâmes à Poland, satis-
faits de notre excursion , quoique le but de notre chasse
n'eût pas été rempli, m
DtJ COMMERCE. DE L^INDUSTRIE, ETC. l65
Découverte d'un nouveau Jluide végétal. — Voici en
quels termes M. Farbury, ingénieur del'ile de Ceylan, rap-
porte ce singulier phénomène dans le journal qui est pu-
blié à Colombo, capitale de Tile de Ceylan. « Chargé de
diriger les travaux de construction de la route qui doit
établir une nouvelle communication entre Colombo et
Trinquemale, je me rendais, le 20 juillet dernier comme
d'habitude, auprès des ouvriers pour les surveiller. Je passai
toute la journée avec eux ^ et lorsque l'heure de la cessa-
tion des travaux fut venue , nous nous dirigeâmes tous en-
semble vers Colombo. A peine avions-nous parcouru quel-
ques milles, qu'un crépitement assez semblable à la déton-
nation d'un pistolet attira notre attention. Nous regardâmes
de tous côtés pour découvrir la cause de ce bruit inconnu, et
nous nous aperçûmes enfin qu'il était produit par l'un des
arbres qui bordaient la route. Je m'approchai pour recon-
naître quelle pouvait en être la cause , car le tems était
calme , et rien n'annonçait que ce fut le craquement des
branches d'arbre occasioné par un orage. Je ne vis
aucun déplacement anormal \ quelques fragmens d'écorce
récemment et violemment détachés étaient les seuls in-
dices qui pussent me servir à expliquer ce phénomène ,
mais bientôt un jet d'eau, qui sortit brusquement du
tronc de l'arbre , vint de nouveau exciter ma surprise :
il décrivait un arc qui avait environ 1 2 pieds de corde \
son volume était de la grosseur du doigt, et le liquide
tombait avec fracas sur les feuilles mortes et les écorces
qui jonchaient la route.
» Aussitôt que mes ouvriers s'en aperçurent, ils ac-
coururent avec joie \ car dans un pays où les sources deau
sont très-rares , on ne néglige aucune occasion pour se
procurer un breuvage agréable. En un instant, tous le^
l66 NOUVELLES DES SCIENCES,
vases qu'ils avaient en leur pouvoir furent remplis. L'é-
ruption du liquide ne dura environ que vingt minutes ,
et après ce tems il n'y eut plus qu'un léger suintement
assez semblable à celui qu on remarque dans plusieurs va-
riétés d'arbres. Je me fis présenter un vase rempli de ce
liquide pour le goûter, sa couleur ressemblait assez à celle
de la bière nouvellement brassée -, mais au bout de quel-
ques instans, il prenait une teinte plus foncée et devenait
mucilagineux. Le goût de ce liquide végétal est aigrelet et
un peu acerbe, sans cependant avoir rien de désagréable.
De tous les travailleurs qui en burent, pas un seul ne fut
incommodé, et j'appris de ces braves gens qu'il y avait de
fréquens exemples de ce phénomène dans les forêts de l'île.
Cette espèce d'arbre, que les naturels du pavs appellent
Madera-Maran^ est très-commune, et se trouve plus par-
ticulièrement dans les terrains sablonneux ou sur les bords
des torrens.
» Je laisse aux naturalistes et à tous ceux qui s'occu-
pent de physiologie végétale le soin d'expliquer les causes
de ce phénomène-, quant à moi, je me contente de racon-
ter ici ce dont j'ai été témoin. »
De la lampe de Davj et. des défauts quon lui re-
proche. — Tout homme qui a fait une découverte utile à
l'humanité a droit à la reconnaissance publique : et nous ne
connaissons personne qui en soit plus digne sous ce rap-
port que l'auteur de la lampe de sûreté. Aussi, ce n'est
pas sans un sentiment pénible que nous avons vu divers
journaux chercher à affaiblir le mérite de ce précieux
DU COMMERCE, DE l'iKDUSTRIE . ETC. î6']
instrument , en annonçant avec affectation une nouvelle
lampe qui doit bientôt faire oublier la découverte de
notre célèbre compatriote. Dans l'intérêt de l'huma-
nité , nous désirons que les améliorations importantes
qu'on annonce ne soient point illusoires ; mais , dans celui
de la justice et de la vérité , nous devons repousser
des assertions injustes et mensongères. Il n'est pas vrai
que les accidens survenus dans les élablissemens où l'on
fait usage de la lampe de Sir Humphrey Davy, aient eu
pour motif le plus léger vice de combinaison dans son
système. Tous les hommes de l'art lui ont rendu l'hom-
mage le plus complet j mais ce qu'il faut dire , ce qu'il
faut déplorer, c'est qu'on n'apporte pas le soin nécessaire
à la confection des lampes dont on fait usage dans les ex-
ploitations de houillères. Les connaisseurs qui savent avec
quelle négligence la plupart de ces lampes sont construites ,
n'attribuent quW leur mauvaise fabrication et au peu de
soin qu'on en prend les accidens auxquels elles donnent
lieu. Nous avons vu nous-méme distribuer ces lampes aux
ouvriers à la descente du puits. Eh bien I la poussière de
charbon adhère souvent de toutes parts au réseau métallique
qui isole la lumière ^ de sorte que , si la poussière vient 4
s'enflammer , elle ne peut manquer d'enflammer en même
tems l'atmosphère environnante. Il ne faut point chercher
ailleurs la cause des catastrophes qu'on a si souvent à dé-
plorer. Il y a encore une autre circonstance à considérer ;
cette lampe n'a pour objet que d'avertir de la présence du
gaz inflammable -, or, on a vu souvent les mineurs conti-
nuer à travailler long-tems après que le gaz se trouvait en
état complet dignition. Lorsque Sir Humphrey inventa
sa lampe , s'il se fut approprié sa découverte en prenant
un brevet d'invention , il se serait épargné bien des re*
grets que partagent ses nombreux amis.
i68
iEiffér«fnr<.
<g^
Mislress Jnchhald , sa vie et ses ouvrages (^\). —
Elle était bègue et actrice ; elle était généreuse et avare,
elle était auteur et humble-, elle poussait le mépris des
opinions du monde jusqu'au cynisme le plus outré ,
l'oubli des convenances jusqu'à la folie, et le désinté-
ressement jusqu'à l'héroïsme le plus sublime. Telle était
mistress Inchljald dont le nom est surtout connu de
la masse du public par quelques romans d'une délicatesse
exquise , que toute l'Europe a admirés, qui ont fourni des
sujets aux auteurs dramatiques de France et d'Allema-
gne, et qui cependant n'ont pas obtenu toute leur réputa-
tion. La vie de celte femme est bien la plus étrange du
monde : habitant un grenier, elle s'est trouvée liée avec
les personnages les plus remarquables de son tems, et elle
n'en a tiré aucun parti pour sa fortune. Elle a souffert
qu'on lui imputât une avarice sordide , et tous les jours de
son existence ont été marqués par des actes de générosité.
D'abord engagée dans une troupe d'acteurs nomades qui
couraient la province , elle a fini par être admise dans les
salons de M"'' de Staël sans vouloir profiter des circon-
stances qui la favorisaient, sans quitter ses habitudes d'une
frugalité singulière : du pain , de l'eau et son grenier
lui suffisaient.
Mistress Inchbald, née Elisabeth Simpson , était très-
jolie : sa taille était haute .^ svelte, délicate , et sa tète re-
(i) Note pd Tb. Cette femme célèbre était fille d'un fermier de
Standing-Field près de Bury, dans le comté de Lancastre ; elle est née
en 1755 et est morte en 182 1 , à Kensington , dans un état voisin de
la misère, M. Boaden vient récemment de publier ses Mémoire»»
DU COMMERCE, DE l'iNDUSTRIE, ETC. 169
marquable par la grâce exquise et le contour parfait de
tous les traits -, des yeux noirs pleins d'expression , d'intel-
ligence et d'esprit; un mélange de finesse, de vivacité
et de candeur donnait à l'ensemble de sa physio-
nomie un attrait irrésistible ! Cette forme extérieure
était l'expression assez vraie d'un esprit original , ob-
servateur , poussant la sagacité jusqu'à la profondeur,
d'une ame droite , susceptible de sentimens forts plutôt
que tendres, d'un grand dévouement à une seule idée, et
d'une étrange persévérance ; toute sa vie en a fait preuve.
Grâce à l'énergie secrète de son caractère , elle pouvait
jouer avec les embarras de la vie , maîtriser ces passions
dont nous sommes si souvent victimes, souffrir et mourir
s'il le fallait. Mais il résultait de là une àpreté singulière,
une volonté rigide et opiniâtre , quelque chose d'insocia-
ble et d'amer, né de la lutte constante que cette femme
mal connue a soutenue contre les événemens et contre
elle-même. Elle n'a cédé à aucune tentation ; elle n'a suc-
combé à aucun des périls qui l'entourait. Elle a vaincu ,
mais avec douleur, et pendant que le monde riait de ce
que l'on appelait sa bizarrerie , elle soutenait contre elle-
même et contre le monde ce long et magnanime combat.
Semblable à Jean- Jacques Rousseau , sous plus d'un rap-
port, elle avait écrit ses Confessions , que le scrupule des
éditeurs a malheureusement détruits \ mais M. Boaden, dé-
positaire de ses papiers de famille et de sa correspondance,
a heureusement recueiUi et mis en ordre beaucoup de
particularités de sa vie qu'il a publiées récemment.
La détresse de sa famille , arrivée par les accidens du
commerce , lui inspira le désir de monter sur la scène , et
de soulager par ses bénéfices futurs sa mère et son père
qui languissaient misérablement; elle voulait donc être
actrice 3 et elle était bègue ! Dans la pension où on l'avait
1^0 NOUVELLES DES SCIENCES,
mise , elle avait été fort malheureuse , et ses jeunes com-
pagnes l'avaient impitoyablement sacrifiée à leurs railleries.
Comment parailra-t-elle sur un théâtre ? comment pro-
noncera-t-ellc les vers de Shakspeare devant un public
peu indulgent ? Elisabeth (elle avait seize ans alors) choisit
dans le dictionnaire tous les mots difficiles par leur lon-
gueur ou la bizarrerie de leur prononciation -, elle s'en-
ferme dans sa petite chambre et les répète sans cesse. A
force d'exercice, elle s'aperçoit que le meilleur remède
contre ce défaut , c'est la patience de prononcer très-len-
tement les mots. Deux ans se passent , elle a presque entiè-
rement vaincu, triomphé de cet immense obstacle , mais
une autre difficulté bien plus grande reste à vaincre : il
s'agit de ses débuts.
Un nommé Richard Griffith était directeur du théâtre
de Norwich : homme qui ne manquait pas d'esprit, et sur-
tout de l'esprit diplomatique nécessaire à l'état pénible
qu'il avait embrassé. Ce fut à Griffilh que s'adressa miss
Simpson ^ ce fut lui qui lui donna des conseils et des en-
couragemens , sans toutefois sortir du cercle de cette po-
litique habile qui laisse des espérances , mais qui ne veut
pas trop s'engager. Le jeune cœur de miss Simpson s'émut
pour Griffith , et ce fut la seule passion de sa vie. Comme
dès son enfance elle avait contracté l'habitude décrire jour
par jour un résumé de ses actions et de ses sentimens , on
trouve dans son journal, à l'époque où elle connut le direc-
teur de Norwich, le nom de M. Griffith écrit en lettres ma-
juscules, gravé et ponctué comme les inscriptions des tem-
ples romains , et plus bas :
« Chaque lettre de ce nom est harmonieuse à mon
oreille. ^)
Il faut toute l imagination d une jeune fille et toute la
magie de l'amour, pour découvrir l'harmonie de ces con-
DU COMMERCE, DE l'iNDUSTRIE , ETC. î^l
sonnes rauques. et de ces dures gutturales qui composent le
nom de Richard Griffitli. Cependant un autre amant s'était
présenté; M. Inchbald, acteur de profession, prodigue, li-
bertin , mais bon homme au fond. C'était Richard que
miss Simpson aimait , mais avec ce dernier il n'élait pas
question de mariage , tandis que Inchbald demandait sa
main. Elle resta quelque tems dans cette situation pénible,
toujours persécutée par GrifFith et désirant fort épouser
Inchbald. Yoici trois lignes très-courtes et fort significa-
tives, qui nous ont fait sourire et que nous extrayons de
son carnet. Elles n'ont pas besoin de commentaire, et nous
les recommandons à l attention sagace des dames qui pour-
ront lire cette notice.
« 22 janvier. — Aperçu le portrait de M. Griffith.
)) 28. — Je l'ai volé.
» ig. — Pas de nouvelles de M. Inchbald ; pas de ma-
riage -, ce serait cruel 1 »
L'histoire d'un cœur de femme se trouve dans ces troiâ
lignes , plus nette et plus franche que dans un long roman.
Enfin elle épousa Inchbald et débuta sans beaucoup de
succès. Son premier rôle fut celui de la Femme Jalouse.
Son mari ne tarda guère à la forcer de jouer au naturel ,
et dans son ménage, le rôle de son début. La pauvre mis-
tress Inchbald , qui n avait pas beaucoup de talent pour
l'art dramatique et qui, dit-elle encore dans son journal,
fut forcée un jour d'aller déterrer des navets dans les en-^
virons de la capitale pour se nourrir, garde-malade de
son mari que la débauche tuait, contrainte de ne jamais
revoir celui qu'elle avait aimé , se conduisit avec une vertu
et une force d'ame que nos lecteurs apprécieront. A la
mort de son mari elle devint auteur -, elle était dans une
excellente situation pour cela-, elle avait beaucoup souffert,
l»^a NOUVELLES DES SCIENCES,
beaucoup observé , beaucoup lutté , et la nature lui avait
donné un esprit pénétrant, une ame forte, une puissance
de sensibilité secrète et peu commune. Dans son désir de
devenir actrice, elle avait lu et relu Shakspeare, et étudié
quelques-uns des meilleurs auteurs anglais^ ses drames
assez mal intrigués, mais pleins d'observations justes,
réussirent. Un roman intitulé Simple Histoire la plaça
au premier rang des femmes auteurs de son époque. Tout
le monde voulut la voir et la connaître. Miss Edgeworth
fut son amie. M""* de Staël essaya de la devenir , mais
Timpétuosité, la pompe, Téloquence de tribun qu'em-
ployait M'"* de Staël effaroucbèrent mistress Inchbald qui,
actrice et auteur à la mode, babitait à un cinquième étage,
faisait son ménage seule et vivait à la lettre de pain et d'eau.
Les gains considérables que lui rapportaient ses pièces
étaient envoyés à de vieux parens infirmes et à une jeune
cousine sans ressources , dont mistriss Incbbald soignait
l'éducation. Sa première affection trompée lui avait laissé
une vive amertume dans lame.
« Pourquoi n allez-vous pas dans le monde? lui deman-
dait M""* de Staël \ vous jouiriez des succès dus à votre
talent.
— A quoi bon l répondit mistress Incbbald, je suis seule,
personne n'en jouirait avec moi. »
Réponse admirable de sensibilité , et qui caractérise
parfaitement celle dont nous parlons. Dans ses romans
comme dans sa vie privée , l'énergie , l'observation , la
vertu , étaient cachées et profondes. Miss Edgeworth Ta
très-bien jugée. « Mistress Inchbald, dit-elle, emploie peu
de mots et produit une expression très-forte -, il y a dans
son talent une puissance mystérieuse mêlée à une délica^
tesse que nulle de ses rivales n a su atteindre. »
DU COMMERCE, DE l'iNDUSTRIE , ETC. 178
rie et oui^rages de Raphaël Morghen , gras^eur flo-
rentin.— Les productions du graveur ont sur celles du
peintre un avantage immense : si le talent de ce dernier
est plus original, celui du graveur est plus populaire. La
facilité avec laquelle on obtient des épreuves d'une gravure ,
le peu d'embarras qu'offre leur transport , contribuent à
propager dans tous les pays la réputalion de Farliste ;
tandis que le petit nombre de tableaux que peut faire un
peintre et les difficultés de toute espèce qui s'opposent à
leur translation , circonscrivent sa célébrité , à moins qu'il
ne soit du petit nombre de ces artistes tout-à-fait hors
ligne. Voilà pourquoi le nom de nos graveurs est plus po-
pulaire sur le continent que celui de nos peintres^ voilà
aussi pourquoi nous connaissons mieux en Angleterre
les artistes qui se livrent à l'étranger à ce genre de
productions que les peintres qui leur fournissent les
sujets. Cependant on ne peut s'empêcher de reconnaître
que Raphaël Morghen dont nous allons essayer de faire
connaître la vie et les ouvrages , était du petit nombre de
ces génies rares qui, quelle que soit la partie qu'ils embras-
sent 5 éclipsent leurs compétiteurs et imposent leur nom
à la postérité.
Raphaël Morghen , issu d'une famille d'artistes, naquit
à Naples le 19 juin 1708 ; après une vie longue et labo-
rieuse, tout entière consacrée à l'étude et à l'exercice de
son art, il est mort à Florence le 8 avril i833 , dans sa
soixante-quinzième année. Le père et l'oncle de Raphaël
étaient graveurs comme lui 5 mais c'est ce dernier qui a
illustré le nom des Morghen \ c'est son talejit prodigieux
t^4 NOUVELLES DES SCIENCES,
qui le fera passer à la postérité. Élevé de bonne heure par
son oncle et par son père dans la pratique de son art , il
passa ensuite dans les ateliers du célèl)re Volpalo qui , à
cette époque, était occupé à reproduire les Loges du Vati-
can. Volpato ne tarda pas à apprécier le mérite du jeune
Morghen et vit d'un coup d'oeil la belle carrière qu'il
était destiné à parcourir. Il avait pour lui l'affeclion d'un
père, et pour se latlacher par des liens durables, il lui
donna sa fille en mariage. Les pr jcédés généreux de son
maître imprimèrent au talent du jeune Morghen une im-
pulsion toute nouvelle. Il serait difficile d'énumérer en quel-
ques pages le catalogue des nombreuses productions de
Raphaël Morghen.
Nicolo Palmerini a consacré à la description de l'œuvre
de Raphaël un volume tout entier auquel nous renverrons
ceux de nos lecteurs qui voudraient avoir une connais-
sance plus approfondie du talent de ce célèbre artiste.
Qu'il nous suffise de mentionner ici ses belles gravures de
la Transfigurai ion d après Raphaël, de la Madona del
Seggiola , de \ Aurore du Guide, du Dernier Souper de
Léonard de p^inci et du portrait de iNIoncade d'après
Vandick -, mais, outre ces importans travaux qui ont agrandi
la réputation de Raphaël Morghen , il en est d'autres qui,
quoique moins célèbres , n ont pas moins contribué à po-
pulariser son nom. Ce sont des paysages, des portraits ,
des sujets historiques renfermés dans de petits cadres-, car
Morghen embrassait tous les genres, et dans tous il s'est
montré supérieur. Cependant c est à reproduire les chairs
et les muscles , c'est à jeter de la transparence sur un ta-
bleau, c'est surtout à animer les personnages qui le com-
posent, que son talent excelle- mais on lui reproche de
donner à ses figures un air trop efféminé, et aux membres
beaucoup trop de délicatesse. On lui reproche aussi de n€
DU COMMERCE, DE l'iNDUSTRIE , ETC. 1^5
pas reproduire avec assez de fidélité son modèle. Dans son
Cenacolo qui est regardé comme un chef-d'œuvre d'exé-
cution , ce défaut est évidemment sensible -, Ton voit que
très-souvent il a substitué ses propres idées à celles du
peintre. Dans ses dernières productions, quoique moins
repréhensibles , on trouve aussi quelques défauts de dé-
tail ^ mais; il faut le dire, ce ne sont que des juges ex-
périmentés qui peuvent s'apercevoir de ces légères taches,
que du reste les effets magiques du burin de l'artiste ra-
chètent et au-delà. On peut classer la vie et les ouvrages
de Morghen en quatre périodes bien distinctes : dans la
première il faut placer ^^^ Essais qui servirent de prélude
à son Aurore ^ dans la seconde époque, on doit compren-
dre tous les sujets qu'il a composés jusqu'à la Transfigu-
ration-^ dans la troisième , les portraits, les pavsages et
divers sujets de genre de second ordre qu'il a exécutés de
1801 à 1820 \ enfin , dans la quatrième nous classerons les
productions de son âge avancé, parmi lesquelles il faut pla-
cer sa Madona del Gran-Duca , le Génie de la Poésie
et le portrait de Buonarotti, productions qui attestent à
la fois Ténergie sans égale de son imagination et la vigueur
de son burin. Mais c'est surtout dans la reproduction du
Génie de la Poésie de Carlo Dolci, l'un des tableaux les plus
remarquables de la collection Corsini , que le talent de Ra-
phaël Morghen s'est montré dans tout son éclat. Ce n'est pas
une gravure , c'est un tableau ; le fond et les accessoires
sont traités avec un soin infini. C'est un véritable chef-
d'œuvre.
Comme le grand Raphaël, Morghen laisse un vide qui ne
pourra jamais être rempli^ il était parvenu au faite de son
art i sa gloire l isolait de ses émules , et sa réputation n'est
comparable à celle d aucun de ses devanciers.
1^6 NOUVELLES DES SCIENCES,
,<onomie (^^ociaf^.
De l'industrie manufacturière en Angleterre , et de
son influence sur ceux qui l exercent. — Lorsque l'on
considère l'immense développement qu'a pris la richesse de
la Grande-Bretagne dans l'espace des cinquante dernières
années , on ne peut s'empêcher de donner cours à ce désir
bien naturel d'examiner l'origine des choses qui nous
paraissent surprenantes. Est-ce au commerce , est-ce à l'a-
griculture, est-ce aux manufactures que l'Angleterre doit
sa prospérité actuelle ? C'est au concours de ces trois in-
dustries , nous dira-t-on -, mais parmi elles il en est une ,
ajouterons-nous, qui y a pris une plus grande part que les
deux autres^ et sans contredit, c'est l'industrie manufac-
turière^ c'est elle qui, en créant des produits aussi variés
qu'utiles , a procuré à nos commerçans les moyens d'éta-
blir des rapports avec tous les peuples du globe , et de faire
arriver sur nos marchés des articles que nous ne connais-
sions pas , et qui ont été la source de nouvelles richesses.
Cependant si l'on recherche quel est le profit immédiat
que retirent les classes qui enfantent ces prodiges , on
verra que , pour prix de leurs travaux , il ne leur revient
que misère et abjection.
Mais, dans un siècle égoïste , qu'elle est peu importante
cette considération ! dans l'espace de cinquante ans, le
peuple de la Grande-Bretagne a vu quadrupler sa richesse,
cela seul lui suffit. De même que le chef d'une armée vic-
torieuse ne compte pas le nombre de morts que lui a coûté
sa victoire, de même aussi le peuple anglais ne compte
pour rien les malheurs , la misère qui accablent ceux qui,
par un travail opiniâtre et homicide , sont sans cesse oc*
DU COMMERCE, DE L INDUSTRIE, ETC. inn
cupés d'accroître le bien-être de la masse de la nation.
Quanta nous, nous allons faire connaître les sacrifices
que coule chaque année à Ihumanité la supériorité que
le peuple anglais a acquise dans l'industrie manuiaclu-
rière.
Depuis environ cinquante ans, la direction des travaux
en Angleterre a éprouvé une révolution totale. En 1760 ,
la proportion des agriculteurs aux manufacturiers était
comme 6 est à 5 : et en i83o , la proportion des manufactu-
riers aux agriculteurs était comme 2 est à i. Mais, sans re-
monter à une époque aussi reculée , nous verrons que dans
les vingt dernières années il est survenu de grandes mo-
difications dans l'ordre des travaux. Voici un tableau qui
offre à cet égard de bien curieux résultais.
PÉRIODES NOMBRE DE FAMILLES
décennales^. employe'es en Angleterre
à l'industrie à l'agriculture.
manufacturière.
181I...V. 928,588 697,555
»821 .< V.. 1,118,295 773,702
»83i ..,..., > 1,181,401 760,550
D'après M. John Marshal , l'accroissement de la popu-
lation dans les districts agricoles a été de , 1821 à i83i
d'un douzième seulement, tandis que dans les districts
manufacturiers cet accroissement a été d'un quart et
dans quelques-uns même celle proportion a été plus forte.
Nous comparerons ici l'accroissement respectif de la popu-
lation de deux comtés appartenant à chacune de ces deux
industries.
vu, ,^
j«g NOUVELLES DES SCIENCES,
Accroissement comparé de la population d'un comté agricole et
d'un comté manufacturier.
ANNÉES. NORFoI.K. I.ANCASHIRE,
( Comté agricolo. ; ( Comté mannfacturier.)
1-00 2 10,000 hab. 166,200 hab.
175© 2i5,ooo 297,400
1801 273,371 672,731
1811 291,999 828,309
1821 544»568 1,062,869
i83i 590,000 1,335,800
Certes au premier abord ce résultat est séduisant , et
suffirait pour attirer à [industrie de nombreux apologistes,
mais nos perquisitions ne s'arrêteront pas là -, nous soulè-
verons tout-à-fait le voile, et après avoir indiqué à quelles
causes il faut attribuer cet accroissement si rapide de la
population manufacturière , nous signalerons les déplora-
bles résultats qu'exercent sur leur existence les occupa-
tions que la misère les force à embrasser.
Par suite des procédés économiques qui ont été mis en
usao^e depuis quelques années, soit pour le transport des
marchandises, soit pour la culture des terres, un grand
nombre d'habitans de la campagne , se trouvant sans ou-
vrage, ont été forcés de se réfugier dans les ateliers, où
du reste leur présence était sollicitée par Timmense exten-
sion qu'ont prise nos manufactures. Si à ces considérations
on ajoute que , par le contact presque constant des deux
sexes dans les districts manufacturiers , la fécondité y est
plus considérable que dans les districts agricoles, on aura
alors une explication satisfaisante de cet accroissement
prodigieux. L'attribuer à la plus longue vitalité dont
jouissent les habitans des districts manufacturiers , ce
serait une erreur grave , en opposition manifeste avec les
DU COMMERCE, DE L INDUSTRIE, ETC. I^O
résultats de 1 observation et de rexpérience , ainsi que le
démontre le tableau suivant dressé par la commission d'en-
quête.
Moyenne de lu mortalité dans les comtés agricoles et manufac-
turiers de la Grande-Bretagne.
COMTES AGRICOLES.
Habitans.
Glocester i sur 64
63
Hereford. l
Monmouth i
Sufifolk i
Sussex 1
Wits 1
Moyenne 67
70
67
72
COMTES MANDPACTORIEBS.
Habitan
Chesbire
Lancasbire
Middlesex
Staffordshire
Warwicksbire
Yorkshire
Moyennne.
sur 55
55
47
56
52
60
53 ^
Mais ce n'est pas seulement sur les adultes que les ma-
nufactures exercent leur funeste influence ; elles moisson-
nent aussi des victimes précoces. Les malheureux enfans
que la détresse des parens force à travailler dans les ma-
nufactures y trouvent de bonne heure les germes des
principes délétères qui dans un âge peu avancé doivent
leur causer la mort. Voici quel a été le résultat d'un examen
fait à Manchester sur sept cents enfans des deux sexes
dont la moitié étaient occupés dans les manufactures.
Sur 35o enfans non employés
dans les manufactures , on
en a trouve ;
21 en mauvaise santé.
88 en assez bonne santé.
241 en parfaite santé.
Sur 35o enfans employés dans
les manufactures , on en a
trow^é:
73 en mauvaise santé.
i34 en assez bonne sanlé.
143 en parfaite santé.
Si , maintenant qu'on connaît la différence qui existe
entre la mortalité des districts manufacturiers , et celle
des districts agricoles, on remarque que la population
manufacturière de l'Angleterre s'élève à 6,000,000 d'ha-
bitans , on pourra se faire ime idée du tribut que paie
l8o NOUVELLES DES SCIENCES,
chaque année cette classe pour soutenir le succès de notre
industrie. Le comité médical chargé d'examiner l'état sa-
nitaire des districts manufacturiers a constaté la présence
de cinquante affeclions particulières aux diverses bran-
ches de l'industrie, affections dont on ne trouve pas les
analogues chez les autres classes de la société. Le comité
médical estime que plus de 8,000 individus meurent tous
les ans, victimes do leur excès de travail, de l'insalubrité
des lieux quils habitent, ou des objets qu'ils préparent.
Mœurs turques. — Il nesl peut-être pas de contrée au
monde où l'humanité soit un sujet de plus de spécula-
lions qu'en Turquie. En Occident, c'est sur les fonds pu-
blics, sur les denrées coloniales, sur la pluie et sur le
beau tems qu'on spécule , ou plutôt qu'on parie. En
Orient . si le trafic est plus restreint , il n'en est pas moins
actif. Une famille ])auvre a-t-elle beaucoup d'enfans, sont-
ils beaux ou laids, bien laits ou cacochymes \ peu importe:
vingt spéculateurs se présentent aussitôt pour en tirer parti.
« Vos garçons -, lui diracelui-cil je les placerai dans le sérail
du Grand-Seigneur; vendez-les moi: ils seront avant peu
porte-pipes ou icoglans: quel honneur! quelle bonne for-
tune pour vousl Voire fille est jeune et belle, j'ai une place
tout assurée pour elle dans le harem d'un riche effendi.
Etcesenfans si souffreteux, qu'en faites-vous ? vous n'avez
peut-être pas de quoi subvenir à leur existence j confiez-
les-moi : le moutzelim de la mosquée d'Akra a besoin d'un
crieur pour appeler les fidèles à la prière j votre fils y voit
à peine, il sera très-facile de le rendre aveugle, et le
voilà en bon chemin. Et celui-là qui se cache dans un
DU COMMERCE , DE l'iNDUSTRIE , ETC. l8l
coin , dont la figure ressemble à peine à celle d'un homme ,
donnez-le moi; à Taide dune petite opération, je vais
en faire un eunuque, et je vous assure que tous nos
pachas, que tous nos bimbachis se le disputeront à lenvi.
Par hasard le Prophète vous aurait-il favorisé d'un sourd
et muet : votre fortune est faite , voici mille piastres. » En
un instant le marché est conclu, les enfans sont enlevés,
la misérable cabane devient un élégant palais , et le père
de ces enfans voués à Tesclavage et à fabjection roule pai-
siblement son chapelet entre ses doigts , et en fumant sa
chibouque , il profère lentement ces paroles : Allah '.
îiiarsli Allah !
En vérité , on croirait que c'est là un de ces mille
contes débités à loisir par des voyageurs peu scrupuleux ,
sur les mœurs et les habitudes des pays éloignés qu'ils ont
parcourus. Il n en est pas ainsi : pour peu que le lecteur
veuille ajouter quelque foi au récit d'un naturaliste , d'un
philosophe qui, dans les années 1826 et 1826, a exploré
les diverses contrées de l'Asie dans Tintérèt de la science,
il ne pourra s'empêcher de rendre hommage à la vérité
du tableau qui précède, a Pendant le cours de mes explo-
rations dans plusieurs des provinces de la Turquie , dit le
docteur Fronsi , j'ai été témoin des scènes les plus révol-
tantes -, j'ai vu des parens se livrer aux actes les plus atroces
de barbarie envers leurs enfans. Cependant, je dois le dire,
j'étais bien loin de rechercher ces dégoûtantes scènes. Tout
entier dévoué à l'étude de mon art, je ne m occupais que
de la recherche des plantes et des animaux rares qui se
trouvent dans ces contrées encore ignorées des savans,
sous le rapport des richesses qu'elles recèlent 5 mais le
soir, fatigué de mes courses, surchargé de mon herbier,
lorsque je frappais à la porte de quelque manoir de village,
je ne pouvais pas toujours, une fois admis à Ihospitalité.
I St. nouvelles des sciences ,
me soustraire aux actes de férocité qui quelquefois se
passaient sous mes yeux. Ainsi, en i8?.5, me trouvant
dans un petit villa^Tc de la Caramanie, je fus obligé, bien
malgré moi, d'assister h une scène qui a laissé dans mon
esprit des traces profondes. Un des moutzelims d'Alaya,
cassé par l'âge , épuisé par le plaisir, abruti par l'opium,
était à la veille de ne pouvoir plus remplir ses fonctions,
qui consistent , comme on sait, à monter cinq fois par jour
sur le minaret de la mosquée, et à indiquer aux vrais
croyans l'heure de la prière -, il avait besoin d'un sup-
pléant, et ce n'était pas chose facile à trouver, car le mina-
ret était très-élevé et le revenu de la mosquée très-minime.
D'ailleurs pour remplir ces fonctions il faut être aveugle ;
la chasteté des dames de lOrienl, qui passent une grande
partie de la journée sur leurs terrasses , l'exige. De son
minaret élevé le moutzelim n'aurait qu'à apercevoir ces
farouches beautés , quel scandale î Mon guide m'avait con-
duit dans la maison du cadi de ce village , père d'une nom-
breuse famille, et qui convoitait depuis bien long-lems la
place de moutzelim pour un de ses fils devenu borgne. Après
qu'il m'eut offert fhospitalité avec beaucoup d'obséquio-
sité , il me demanda si j étais médecin, et si je voulais me
charger d'une opération peu longue, et qui lui serait très-
agréable. Avant de m'engager , je voulus savoir en quoi
elle consistait, a J'ai appris , me dit-il , qu'une des mosquées
d'Alaya avait besoin d'un moutzelim -, voici mon fils , qu'un
accidenta rendu borgne et qui serait très-propre à remplir
ces fonctions ^ il sait plus de cinquante versets de l'Alcoran ;
il a appris plusieurs pièces de vers du poète Hafîz , et je
vous assure qu'on trouverait difficilement dans le voisinage
un sujet plus digne que lui ^ malheureusement un seul
obstacle, un seul, s oppose à la réalisation de mes vœux ;
il n'est que borgne et il le faudrait aveugle. Docteur, vous
DU COMMEÏICE. DE LINDUSTKIE , ETC. îBB
devez avoir quelque recette qui , sans le faire beaucoup
soulTi ir, pourrait le ramener à la condition voulue ; cédez
m'en une. » Je repoussai vivement une semblable propo-
sition^ mais le soir, en me couchant j'entendis dans la
maison des cris plaintifs et un vacarme épouvantable : c'é*
tait le père qui exerçait sur son fils cette horrible mutila-
tion. A Chogre, dans le pachalik d'Alep, je vis deux
jeunes enfans de douze à quatorze ans , qu on avait à des-
sein rendus idiots au moyen de fortes doses d'opium ,
et dont les parens s'occupaient alors à torturer les membres
délicats, pour que, contrefaits et imbécilles , ils pussent
être vendus avec avantage au pacha d"Alep , qui était grand
amateur de ces sortes de monstruosités. A Killis , dans le
même pachalik, je me trouvai pendant plusieurs jours avec
une société de caslrateurs qui s étaient installés dans le ca-
ravansérail que j'avais choisi pour ma résidence j ils ve«
naient de Zawied-el-Deyr , village renommé dans l'em-
pire ottoman pour fournir les meilleurs opérateurs en ce
genre. Ces industriels vont de village en village , et offrent
à tout venant leurs services. On les voit entrer de préfé-
rence dans les cabanes des pauvres, et , moyennant dix ou
vingt paras, l'opération est faite. Deux ou trois paires de
rasoirs , un petit sachet de poudre astringente pour éta-
blir la cautérisation , voilà en quoi consiste tout leur bagao-e
scientifi(iue.
Je leur adressai quelques questions sur les résultats de
leurs opérations, et sur le danger auquel étaient exposés
ceux qu'on y soumettait, a C est une bien grande erreur,
me répondirent-ils , nous sommes environ soixante opé-
rateurs du même village, et je puis vous assurer que,
d'après nos communications , lorsque le sujet est opéré en
tems utile , c'est-à-dire de six à sept ans , il n'en meurt pas
un sur vingt. Mais aussi, grâce à notre art, que de richesse
nous répandons dans le pays ! Je vous demande un pe*
l84 NOUVELLES DES SCIENCES,
quelle est la valeur d'un misérable fils d'Arabe? on n'en
donnerait pas sur le marcbé cent piastres ; tandis que, ré-
duit à Télat d'eunuque, les parens en retirent quinze à
vingt mille. » Ce langage me révoltait, je ne voulus pas en
entendre davantage, et je me retirai dans ma cellule.
« En traversant la chaîne du Caucase, en parcourant
la Circassie et la Géorgie , et plus tard , lorsque je diri-
geai mes pas vers TAnatolie , je fus témoin de plusieurs
scènes peut-être moins atroces que celles que je viens de
rapporter, mais tout aussi révoltantes. C'était des mères
qui venaient offrir leurs filles à des pourvoyeurs de ha-
rems ; des jeunes gens qui conduisaient pieds et poings
liés leur frère sourd et muet au mai'ché ; etc., etc. En
général, dans les classes inférieures , il n y a pas détre,
quelque disgracié ou favorisé de la nature qu'il soit, qui
ne devienne l'objet du plus odieux trafic. »
Sociétés savantes ou littéraires de Londres. — Il n'est
pas de capitale, en Europe, qui possède dans son sein un
plus grand nombre de sociétés savantes. A la fin de l'année
i833, on n'en comptait pas moins de quarante en pleine
activité, auxquelles étaient attachés plus de 18,000 mem-
bres. Voici celles qui, par la nature de leurs travaux et le
nombre de leurs associés , se recommandent le plus à l'at-
tention publique.
Membres.
Société zoologique 2,446
— d'horlicullure. . . . 1,876
— des aiis 1,000
Institut royal 708
Société royale 7^0
Société géologique 700
— liiinéenne , 600
— asiatique ^00
Membrr-s.
Société géographique. . . . 520
— d'astronomie Sac
— des antiquaires. . . 3oo
— de littérature 271
Six sociétés médicales . . . 1,700
Six institutions 1,800
Un Institut mécanique. . , ),ooQ
DU COMMERCE, DE L*INDUSTKIE , ETC. ï85
Dans lecourant de l'année 1 833, on a lu dans les diverses
sociétés savantes de Londres huit cent soixante -douze
mémoires , dont trois cent quarante ont été imprimés.
De T aménagement des grands et des petits jardins. —
Le caractère d'une nation se retrouve dans les circonstances
les plus frivoles comme dans les choses les plus sérieuses.
Ainsi le goût des jardins , qui , chez certains peuples , est
accompagné de tant de caprices et de bizarreries, a toujours
eu chez les Anglais un caractère de simplicité grave. L'as-
pect général du pays contribue, il est vrai, à entretenir chez
nous les principes de l'horticulture dans toute leur sévérité.
Dans un pays fécond comme le nôtre en sites imposans et
naturellement pittoresques, l'esprit s'habitue à dédai-
gner tout ce qui s'écarte des règles naturelles. L'Anglais
aime la foret silencieuse , les grands arbres dont le dôme
épais ombrage un tapis de gazon. Il aime le demi-jour qui
règne sous ces voûtes sombres ^ il aime à plonger ses re-
gards dans leur mystérieuse étendue. Alors la voix des
siècles semble se révéler à lui. Il se croit reporté à ces pre-
miers tems de notre histoire où la liberté expirante cher-
chait un asile dans les solitudes les plus sauvages \ il croit
voir errer autour de lui les ombres généreuses de ces braves
proscrits , qui vinrent cacher au fond des bois l'étincelle
du patriotisme , et son imagination le transporte au milieu
des grandes catastrophes dont ces chênes séculaires furent
si souvent les témoins.
Chez aucun peuple de l'Europe ce goût national pour
les beautés forestières ne se déploie avec plus de luxe qu'en
Angleterre. Comparativement à son étendue j nul pavs ne
l86 NOUVELLES DES SCIENCES,
possède des forets plus vastes, plus pittoresques et plus
grandioses. Les parcs immenses qui entourent les demeures
seigneuriales dont le pays est couvert sont eux-mêmes au-
tant de forets, où Fart se borne à seconder les efforts de la
nature. La coignée du spéculateur n'a jamais retenti sous
leurs voûtes sacrées -, ces beaux arbres semblent destinés à
attester d'âge en âge la splendeur et l'antiquité des familles
auxquelles ils appartiennent.
Youé par goût autant que par profession à l'art de Ihor-
ticulture, nous avons souvent visité dans le plus grand
détail ces magnifiques résidences qui sont le plus renom-
mées pour l étendue et la beauté de leurs domaines • nous
avons parcouru ces réserves mar,;iifiques qui font lor-
gueil du maître et l'admiration de l'étranger -, mais ,
presque toujours , nous avons trouvé qu elles n'offraient
pas à l'œil un aspect assez varié. La nature a donné à
nos arbres forestiers une uniformité de teintes qui, à
la longue , porte à la mélancolie et à la tristesse. Mais l'An-
glais qui n'a jamais traversé les mers ne connaît rien au-
dessus de la sombre verdure des arbres de son pavs. Tandis
que les voyageurs qui ont parcouru dans lautomne les fo-
rêts magnifiques de l'Amérique septentrionale ne tarissent
point sur la magnificence du coup-d'œil qu'elles offrent
dans cette saison. On est , dit-on , ébloui des couleurs bril-
lantes que revêt leur feuillage. Ces nuances , variées de-
puis le vert tendre jusqu'au rouge brun et à fécarlate le
plus éclatant , sont produites par des chênes de différentes
espèces. Pourquoi ne nous approprierions-nous pas ces
beautés qui brillent sous un autre ciel ? En combinant un
certain nombre d'espèces d'arbres exotiques avec celles
que produit notre sol , nous donnerions à nos paysages
une vie et une richesse toutes nouvelles , sans rien ôter
au spectacle majestueux quoffre notre belle végétation.
DU COMMERCF., DE l'iNDUSTRIE , ETC. 187
Depuis vingt ou trente ans , les pépinières anglaises se
sont enrichies d'un grand nombre d'arbres de haute futaie
étrangers, etcependant les grands propriétaires continuent
à employer exclusivement pour leurs plantations les espèces
indigènes les plus communes. Ils n'allèguent aucun motif
pour justifier leur persévérance dans ces voies routinières.
Seulement ils paraissent croire que certains arbres ne peu-
vent réussir sur notre sol, par cela seul qu'ils sont exotiques.
C'est une erreur ^ et il leur est facile de s'en convaincre ,
car nos vergers offrent chaque jour mille exemples du
contraire.
Nous pensons qu'il y a un autre obstacle qui s'oppose à la
naturalisation chez nous des richesses forestières des autres
pays. Peu de nos compatriotes en connaissent les beautés^ les
amateurs même qui en ont entendu faire l'éloge se per-
dent dans les catalogues des pépiniéristes , et n'osent faire
l'acquisition d'arbres dont les noms et les propriétés leur
sont inconnus , ou du moins ne présentent à leur esprit
aucune idée positive. On devrait établir un catalogue des-
criptif où se trouverait, à côté du nom de chaque arbre, un
exposé succinct de ses principales quahtés. Nous donnons
ici à nos lecteurs , rédigée d'après ces principes , une hste
abrégée des principales espèces de chênes étrangers. C'est
un choix sur une centaine d'espèces au moins, transportées
en Angleterre, et qui y réussissent presque aussi bien que
le chêne ordinaire de nos pays (guercus pedunculata).
Une quarantaine de ces variétés sont originaires de l'Amé-
rique septentrionale.
Quercus coccinea (chêne écarlate). C'est un chêne de la plus
belle espèce. Sa hauteur ordinaire est d'une cinquantaine de
pieds. Ses feuilles prennent en automne une belle teinte d'é-
carlate. Elle* sont plus longues et plus étroites que celles
l88 NOUVELLES DES SCIENCES,
du chêne ordinaire (elles ont six pouces de longueur), et ne
tombent qu'aux approches de Noël. I/ensemble de l'arbre
est gracieux. Son bois est dur, d'un écarlate foncé, et lorsqu'il
est poli il présente un beau grain semblable à celui de l'a-
cajou.
Quercus laurifolia (chêne à feuilles de laurier). Il se dessine
majestueusement en touffes arrondies , et son bois est très—
estimé.
Ouercus Cern's ( chêne de Turquie). C'est un arbre de la plus
grande beauté. Le chêne de Luccombe est une variété de l'es-
pèce. Ce dernier est un des arbres les plus magnifiques qu'on
puisse voir. Ses branches s'inclinent avec grâce, et ses feuilles,
qui ne tombent qu'au printems , conservent jusqu'au dernier
moment leur belle couleur verte.
Quercus ruhra (chêne rouge). Cette espèce est originaire
d'Amérique ; ses feuilles prennent en automne une belle cou-
leur rouge.
Quercus paiustris (chêne des marais). Il est également ori-
ginaire d'Amérique. Ses feuilles tirent plutôt sur le brun que
sur le rouge, et sont plus profondément dentelées. Cet arbre
produit le plus bel effet au milieu d'un fourré.
Quercus suber (arbre à liège). On ne le cultive guère que
par curiosité. Sa croissance est très-lente, et sa hauteur n'est
pas considérable. Il n'a jamais bien réussi en Angleterre.
Quercus cocclfera (chêne épineux ). Les feuilles de ce chêne
sont garnies de piquans comme celles du houx. On tire de cet
arbre le kermès , sorte de teinture écarlate.
Quercus ilex (chêne eçergreen ou toujours vert. ) On en voit
un grand nombe de fort beaux dans les principaux parcs d'An-
gleterre.
Quercus phellos (chêne-saule). Sa feuille ressemble à celle
du saule , ce qui donne à l'aspect de cet arbre un coup d'œii
pittoresque.
Quercus casianea f chêne-chataignier). Son feuillage prend
en automne une belle teinte jaune.
Quercus lanceolata ( chêne à couleurs changeantes ), Lors-
DU COMMERCE, DE l'iNDUSTRIE, ETC. I 89
qu'elles réfléchissent les feux d'un beau soleil, ses feuilles brillent
comme des lames d'argent.
Querciis mexicana (chêne du Mexique), est une espèce Daine.
Sa plus grande hauteur n'est que de deux pieds.
Quercus tinctoria (chêne noir), est le géant des chênes. Il
atteint quelquefois une hauteur de plus de cent pieds.
Les indications que nous venons de donner suffiront pour
faire connaître les effets qu'on peut obtenir dans une plan-
tation, par remploi de ces arbres. Tous ceux compris dans
noire nomenclature se trouvent dans la plupart des pépi-
nières anglaises. On peut se les procurer à peu de frais,
et ils ne demandent presque aucun soin particulier. Seu-
lement il est bon de les planter à une distance convenable
les uns des autres, pour laisser à leurs branches la facilité
de se développer librement. On peut remplir les intervalles
avec des arbres communs que Ion coupe ensuite quand on
s'aperçoit quils commencent à gêner les autres.
C'est ainsi que Tami des jardins sait, en multipliant ses
jouissances, accroître les ressources naturelles de son pays.
Que d'attraits nous ofifrent les plaisirs de la campagne! Quel
dommage que la nature en ait tant circonscrit le cours !
Mais hélas ! à peine a-t-elle mis la main à sa parure , que
déjà elle s'apprête à en déposer les pièces une à une. Triste
condition de notre existence I Nous ne possédons que pour
perdre ! Voilà l'hiver; adieu la pelouse veloutée. La cime
dégarnie des arbres ne la protège plus contre les pluies et
les gelées. Londres nous appelle avec ses concerts , ses
spectacles , ses brouillards et sa fumée. Adieu donc les bois
et la verdure I Adieu pour six mois entiers! Mais la végé-
tation ne se dérobe pas tout entière à ceux qui savent en
apprécier les charmes. Un grand nombre d'arbres conser-
vent leur feuillage et leurs fleurs même au milieu de l'hiver
le plus rude; aussi l'amateur des jardins, qqi conPfiît
lûO NOUVELLES DES SCIENCES,
leurs ressources précieuses , en cultive et en améliore soi-
gneusement les espèces. Avec leur aide, au sein d\ine eité
fangeuse et bruyante, Jdans un coin de terre ravi à prix
d'or H la lave envahissante de la pierre de taille et du moel-
lon , il reproduit sous ses yeux le théâtre de ses plaisirs,
et donne à Tillusion le tems perdu pour la réalité.
Ce n'est point une chose facile que l'aménagement bien
entendu de ces jardins en minialure. Il faut lutter sans
cesse contre les élémens ^ déguiser , paralyser leur action
destructive , et conserver partout à la terre glacée l'aspect
de la fraîcheur et de la fertilité. Le talisman qui opère
tous ces prodiges , c'est la connaissance parfaite des arbres
et des arbustes dhiver , ainsi que des momens précis de
leur fleuraison. Nous croyons faire plaisir à une classe
nombreuse de nos lecteurs en leur communiquant les ré-
sultats de notre expérience à cet égard.
Quel que soit le terrain qu'on ait à sa disposition, il
faut commencer parle planter, en proportions convenables,
^evergreens de l'espèce de ceux qui prennent une belle
croissance. Le choix pour cela n'est pas dif&cile. On peut
entremêler le buis des Baléares, des houx de diverses sortes,
des lauriers, des acuha, etc. Si l'espace le permet, on
poiirra y ajouter des pins , des sapins , des ifs , des cèdres
rouges et blancs, des arbor s^itœ, etc., etc. Dans les bonnes
expositions , on emploiera avec succès quelques-unes des
variétés les plus recherchées de la famille des sapins. Les
plus belles sont Vawacaria inihricata et le cuminghamia
lanceolala. On a récemment introduit dans nos jardins
plusieurs belles espèces de sapins qui atteignent une hau-
teur remarquable. Le pinus cimbra forme un cône com-
pact, renflé par le bas et terminé par une aiguille gracieuse.
Le pinus halepensis et le pinus longifolia sont remarqua-
bles par la beauté de leurs feuilles et la grâce de leur^tige.
DU COMMERCE, DE L INDUSTRIE, ETC. I9I
Lorsqu^on aura planté un assez grand nombre d'ewer-
greens ^our cacher partout la nudité du sol, on devra s'oc-
cuper de les entremêler darbustes eweigreens ou autres,
dont les fleurs soient à couleurs vives , afin de trancher
sur la verdure sombre qui doit former le fond du tableau .
Cest là qu'on fera figurer les fruits rouges ou jaunes du houx
et du mispeliis pyracantha j les graines delif^ d'un rouge
de corail \ les longues campanules blanches et roses du lau-
rier et les fleurs élégantes du laurier sauvage. Mais il
faudra les rehausser par quelques tcns plus brillans encore.
Les rhododendrons , les kalmias , les azalcas offrent en
hiver leurs éclatans épis-, le magnolia grandiflora aux
larges fleurs , à la fois si belles et d'une odeur si suave ,
sera aussi un précieux auxiliaire.
Lorsque Ihiver aura perdu sa plus grande rigueur, et
qu'une température plus douce annoncera le retour du
printems , les ressources alors se multiplieront. On pourra
planter le magnolia conspicua , le seul des magnolia qui
fleurisse au printems; ce bel arbuste n'appartient point
à la famille des ev^ergreens j ses fleurs paraissent avant
ses feuilles : mais placé dans un groupe d'arbres verts ,
et rehaussé par eux, c'est un des plus beaux ornemens de
nos jardins ; seulement il faut le garantir de la gelée. On
l'accompagnera du j'hododendron daiuicum , arbuste nain
du plus charmant effet, de mezereous d'automne et d'hi-
ver, de lauréoles et de daphnés de toute espèce. On aura
encore les groseiliers blancs et rouges , la bruyère à fleurs
doubles , les lilas commun de Perse et de Sibérie \ les
laburnum anglais et écossais (le dernier est le plus estimé),
le cytise pourpre et jaune, le vistaria jrutescens , la co/z-
sequana, et une foule d'autres belles plantes.
Dans les jardins d'une certaine étendue , nous avons vu
employer avec succès les plantes les plus simples et les plus
192
modestes, entre autres le mûrier sauvage , remarquable par
ses Heurs au prinlems, et par ses fruits en automne. Bien des
amateurs ignorent peut-être qu'il y a plus de vingt espèces
d'épines qui croissent parfaitement chez nous en pleine terre.
On remarque dans le nombre l'aubépine, et l'épine tansj-
leaved , aux feuilles d'un vert pale-, le fruit de la der-
nière est jaune et assez gros , et celui de l'autre est écarlate.
La pink hawthom et la cockburn sont bien connues. La
livers scarlet est d'une beauté remarquable. La crœtagus
lucida , ou épine brillante , a la feuille d'un vert foncé ,
assez semblable à celle du poirier. M. Beckford , lorsqu'il
créa les jardins de Fonthill , v avait formé une collection
d'épines-, il y avait réuni toutes les espèces connues. La
collection n'existe plus ^ elle a subi le sort de ces jardins
autrefois si beaux. L'idée de M. Beckford n'est pas moins
bonne à imiter, et nous la proposons aux amateurs de jar-
dins de notre pays.
FÉYRIEPx 1834.
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REVCE
^tnance^.
DE L^IMPOT EN ANGLETERRE.
De loules les questions d'intérêt public qui ont exercé
les médilalions des économistes, celle de l'impôt est sans
contredit la plus importante, comme aussi la plus difficile à
résoudre. Elle touche à la fois aux intérêts privés les plus
chers , et aux bases les plus importantes de Tédifice social.
Aussi, l'histoire ne nous offre g;uère de révolutions politi-
ques qui n'aient eu pour cause première , ou du moins
pour occasion , la rigueur excessive des charges pu-
bliques, ou l'inégalité de leur répartition. Convaincus
de cette grande vérité , les hommes d'état les plus cé-
lèbres, les publicistes les plus distingués, ont traité tour
à tour , suivant leurs inspirations diverses , un sujet
auquel se rattachent de si grands intérêts. Ainsi , le
système de taxes qui nous régit a été l'objet, tantôt des
panégyriques les plus outrés , tantôt des censures les plus
amères. Deux camps se sont formés. L'un est composé
Yir. ,3
IC) j DE L IMPOT EN ANGLETERRE.
d'hommes aux vues grandes et généreuses, mais à l'imagina-
lion vive et exaltée, qui, se complaisant dans leurs spécu-
lations philanlropiqucs, ont réduit une grande question fi-
nancière à de simples considérations morales. Poursuivant
Texécution de leurs plans avec toute l'ardeur dont ils sont
capables , ils apportent dans les calculs de l'économie poli-
tique la même rigidité de principes que dans la conduite
de leur vie sociale. Ils n'admettent pas de moyen terme
dans ce qu'ils considèrent comme l'accomplissement d'un
devoir. Le système actuel est, selon eux , entaché d'injus-
tice et de partialité flagrante -, ils s'en déclarent les en-
nemis quand même : il ne leur faut rien moins que sa
subversion complète. Tout ou rien, voilà leur devise.
Le parti opposé se compose d'hommes non moins hono-
rables par leurs principes , mais dont l'ame refroidie par
l'expérience sait faire la part aux exigences de la politi-
que et de la nécessité. Ils ont une autre manière d'envisa-
ger la question. Sans s'aveugler sur les vices de l'impôt
tel qu'il est établi , ils nient la nécessité d'une réforme.
Selon eux , ces vices mêmes ont reçu du tems une sorte
de sanction \ et, par leur intime adhérence au système po-
litique , ils les regardent comme un contrepoids indispen-
sable, et dont la suppression entraînerait peut-être la ruine
du système tout entier. Préoccupés de cette idée , ils met-
tent dans la résistance la même opiniâtreté que leurs ad-
versaires apportent à l'attaque , et considèrent leurs pro-
jets comme des théories oiseuses et sentimentales.
Nous ne sommes point du nombre de ces gens qui,
avant de juger du m.érite d'une proposition , ont soin de
s'informer si l'auteur est whig ou tory. Nous nous plai-
sons à rendre hommage à la loyauté des défenseurs du
système actuel et à celle des partisans de la réforme. Mais
ce n'est pas sans peine que nous voyons l'insistance avec la-
DE l'iMI'OT en ANGLETERRE. ÎC)5
quelle les uns et les autres cherchent à faire prévaloir leurs
idées cVunc manière absolue. Le zèle pour les doctrines qu'ils
professent les emporte trop loin. Tout homme modéré le re-
connaît: l'édifice social présente dans son ensemble quelques
points défectueux qui , à la longue , pourraient en compro-
mettre la solidité -, mais renverser l'édifice de fond en comble
pour le reconstruire ensuite nous semble un moven beau-
coup trop violent. D'un autre coté , se refuser obstinément
aux leçons de l'expérience, se fonder sur de vains scrupules
ou sur des craintes chimériques pour laisser agrandir des
brèches qu'un peu de soin pouvait réparer, selon nous ce
n'est pas prudence, c'est une imprévoyance coupable.
Étrangers à tout esprit de parti, animés d'un pur senti-
ment d'intérêt national , nous aussi , nous avons long-tems
médité sur la question de l'impôt avec tout le recueille-
ment qu'elle mérite ; mais en livrant au public le résultat
de nos travaux, nous n'avons pas la prétention de faire
prévaloir notre opinion personnelle. Agir ainsi , ce serait
plutôt entraver qu'éclairer une question qui a déjà été
traitée avec tant de supériorité par des hommes du plus
rare talent. Il nous semble qu'il y a un but plus utile à
envisager-, c'est de rapprocher, de fondre entre eux des
principes opposés , en prenant seulement ce qui est bon
et applicable. C'est ce que nous allons essayer de faire.
Il est étonnant que chez une nation comme la nôtre , ja-
louse de ses droits, ardente pour la liberté, l'étude pratique
de la science financière soit aussi complètement négligée. Il
est certain qu'en Angleterre , il y a peu de personnes qui se
fassent une idée nette et précise de l'impôt. On ne considère
que son chiffre, et non Tétendue des services qu'il alimente.
De ce que ce chiffre a été en croissant, depuis un certain
nombre d'années, on en conclut que la misère et lescbarc^es
pubUques ont augmenté dans la même proportion : c'est
IC^G DE L IMPOT EN AisGLETEr.TlE.
une erreur capitale. Pour qu'il en fut ainsi, il faudrait que
les revenus des particuliers fussent restés stationnaires , et
que les taxes seules eussent été en augmentant. Mais si au
contraire la fortune publique, qui n'est que l'agglomération
de toutes les fortunes privées , s'est accrue dans une pro-
portion plus forte que les taxes qu'on prélève sur celles-ci,
il est incontestable que quoique nos impôts aient été dou-
blés et triplés, nous sommes réellement moins grevés
qu'à l'époque où nos revenus étaient , ainsi que les taxes,
comparativement moins considérables. Pour se convaincre
de cette vérité , il suffit de jeter un coup d'œil sur l'his-
toire financière de la Grande-Bretagne.
Dans les premiers tems de la monarchie, l'impôt était
prélevé , non sur la consommation , mais sur les pro-
priétés. On le recueillait par escuage sur les terres appar-
tenant aux vassaux de la couronne, et par toilage, sur les
villes et les bourgs. Lorsque le gouvernement avait besoin
d'argent pour entreprendre une guerre, tous ceux qui vou-
laient s'exempter du service militaire payaient un subside
ou aide. Il y avait des collecteurs chargés de prélever ces
subsides à domicile. Un article de la grande charte , re-
nouvelée par Edouard I", autorisait le roi à prélever un
quinzième sur toute espèce de marchandises, et on nomma
des commissaires chargés de la fixation de cet impôt. Sous
le règne de Guillaume P', le chiffre de l'impôt était de
400,000 liv. st. Il diminua ensuite graduellement jusqu'au
règne de Henri III , sous lequel il ne fut plus que do
80,000 liv. st. Les guerres d'Edouard I" le firent bientôt
remontera i5o,ooo liv. st.; et Edouard II le porla à
i54,ooo liv. st. Après le règne de ce prince, il diminua
de nouveau -, et sous Henri YI, on le voit réduit à 64,000
liv. st. De cette somme, il remonta à 100,000 liv. st. sous
Richard III j à 4005O00 liv. st. sous Henri VII, et à
DE L'niPOT EN ÀNGLETERllE. I97
800,000 liv. St. SOUS Henri VIII. Pendant le règne d'Eli-
sabeth, l'impôt ne dépassa point 5oo,ooo liv. (i2,5oo.ooo
fr.), et Charles P% malgré tous ses etForts, ne put le por-
ter au-delà de 890,819 liv. st. Ce fut sous le despo-
tisme militaire de Cromwell que, pour la première fois,
l'impôt dépassa un million st. (20,000,000 fr.). Les prodi-
galités de la restauration l'élevèrent à 1,800,000 liv. st. y
et à la fin du règne de Jacques II, il était de 2,000,000
liv. (5o, 000, 000 fr.). Avec ce revenu, Jacques U entre-
tenait une armée permanente de trente mille hommes , et
une flotte magnifique , composée de 178 voiles, montée
de 4^5000 marins et armée de 6,930 pièces de canon. La
liste civile était con^dérable -, et le budget, dont la somme
totale s'élevait à 1,699,863 liv. st., laissait cependant
chaque année dans les coffres un excédant de 25o,ooo
liv. st. pour parer aux dépenses imprévues.
A l'époque delà révolution, et à l'avènement de Guil-
laume lU, l'impôt prit un accroissement dont on n'avait
point eu d'exemple jusqu'alors. Les Hollandais ne tardè-
rent pas à naturaliser chez nous leur talent en matière
fiscale. On vit paraître des taxes sur les terres, sur les
maisons, sur les fenêtres, sur la drèche , le houblon , le
verre, le papier, le savon, le cuir, la chandelle , le suif,
les fiacres, le miel, etc., etc. Les taxes qui existaient déjà
furent doublées , triplées , quadruplées. On engagea le re-
venu public pour trois ans, moyennant une somme de
5oo,ooo liv. st. ^ c'est de cette époque que date l'origine
de notre dette publique. Douze ans après la révolution ,
les impôts et les emprunts levés ou contractés par le roi
Guillaume s'élevaient à la somme de 66,000,000 st. j et
à la mort de la reine Anne, c'est-à-dire après un intervalle
de vingt-six ans, leur total était de i5o,ooo,ooo st. Le
reste est connu j on sait que , dans le cours du dernier
JC)8 DE l'impôt en ANGLETETIIIE.
siècle, i impôt s'est élevé de 2,000,000 à 5o, 000, 000
liv. st. 5 et que cependant la dette publique a atteint le
chiffre énorme de 800,000,000 liv. st. (vingt milliards de
francs ) !
Si la prospérité d'un pays était en raison indirecte de l'im-
portance et de l'accroissement de ses impôts , il va long-tems
que l'Angleterre serait arrivée au comble de la détresse.
Par bonheur , il n'en est pas ainsi. Les prédictions sinistres
qui , à chaque moment de crise , ont annoncé la ruine du
]iavs comme imminente et inévitable , ont été démenties
l une après l'autre 5 et la fortune privée, loin de souffrir la
moindre altéralion , s'est accrue d'une manière remarqua-
ble. En 1688, le montant des revenus des particuliers était
évalué à 49^000,000 st. En 1776, il était de 100,000,000
st. -, en 1793, il s'élevait à 126, 000, 000 liv. st.-, en 1806, à
170,000,000 liv. st. Aujourdhui on peut évaluer à plus de
000,000,000 st. le revenu imposable delà Grande-Breta-
gne. Mais OQ appréciera mieux encore la position du pays,
en comparant les résultats de son industrie à diverses épo-
ques. Dans un intervalle de quarante années, la quantité de
produits des manufactures anglaises a quadruplé. Les expor-
tations de ces mêmes produits, qui, en 1792, étaient d'assez
peud'importance.se sont élevéesen i8i4à 33,ooo,ooo st.5
en i83o, elles ontatteintle chiffre de 55,ooo,oooliv.st.,el
le nombre de tonneaux employés dans la navigation par
ces exportations, qui, en 1792, n'était que de 175,000,
est maintenant de 730,000.
De ce que nous venons de dire, on doit conclure que ,
dans un pays bien administré , l'impôt , pourvu qu'il soit
exactement en rapport avec les services publics, peut être
augmenté sans ajouler aux charges de la nation , lorsque
l'industrie est dans un état progressif. La raison en est
évidente. Tout perfectionnement industriel , en augmen^
DE l'impôt en ANGLETERRE. I99
tant les fortunes particulières, donne aux individus plus
de latitude pour subvenir aux besoins de l'état. Mais
à rétablissement de Timpot se rattachent certaines con-
sidérations, qui, si elles sont négligées, peuvent avoir
les conséquences les plus funestes. D'abord , il faut que sa
répartition soit faite sur des bases équitables. Alors tout
citoyen , en échange de la protection qu'il reçoit du gou-
vernement , doit à son tour contribuer à le soutenir suivant
l'importance de son revenu. Si le législateur ne sait point pro-
portionner les charges aux facultés des contribuables, elles
donnent naissance à une foule de récriminations. De là ces
mécontentemens sans nombre qui, s'envenimant à mesure
qu'ils vieillissent, amènent quelquefois ces catastrophes aux-
quelles les publicistes et les historiens attribuent souvent des
causes toutes différentes. Ce n'est pas tout : il faut, pour
que l'impôt ne soit pas impopulaire, qu'il ne porte atteinte
ni à la santé ni au moral du peuple. En attaquant la santé
du peuple , il paralyse les progrès de l'industrie , cette
source première de la prospérité nationale ^ en affectant le
moral du peuple , il brise les liens qui l'attachent au gou-
vernement \ il pervertit ce bon sens qui lui fait distinguer
ses véritables intérêts , et le livre ainsi sans défense aux in-
sinuations mensongères que des intrigans ambitieux ex-
ploitent à leur profit.
L'impôt, comme on sait , est divisé en deux branches
bien distinctes. On entend par impôt direct celui que le
contribuable verse entre les mains de l'agent du gou-
vernement, sans lintervention d'un ou de plusieurs tiers.
Tel est celui sur les maisons , les fenêtres , et en général
sur la propriété foncière. L'impôt indirect est celui qui
est établi sur les divers articles de consommation. Il se
prélève , soit sur la fabrication , soit sur l'importation des
denrées imposées , et dès lors il fait partie intégrante de
leur valeur matérielle. Les taxes de la première espèce n'en-^
200 DE L IMPOT EN ANGLETERRE.
trcnt dans la composition du revenu public de la Grande-
Biclagne que pour une faible partie 5 les taxes indirectes
prédominent ^ car nos législateurs ainsi que ceux du
continent ont pour elles un penchant irrésistible. En
voici la raison : le sacrifice qu'impose une contribu-
tion directe est patent pour tous , et n'admet aucun dé-
guisement , car chaque individu sait exactement quelle
part de richesse le gouvernement lui enlève. L homme, par
un sentiment naturel, ne consent que difficilement à l'a-
bandon d'une parlie des produits de ses veilles ou de son
industrie, à moins qu'il n'obtienne en retour un équiva-
lent plus utile ^ d'un autre coté, comme il est assez diffi-
cile aux masses d'apprécier les bénéfices qui résultent de
Télat social, elles ont en général une grande répugnance
à payer de fortes contributions. Dès lors, pour prévenir
les plaintes , les gouvernemens, au lieu d'imposer les arti-
cles que produit le contribuable , imposent ceux qu'il
achète. Grâce à ce système, plus compliqué qu'il ne le
parait au premier coup d'oeil, on déguise ce qui est effec-
tivement payé ^ et si la contribution n'est pas très-considé-
rable, les acheteurs confondent limpôt avec le prix naturel
de l'article imposé j ils perdent ainsi l'idée de la contribution
qu'ils paient , et par conséquent Tantipathie quelle leur
causait. Malgré cela, on ne peut s'empêcher de reconnaître
que les contributions indirectes portent un préjudice no-
table à la société en général ; car lorsque les producteurs
achètent des matières premières , ils sont obligés d'en
pa>er le montant par anticipation, et ils se prévalent de ce
paiement pour élever le prix de l'article imposé , non seu-
lement en raison du taux de l'impôt, mais encore de Tin-
térct du capital avancé. Le détaillant a pavé le thé, le sucre
elle café au marchand en demi-gros j celui-ci au négociant,
qui en a payé les droits directement au fisc. Or chacun de
ce3 intermédiaires a dû pécç'&sair^mept ^'indemniser de ses^
DE l'impôt en ANGLETERHE. 201
soins et de ses avances de fonds , en surchargeant plus ou
moins le prix de ses marchandises , et la part qu'il retient
excède toujours la somme qu'il a payée au fisc. Ainsi le
consommateur paie plus que le gouvernement n exige ,
sans que le trésor y gagne une obole.
Dans l'examen qui va nous occuper , partons donc de ce
principe, que , des deux espèces d'impôts , direct et indi-
rect, le premier, lorsqu il est établi sur une assiette équi-
table , est le plus convenable et le plus rationnel ^ il
est perçu sans détours , sans déguisement , et peut élrc
facilement apprécié par tout le monde , tandis que le der-
nier , indépendamment des abus auxquels sa mauvaise
répartition peut donner lieu , a le grave inconvénient de
faire sortir de la poche du contribuable le double de ce
que la loi l'oblige à donner au gouvernement.
Dans l'année i832 , le chiffre rond de l'impôt s'est élevé
à 5o, 000,000 st. Yoici de quels élémens il se compose :
Liv. st. Fi-ancs.
Excise , 19,000,000 47»5oo,ooo
Douanes 1 7,000,000 42,5oo,ooo
Timbre 7,000,000 17,600,000
Impôts directs 4îOOO.ooo 10,000,000
Postes et articles divers 3, 000, 000 7,000,000
Total.,. 5o, 000, 000 1,260,000,000
On peut diviser en cinq classes générales les objets sou-
rais à l'impôt :
Lir. et
!• Lo« maisons et les fenêtres. .... 4 » 4.ooo»ooo
a° Les denrées de première nécessité 120,000,000
3° Les matières premières * 6,000,000
4" Les manufactures , 2,000,000
5» Les objets de luxe (timbre compris) 18,000,000
Total égal 60,000,000
202 DE L IMPOT EN ANGLETERRE.
Nous allons examiner séparément chacun de ces cha-
pitres.
Impôts directs. — On comprend sous celte dénomina-
tion , comme nous l'avons déjà dit, les taxes imposées sur
les maisons , sur les fenêtres , et en général sur la pro-
priété foncière. Nous n'aurions aucune récrimination à
élever contre cette hranche du revenu puhlic si elle était
établie sur des bases justes et équitables. Mais il n'en est
pas ainsi , comme nous allons le démontrer.
La taxe sur les maisons et les fenêtres date du règne de
Guillaume III. Le Parlement accorda alors au gouverne-
ment 2 schell. par an sur toutes les maisons habitées, à
Texception des chaumières ^ 6 schell. sur toutes les habi-
tations ayant de lo à 20 fenêtres, et 10 schell. sur celles
ayant 20 fenêtres et au-dcià. On ajouta dans la suite un
droit de 10 schell. sur les maisons ayant de 20 à 3o fenê-
tres , et de 20 schell. sur celles ayant 4o fenêtres et au-
delà (i). L'impôt n'avait été voté que pour trente ans, à dater
de Noël 1710 j cà l'expiration de ce délai, la suppression
n'eut pas lieu , et la taxe fut même augmentée. C'est là un
reproche grave qu'on peut adresser au gouvernement;
mais la situation difficile où il se trouvait en 1740 5 ne lui
permit pas de se priver d'une ressource si importante.
Bien plus, il ajouta à la taxe des portes et fenêtres un droit
sur la valeur locative de chaque maison, valeur qui
fut déterminée de la manière la plus arbitraire. Ainsi,
(i) Chaque mai?ou ayant huit croisées est imposée aujourd'hui à
î6 gchell. G den. (20 fr. 65 c. ) ; celle qui en a seize paie 5 liv. st.
18 schell. 6 den. (98 fr. i5 c. ) ; et celle qui en a trente-deux paie
10 liv. st. i5 schell. 5 den. (266 fr. Go c). Les maisons supportent en
outre un droit sur leur Taleur locative , qui varie de 1 schell. 6 den.
(1 fr. 90 c. j par liv. st. (26 fr.) ; à 2 schell. lo den. (3 fr. 60 c.) sui-
vant l'importance de feslimation du loyer ; c'est-à-diie de 7 1/2 p, oJQ
dans le premier cas , et de i4 dans lé second.
DE l'impôt en AKGLETERRE. 20 3
tandis qu'une simple boutique de Regent-Street , à Lon-
dres , pale 56 liv. st. ( i,4oo fr. ) d'impôt annuel, le
palais de Stowe , appailenant au duc de Buckingliam,
habitation princière , avec une façade de 916 pieds, des
colonnes corinthiennes , un parc immense , contenant des
tours, des obélisques, des temples, etc. , n'a été imposé
qu'à 42 liv. st. (i,o5o fr.)
Hedlestone , appartenant à lord Scarsdale , habitation
magnifique , composée de deux pavillons réunis par une
galerie de 36o pieds de longueur , avec un péristyle sou-
tenu par 20 colonnes d'albàlre , ne paie que 28 liv. st.
(700 fr.) de contribution.
On a été plus indulgent encore pour Holkham-P arh ,
superbe château appartenant à l'honorable W. Coke , car
il n'est imposé qu'à 8 liv. st. (200 fr.) seulement. Ainsi un
marchand de Fleet- Street^ de Cheapside ou de TFappijig,
paie pour les portes et fenêtres de sa modeste habitation
trois et quatre fois plus que les plus riches lords d'Angle-
terre , pour leurs somptueux palais.
Pour atténuer l'injustice de cette répartition, on a dit qu'il
était difficile de proportionner la taxe à la valeur localive des
habitations de luxe éparses dans le pays. Il parait qu'on n'a
pas éprouvé la même difficulté à l'égard des maisons entas-
sées dans les villes commerçantes. Nous avons pris sur un
tableau officiel huit de ces villes , Londres compris, et
nous avons trouvé 602,476 liv. st. (15,619,000 fr. )
pour chiffre de leurs taxes réunies. A côté de ces huit
villes, nous en avons placé huit autres, également de pre-
mier ordre , mais non commerçantes ^ leurs taxes réunies
ne s'élevaient qu'à 98^000 liv. st. (2,45o,ooo fr.). Mais
c'est surtout sur la métropole, grand foyer, comme on sait,
de commerce et d industrie, que cet impôt pèse de toute
&a force. Sur 2^000,000 liv. st. (00,000,000 fr.) environ
âo4 DE l'impôt en Angleterre,
qu'il fournit au trésor, Londres et Westminster produisent
plus de4oo,ooo liv. st. (10,000,000 fr.)
IN 'est-ce pas étrange que , dans un pays où le commerce
et l'industrie ont été les principales sources de la richesse
nationale, ceux qui les exercent soient traités avec tant de
rigueur et d'injustice ? Qu'un négociant fasse construire de
nouvelles usines , des magasins spacieux , d'immenses
ateliers; aussitôt le fisc , avec ses milles griffes , vient pré-
lever le bénéfice le plus liquide , le plus clair, qui peut
résulter de ces entreprises dispendieuses. S'il prend fan-
taisie, au contraire, à un noble lord délever une fastueuse
résidence , d'entasser marbres et granits , personne ne le
tourmente , on le laisse en paix jouir de ses constructions,
et lorsqu'enfin on se décide à le soumettre à la taxe , c'est
toujours dans une proportion vingt fois moindre que celle
qui a servi pour imposer le pauvre industriel. Ainsi tandis
que le fameux hôtel de Northumberland à Charing- Cross
paie une taxe de 4 à. 1/2 (45 c. ) par pied carré , la bou-
tique du mercier qui est à coté paie 7 schellings ( 8 fr.
75 c.) par pied ! quelle justice I
Tels sont les motifs qui tendent à rendre impopulaire la
taxe sur les maisons et les fenêtres. Si sa répartition était
moins injuste , les griefs qu'on élève contre elle tomberaient
d'eux-mêmes. On a dit que c'est un impôt sur l'air et la
lumière-, qu'il détruit la santé du peuple en le forçant à
habiter des rues sales et mal aérées; qu'il nuit à l'agran-
dissement et à l'embellissement des villes, et qu'il réunit
ainsi le double inconvénient de compromettre le bien-être
physique du peuple , et de paralyser son industrie. En
quittant ces immenses rues où s'étale la pompe du luxe ,
parcourez ensuite ces petits passages, ces sombres allées ,
ces étroites ruelles où la lumière du jour ne plonge jamais,
et voyez cette population luive , pâle et étiolée sortant de
DE L IMPOT EN ANGLETERHE. 2o5
ses demeures enfumées, qui se traîne à peine plutôt
qu'elle ne marche ; alors vous serez convaincus des dé-
plorables efifets de celte loi aussi barbare qu'impolilique.
En faisant porter l'impôt dans une juste proportion sur
toutes les propriétés , non pas selon leur valeur fictive ,
mais selon leur valeur réelle , on affranchirait les indus-
triels et les classes inférieures d'un fardeau qui pèse tout
entier sur eux. L'industrie suivrait librement son essor,
et chacun acquitterait sans regret une taxe à laquelle du
moins on ne peut refuser un mérite , celui de ne point
donner prise à l'arbitraire ni à la déception.
Taxes sur les denrées de première nécessité. — Nous
avons compris sous cette dénomination, non seulement
les objets indispensables à la vie , mais encore divers au-
tres dont le peuple se plaît à faire usage , soit par suite
d'une longue habitude, soit à cause de quelques circon-
stances climatériques. Dans les 5o, 000,000 liv. st. dont se
compose le revenu public de la Grande-Bretagne, cet article
figure pour 20.000,000, c'est-à-dire pour près de moitié.
C'est là un des torts les plus graves qu'on puisse reprocher
au svstème actuel : c'est un des abus auxquels il importe le
plus de remédier. Nous l'avons dit : rien ne conduit à la
démoralisation comme la misère ; et la démoralisation est
l'ennemi le plus dangereux que les gouvernemens aient à
redouter. Ces considérations sont par elles-mêmes de la plus
haute importance \ mais elles sont corroborées par d'autres
considérations financières qui s'y rattachent. L'impôt sur les
denrées de première nécessité, du moins sur celles qui sont
produites par notre sol , a pour l'agriculture et pour lin-
dustrie les inconvéniens les plus graves. Nous prendrons
pour exemple la taxe établie sur la fabrication de la drèche.
Il est constant que le moral d'un peuple a pour prin-
206 DE L IMPOT EN ANGLETEP.RE.
cipe l'action du climat sous lequel il \it et l'influence
de son régime habituel. Il est aisé de se convaincre de
la justesse de cette doctrine, en mcltanl en parallèle quel-
ques nations dont le caractère est diamétralement op-
posé ; les Anglais par exemple avec les Irlandais, les Al-
lemands avec les Français , et les Hollandais avec les
Portugais. L'Angleterre , TAllemagne et la Hollande con-
somment à elles trois une quantité de bière plus considé-
rable que le reste de l'Europe. En Irlande , en France
et en Portugal, au contraire, toutes les classes font un
usage fréquent de spiritueux ou de vins légers. Les peu-
ples des trois premiers pays sont renommés pour leur
patience dans le travail et leur persévérance dans leurs en-
treprises ] ils sont en général d'un tempérament robuste
et flegmatique, d'un caractère généreux et franc jusqu'à
la rudesse -, tels étaient autrefois ces hiaxes yeomen tant
célébrés dans noire histoire. Les trois autres peuples se
font remarquer par leur promptitude dans le conseil et
leur rapidité dans l'exécution. Ils ont le caractère pétulant
et le tempérament sanguin , mais ils manquent de fermeté
dans les revers. Ils nous serait facile de démontrer que le
genre de boisson en usage dans chacun des pays dont nous
venons de parler influe puissamment sur le caractère et
le phvslque de ses habilans. iNlais ce n'est pas ici le lieu-,
nous nous bornerons à dire que la bière de bonne qua-
lité , prise avec modération, est une des liqueurs les plus
saines qu'on puisse adopter. Le principe sucré de l'orge,
combiné avec lamertumc du houblon , la rend à la fois
nutritive et tonique. Ainsi le fisc, en gênant pas ses exac-
tions la consommation de la bière , fait un tort incalcu-
lable à la santé et au moral du peuple.
L'usage de la bière remonte aux tems les plus reculés
DE L J.MPOT EN ANGLETEnnE. O.O'J
de la monarchie an{;;laise. Mais la taxe qui pèse sur sa
consommalion ne claie que do cent cinquante ans envi-
ron \ el depuis celle époque la consommation a été, non
pas slalionnaire , m<?is rétrograde. L'impôt sur la drèclie
fut établi sous le règne de Guillaume III. Il était d'abord
de 6 d. (60 c.) par boisseau ou de 4 schell. (5 fr.) par
quarler ; en 1787, on Téleva à loschell. 6 d. (i3 fr. 10 c.)
parquarter-, en 1791, à 19 schell. 6 d. (24 fr. 60 c.); en
1802, à 18 schell. 8 d. (22 fr. 90 c.) 5 et en i8o4 à 38
schell. 8 d. (48 fr. 3o c.)
Voyons quelles ont été les conséquences de cet accrois-
sement successif de l'impôt.
Dans les dix années qui se terminèrent à 1793, la con-
sommation de la drèche en Angleterre et dans le pays de
Galles avait été de 3^542, 000 quarlers.
Dans les dix années se terminant
à 1823, elle a été de 3,182,776
Différence en moins dans la
consommation 359,224
Et cependant à la première époque, la population dupays
n'était que de 5,5oo,ooo habitans, tandis qu'à la seconde
elle s'élevait à 12,000,000. Ainsi en 1723, on consom-
mait annuellement 4 1 gallons de bière par tête 5 et en 1 823,
on en a consommé 16 seulement j différence 25 gallons.
Les effets de cette taxe anti-nationale ont agi sur f Ecosse
d'une manière aussi funeste. En 1802, époque où la taxe
n'était que de 7 d. (70 c.) par boisseau, la consommation de
la drèche s élevait à 2,014, 526 boisseaux. En i82i,la taxe
ayant été portée à 3 schell. 6 d. (4 fr. 35) j la consommation
se réduisit à 1,182,208 boisseaux; différence en plus dans
la taxe, 2 schell. 1 1 d.; différence en moins dans le nom-
bre de boisseaux consommés, 832, 38i. Les résultats de la
taxe sont encore plus déplorables en Irlande. De 1795 à
20 8 I>E l'impôt KN A^GLETERÏlE.
1821 5 la consommation de la drèche a été réduite de
1,284)000 boisseaux à 173,000 (i) !
Mais, quelque onéreux que soit cet impôt, la manière dont
on le perçoit, le rend encore plus vexaloire. Les règlemens
de l'excise veulent que l'orge soit répandu sur le plancher
d'une certaine manière-, qu'on le tienne dans un endroit
humide, et qu'on Ten retire à un tems donné. Ces res-
trictions qu'on applique indistinctement à toutes les qua-
lités de grain deviennent nuisibles en certaines circon-
stances, et causent ainsi aux propriétaires un préjudice
qu'il n'était point dans l'intention du législateur de leur
imposer.
A tous ces griefs ajoutons-en un autre non moins grave.
La répartition de la taxe n'est point équitable et ne peut pas
l'être. Les comtés les plus pauvres, c'est-à-dire ceux dont
le sol est sablonneux et par conséquent d'une qualité in-
férieure, supportent presque seuls le poids de l'impôt. En
eÊfet, c'est en général dans les terres légères et sablonneu-
ses qu'on sème l'orge -, et on sait que ce genre de culture
Note du Tr. L'auteur anglais a négligé de dire que le droit sur la
drèche ayant été réduit au mois de février 1822, à 2 schell. 6 don.
(3 fr. 10 c.) par boisseau, ou 20 schell. (24 fr. 80 c.) par quarter, la
consommation avait considérablement augmenté, et par suite le mon-
tant total des perceptions. C'est une omission grave et que nous re-
levons avec d'autant plus d'empressement qu'en France des hommes
d'un talent distingué cherchent à démontrer que l'abaissement des
droits sur les objets de consommation générale ne détermine pas une
augmentation sensible dans la demande , et que cette sage mesure ne
tourne pas au profit du trésor. Les droits sur la drèche qui, en 1821,
ne montaient qu'à 3, 060, 000 liv. st. (84,000,000 fr.) s'élevèrent en
1822, par suite de la diminution de la taxe, à 5,918,000 liv. st.
(97,960,000 fr.) ; c'est-à-dire à i5, 000, 000 fr. de plus qu'en 1821.
- L'impôt sur la drèche, en i85i, a produit 4»359,ooo liv. st.; c'est-à-
dire 25,000,000 fr. de plus qu'il y a dix ans.
DE L IMPOT EN AAGLIiTEllUE. 209
demande beaucoup de soins et de frais. Ainsi la taxe sur la
drèche, en restreignant la eonsommalion de l'orge, frappe
d'une ruine certaine les propriétaires des terrains miiigrcs,
d'autant plus qu'ils ont été obligés de faire des dépenses
considérables pour les mettre en rapport.
Tout se réunit donc [lour solliciter la suppression de
cet impôt : les véritables intérêts financiers du royaume',
ceux des classes moyennes de la société , et la santé
ainsi que le moral des classes pauvres. Depuis que le prix
de la bière a augmenté, le peuple s'est adonné à l'usage
des spiritueux ; dans les campagnes , le journalier ne s'as-
sied plus à la table frugale du maître de la ferme ^ la néces-
sité et l'babitude Tentrainent au cabaret. Sans amis qui
l'aident de leurs conseils, il liante les désœuvrés et les pa-
resseux dont il adopte bientôt les mauvaises babitudes, et
dans une nuit de débaucbe . le gain d'une semaine de
travail a bientôt disparu. Il n'en était pas ainsi quand le
fermier (idsait lui-même sa drèche , brassait sa bière et
nourrissait ses domestiques. Chacun d'eux voyait en lui
un ami, un père, et se faisait un honneur de vieillir sous
le toit qui l'avait vu naitre.
Nous ne saurions trop le répéter , de toutes les taxes sur
les objets de première nécessité, celle sur la drèche est,
selon nous, la plus funeste. C'est elle qui a introduit dans
notre pavs le goût des liqueurs fortes, fléau dont les tristes
effets ne se font déjà que trop sentir, et qui finira, si Ton
n'y apporte de prompts remèdes, par être la source de
maux incalculables.
Nous ne serons pas aussi sévères à l'égard des autres
objets compris dans ce chapitre. Le pauvre , comme le
riche , a des obligations à remplir envers la société. Son
industrie et son travail forment son seul capital, il est vrai -,
mais il ne doit pas moins concourir à supporter les cbar-
VII. 14
aïO DE L niPOT EN ANGLETERRE.
ges de l'état qui lui en assure le libre exercice. Mais si la
classe pauvre n'est pas fondée à réclamer pour elle une
exemption des charges publiques , il est encore moins
juste de lui en fliire supporter plus que sa part, et c'est ce
qui a lieu maintenant. Nous appelons surtout l'attention
des législateurs sur ce point ; qu'ils se hùlent de supprimer
CCS taxes qui peuvent avoir une influence pernicieuse sur
la santé du peuple ; et qu'ils modifient celles qui tendent
à le priver de délassemens agréables ou salutaires. On
ne doit pas craindre de perdre quelques millions : les
moyens ne manqueront pas pour remplir le vide ; il faut
avant tout être bien convaincu d'une chose , c'est que
de tous les ennemis qui menacent une nation, les plus re-
doutables sont la misère et la corruption.
De l impôt sur les matières premières. — Le chiffre de
l'impôt prélevé sur les matières premières , qui servent
à alimenter, soit les manufactures , soit les divers ateliers
de construction , s'est élevé dans les dernières années à
6,000,000 st. environ. Cet impôt ne pèse pas sur la classe
pauvre d'une manière aussi directe que celui sur les den-
rées de première nécessité , cependant les conséquences
en sont funestes pour la fortune publique , car il nuit
essentiellement à la circulation des capitaux. Plus un pays
manufacturier peut se procurer à bon marché des ma-
tières premières, plus la somme de capitaux quil consacre
à leur achat est considérable. La taxe imposée sur les
matières premières , en haussant leur prix , doit donc
influer d'une manière sensible sur la richesse des pays
industrieux , puisque l'extension des manufactures dé-
pend de la quantité de matières premières achetées.
Cette diminution dans le mouvement du capital est une
perte pour la fortune publique. L'impôt sur les ma-
tières premières a encore un inconvénient fort grave i
DE t IMPOT EN ANGLETERRE. 21 i
il compromet la prospérité de nos e.xporlatioiis en aug-
mentant le prix de la main-d'œuvre j il ôle à nos fa-
bricans les moyens de lutter avec avantage contre la
concurrence étrangère. Toutes les personnes qui sont
initiées dans les secrets du haut commerce savent com-
bien une légère différence dans les prix influe quelque-
fois sur une opération commerciale. Quand les impôts
sur les matières premières n'augmenteraient que de deux
à trois pour cent le prix de fabrication de nos produits ,
c'en est souvent assez pour faire donner la préférence aux
produits d'une autre nation. L'industrie a fait, en Europe,
depuis quelques années, des progrès considérables ^ ne
nous reposons pas aveuglément sur notre suprématie com-
merciale. Nous avons devant les yeux l'exemple de la Hol-
lande. Elle aussi a ruiné son industrie à force de la pres-
surer : elle a tué sa poule aux œufs dor.
De Vinipôt sur les manufactures. — Nous ferons à l'é-
gard de cet impôt, qui, du reste, n'entre que pour deux mil-
lions environ dans la composition du revenu public, les
mêmes objections que pour celui sur les matières premières.
La consommation de tous les articles fabriqués en général
dépend du prix auquel ils sont livrés \ ainsi toute taxe qui
a pour effet d'élever ce prix porte par là même un coup
funeste à l'industrie , en restreignant le placement de ses
produits. Nous allons donner une idée delà manière dont
rétablissement de cette branche du revenu public a réagi
sur quelques produits de nos fabriques. Dansfintervalle de
1793 à 1828 , les droits sur les glaces et cristaux ont
été augmentés de cinq sixièmes : qu'en est-il résulté ?
Dans les cinq années de 1789 à 1798, la consommation
des marchandises de celle nature avait été de 190,000
quintaux^ dans les cinq années de 1821 à 1825, elle a
i\A ïéduile k iôSjQoo quintaux \ diffëreuçç ^normç ^
2lft DE L IMPOT EW AJ\GLET£«.RE.
si Ton considère rau{^menlalion survenue dans la popula-
tion et dans les forlunes. Les proportions ont été les mêmes
dans les autres branches d'industrie dont les produits ont
été frappés d'une semblable augmentation de droits.
Si la législature ne croit pas devoir supprimer ces
taxes, que du moins elle les allège, et leur otc ainsi une
partie do leur influence désastreuse : qu elle distingue sur-
tout les arlicles pour lesquels une taxe est une espèce de
prohibition. En vain dira-t-on que les droits prélevés sont
remboursés aux fabricans lors de Vexportation de leurs
liroduils j cette restitution est elle-même un inconvénient
qui milite contre l'impôt. Il est certain en effet que de celte
manière les frais de perception se trouvent doublés par
ceux que le remboursement nécessite.
De l'impôt sur les objets de luxe importés. — De toutes
les branches de Timpot, aucune n est plus en harmonie que
celle-ci avec les principes de l'équité. Ces objets sont pres-
que entièrement em.ployés par les riches ^ et si les classes
pauvres en fout usage, c'est dans une proportion très-faible.
Ils n'ont qu'une influence très-secondaire sur l'industrie
nationale \ et s'ils étaient maintenus dans des limites conve-
nables, il serait injuste d'élever la moindre réclamation à
leur égard. Mais comme jusqu'à présent ils ont été
portés à un taux excessif, loin d'être utiles à l'état, ils lui
deviennent funestes, en donnant naissance à la contre-
bande. Il n'est personne qui ne sache avec quelle activité
elle s'exerce sur toute f étendue de nos côtes, et quels
frais énormes le gouvernement est obligé de faire pour
la réprimer. Un rapport présenté dernièrement au chan-
celier de l'échiquier évaluait ces frais à un million ster-
ling- par an. Comme la contrebande n'est avantageuse
pour ceux qui Texercent que par l'élévation des droits^
comme il est prouvé que tous les efforts du gouverne-
DE L IMPOT EN ANGLETERRE. 21 j
ment sont et seront toujours iinpuissans pour la réprimer,
il n'est qu'un seul moyen d'y mcllrc un terme *, c'est de
réduire les droits.
La réduction des droits sur certains objets de luxe, no-
tamment sur les vins deFrance, et sur quelques autres pro-
ductions de ce pays , ne peut manquer d'avoir les résultats
les plus avantageux. Des relations libres et fréquentes avec
la France seront pour l'Angleterre une source de prospérité ^
ces deux nations, par leur position géographique et la na-
ture de leur sol , semblent destinées à vivre de l'échange
du leurs produits. Placées toutes deux à la tète de la
civilisation, séparées seulement l'une de l'autre par un
bras de mer, elles réunissent les dons les plus divers et les
plus précieux de la nature. Si Tune étale les richesses de
l'industrie et les merveilles des arts mécaniques , lautrc
s'enorgueillit de la fertilité de son sol et de la variété de
ses productions naturelles. Aussi, avons-nous toujours
imputé à une politique mal habile toutes ces taxes exa-
gérées que ces deux états ont tour à tour fait peser sur
leurs produits respectifs. Si depuis que ce funeste système
de droits prolecteurs a prévalu , on supputait tout ce qu'il
en a coûté aux deux nations , on serait convaincu que
c'est par la plus amère des dérisions qu'on les a décorés
d'un titre aussi mensonger. Colbert sobstina à faire de la
France un pays manufacturier , et crut qu'il suffisait,
pour la forcer à produire , de prohiber l'entrée de tous
les produits des fabriques étrangères. Pendant quelques
instans les manufactures prirent un essor factice-, mais
La France ne tarda pas h se ressentir des funestes effets
de ce nouveau système. Elle vit doubler et tripler le prix
de tousses objets de consommation, sans que l'état de ses
fabriques en fût plus prospère. La Hollande, usant de re-
présailles j prohiba bientôt les produits de lu France j et;
21 4 DE l'impôt en AKGLETERHE.
celle lutte commerciale ne fut pas plus heureuse pour elle
que pour sa rivale.
L'Angleterre entra à son tour dans le système des pro-
liibilions, et laissa loin derrière elle tous les peuples qui
l'avaient devancée dans cette voie, et aujourdhui encore ce
n'est qu'à grand'peine qu'elle abandonne un système si vi-
cieux. Nous faisons des vœux sincères pour que les gouver-
nemens des divers états de l'Europe et du Nouveau-Monde,
adoptant enfin une politique plus large et des vues plus
g^Micreuses, renoncent au prélèvement de droits évidem-
ment contraires au bien-être des peuples. En donnant à
chaque contrée une température et des productions diffé-
rentes , la nature a voulu que toutes se fussent en aide les
unes aux autres. Otons les entraves qui gênent l'industrie,
et nous la verrons bientôt, dans chaque pays, sexercer sur
les objets pour lesquels la nature du sol ou le génie national
lui assurent une incontestable supériorité.
Mais nous ne savons que trop avec quelle défaveur
le pouvoir accueille toutes les propositions qui tendent à
réduire limpùt. Il a pour chacune d'elles une réponse
banale toujours prèle : a Les circonstances actuelles
s'opposent à toute espèce de réduction. » Cette fin gé-
nérale de non-recevoir est commode en ce qu'elle dis-
pense de statuer sur le mérite des propositions ^ mais
elle est fondée sur un raisonnement faux. Elle tendrait à
faire supposer que toute réduction a pour résultat d'ame-
ner une diminution dans les produits des taxes, tandis
que c'est précisément le contraire qui a lieu. Un article
soumis à des droits immodérés ne peut être consommé
que par la classe riche, et, par conséquent, la consom-
mation doit toujours en être extrêmement restreinte. Si l'on
diminuait ces droits, de manière à rendre le même article
accessible aux classes moyennes de la population , la con-
DE l'oIPOT en ANGLETERRE, SI 5
sommation en augmenterait dans une proportion égale au
nombre des consommateurs j et nul doute que les droits
à prélever sur la consommation ainsi étendue n'offris-
sent une augmentation sensible sur ceux qui frappaient
la consommation restreinte à une classe privilégiée. Ce
que nous avançons n'est point une vaine spéculation. Des
expériences réitérées en ont démontré la vérité.
En 1745 , on réduisit le droit sur le thé de 4 scliell. la
livre à i sch. Quel fut le résultat de la réduction ? Dans les
trois années antérieures à 174^ , le produit des droits sur
le thé avait été de 444^6^9 li'^'- st. \ dans les trois années
antérieures à 1749 j il s'éleva à 804,791 liv. st. Les droits
sur cette denrée furent ensuite augmentés successivement
jusqu'en 1784, époque où ils atteignirent le taux de
119 p. y^-, puis cette année-là même , on les réduisit su-
bitement à 12 p. °/o« Le produit de ces droits eut dû di-
minuer alors dans la proportion de 119 à 12, c'est-à-dire
tomber de 700,000 liv. st à 78,000 environ. Mais la con-
sommation du thé , qui , dans les trois années antérieures
à 1784, avait été, année courante , de 17,200,000 livres
pesant, s'éleva, dans les trois années antérieures à 1788 ,
à 48,164,000 livres pesant : de sorte que le produit des
droits ne diminua que dans la proportion de 3 à i , c'est-
à-dire de la somme de 700,000 livres sterl. à celle de
240,000 liv. st.
En 1808, les droits sur le café étaient de 2 schell. la
livre ^ en 1826, on les réduisit à 6 pences la livre. De
l'une à l'autre de ces deux époques, la consommation s'est
élevée de 4,000,000 de livres à 14,000,000; et le pro-
duit des droits , qui, en 1808, n'était que de 1 44? 000 li-
vres st., s'est élevé, en 1829, à 485, 000 liv. st.
On réduisit, en 1823 , le droit sur les esprits fabriqués
en Irlande, de 5 schell, 6 pences à 2 schell. Le nombre.
^iG DE l'impôt en ANGLETEI\r.E.
dos (gallons d'esprits qui avaient acquitté les droits en 1822
nétait que de 2,000.000 : il fut de 10,000,000 en 1824 j
et le produit de ces droits, qui, en 1822, avait été de
100,000 liv. st., s'est élevé, en 1828, à 1,400,000 liv. st.
Oa opéra, à la même époque, une réduction semblable sur
les esprits fabriqués en Ecosse. La même augmentation
s'est fait sentir dans la consommation des produits et dans
la perception des droits du fisc.
En 1827 , on réduisit le droit sur les esprits fabriqués
en Angleterre, de 12 scbell. à 7 scbell. Du moment où
cette réduction a eu lieu , la consommation annuelle , qui
jusque-là n'avait été que de 3,5oo,ooo gallons par année,
s'est élevée, année courante, à 7,700,000 gallons, et les
produits des droits ont monté de 2,3oo,ooo liv. slerl. à
2,700,000 liv. st.
En 1825 , on réduisit les droits sur les vins français de
II scbell. 5 pences par gallon à 6 scbell. Au lieu de
t83.ooo gallons qu'on avait importés, année courante,
dans les trois années antérieures à 1825, on en importa
382,000 dans les trois années antérieures à 1829-, et les
droits ont monté de 106,000 liv. st. à ii5,ooo liv. st.
Ainsi le droit réduit <à 6 scbell. a px'oduit 9,000 liv. st. de
plus que lorsqu'il était de 11 scbell. 5 pences par gallon.
De tous ces faits, on a le droit de conclure que lors-
qu'un impôt est porté à un taux exorbitant, sa réduction ,
loin d'amener une diminution dans les recettes , peut
tendre à les augmenter. Il est démontré que le vide pro-
duit momentanément dans le trésor par la suppression ou
la réduction de certaines taxes, serait rempli par l'accrois-
sement progressif du produit des autres taxes. Toutefois,
il ne faut pas se le dissimuler, ces résultats ne peuvent
être immédiats. Quelques années s'écouleraient sans doute
avant que l'effet des réducliqns proposées put se fairQ
DE L'IMPOT EN ANGLETERPvE. 'îl']
sentir. Il serait donc imprudent de se reposer sur elles
seules du soin de combler le déficit du trésor. Lors-
qu'on s'occupe d'améliorations en fait de finances, il
faut bien se pénétrer avant tout d'un principe : c'est que
le service du trésor doit toujours être assuré. Il sera donc
indispensable, tout en satisfaisant au vœu général par la
suppression et la réduction de certains impôts, d'en éta-
blir de nouveaux fondés sur la raison et la justice, qui
assurent au trésor des ressources proportionnées aux be-
soins du service.
Onsest beaucoup occupé depuis quelque tems du cboix
d'un impôt dont le produit pût être assez considérable
pour permettre des réductions sur les autres impôts exis-
tans. Les bommes modérés de toutes les opinions s'ac-
cordent à dire qu'une taxe sur les propriétés serait le
meilleur moyen d'arriver au but qu'on se propose. Comme
en général on exagère beaucoup les résultais de cette taxe,
nous allons ici les indiquer : en i8i4, lorsqu'elle fut fixée
à 10 p. o/o, elle produisit 14,000,000 liv. st. Depuis
cette époque , la ricbesse nationale a toujours é'.é en aug-
mentant j à la vérité , les fermages ont baissé de prix , mais
plusieurs circonstances ont contribué à accroître le revenu
national. Ainsi les loyers d'un grand nombre de maisons
construites pendant la paix , ainsi les dividendes des ca-
pitaux versés dans les entreprises de canalisation , dans les
chemins de fer, etc. , etc. Ce n'est donc point exagérer
que d'évaluer à 3, 000, 000 liv. st. le produit qu'on en
tirerait en la fixant à i 1/2 ou 2 pour cent. Dans un ar-
ticle spécial nous examinerons celte importante question
financière , ainsi que celle qui se rattache à la contribution
territoriale proprement dite.
Les partisans de lu répartition actuelle de l'impôt sen-
tent bien que la taxe sur (a propriété est le levier dont on
21 8 DE L IMPOT EN ANGLETETIRE.
se servira lot ou lard pour renverser leur svslème. Aussi
cherchent-ils à accumuler contre elle les dilhcullés et les
objections. Voici celles qui , selon eux , s opposent le plus
puissamment à l'adoption de Timpôt proposé.
1° Tout changement danslimpot occasione, disent-ils,
de graves inconvéniens.
2° L'impôt sur la propriété n'aurait pas pour résultat
un accroissement dans la consommation , parce que la classe
riche, dont les revenus seraient restreints, diminuerait
proportionnellement sa dépense.
'd'' En taxant les riches , on oterait le travail aux pau-
vres.
4° L'impôt proposé chasserait du pays les grandes for-
lunes.
^° Il a une tendance au nivellement des propriétés.
La première objection ne nous parait pas sérieuse ^ il
est incontestable qu'on ne peut passer d un état de ma-
laise à un meilleur, sans se donner un peu de peine , et
sans faire au moins quelques efforts. Mais l'homme sage
sait calculer d'avance sil trouvera dans son changement
de position le dédommagement de ces efforts et de cette
peine.
On objecte ensuite que le changement indiqué ne
produira pas un accroissement de la consommation,
parce que , dit-on , la classe riche , dont les revenus se
trouveront restreints, diminuera proportionnellement sa
dépense. Cet argument n'est pas même spécieux; qu'im-
porte en effet que 1 accroissement de la consommation
provienne du fait de la classe riche ou de la classe pauvre,
pourvu que cet accroissement ait lieu ? En rendant
plus égale la consommation de chacun des membres de
la société , on a du moins rempli le vœu de la raison et
de la justice.
DE L IMPOT EN AXGLETEERE. 2ig
C'est aussi sans fondement qu'on prétend qu'en impo-
sant de nouvelles taxes sur la propriété on oterait au pau-
vre ses moyens d'existence. Il nous semble qu'en n'arra-
chant point aux pauvres , par une répartition vicieuse de
l'impôt, le salaire qu'ils retirent de leur travail , en faisant
contribuer les riches dans la proportion de leur fortune,
en laissant en un mot les capitaux dans les mains de leurs
légitimes propriétaires , les dépenses et les travaux reste-
raient dans les mêmes proportions.
La quatrième objection a quelque chose d'offensant
pour la classe riche, et nous pensons que celle-ci serait
la première à la désavouer. Quoi ! dans la crainte d'entrer
pour quelque chose dans le soulagement des classes mal-
heureuses, les capitalistes émigreraient ! quoi! ils ne con-
sentiraient à laisser chez nous leurs capitaux , qu'à la
charge par nous d'acquitter leurs taxes I A cette condition,
je doute que le marché nous offrit de l'avantage. Mais
qu'on se rassure , les capitalistes n'émigreront pas 5 les ca-
pitaux abondent partout où l'industrie leur offre des
moyens de circulation. Ce n'est point en favorisant les ef-
forts du commerce et en le débarrassant de ses entraves,
que nous bannirons les grandes fortunes.
Enfin le nivellement des propriétés qu'on affecte de
craindre est un épouvantailqui ne peut tromper personne.
Les calculs qui serviraient de base au nouvel impôt sont
connus d'avance ; ces calculs seraient d'ailleurs discutés
au Parlement , et rectifiés dans tout ce qu'ils pourraient
offrir de défectueux.
Déjà dans des momens critiques, lorsque l'Angleterre sou-
tenait dans un combat à mort la question de son existence,
la taxe sur la propriété, en alimentant le trésor sans obérer
les fortunes privées, a soutenu nos armées et celles de nos
alliés," et a déterminé l'issue de la lutte. Qu'elle soit encore
210 DE L IMPOT EN A^•GLETERÏÏE.
une fois noire arche de salut; employons-la comme une
ressource précieuse pour sortir de nos embarras finan-
ciers ; puis laissons-la reposer ensuite dans l'arsenal de nos
lois 5 pour l'en retirer encore lorsque de nouveaux dan-
gers nous y obligeront.
Si pour compléter celte réforme financière, on sup-
prime les droits protecteurs et los monopoles, toutes les
classes de la société subviendront aux charges de l'état sans
efforts , et sans s'imposer de privations. Non seulement la
suppression de ces impots débarrassera le peuple d'au
moins 20,000,000 liv. st., mais les denrées et les matiè-
res propres à la fabrication diminueront de prix; le pro-
duit des capitaux se trouvera augmenté; l'agriculture,
les manufactures et le commerce avec l'étranger seront
encourages ; la fortune publique recevra de nouveaux
accroissemens , et nous serons enfin sortis sans commotion
de nos embarras financiers.
( New Montlily Magazine. )
^1,
^^istoire.
LES PROTESTANS DES GEVENNES,
t.N 1686 ET E.\ l83o.
Pendant que la religion calliolique établissait lente-
ment sa hiérarchie dominatrice, et que, remplaçant la
simplicité primitive de la foi chrétienne par la splendeur
des cérémonies et la multitude des rites , elle jetait sur
les peuples ce grand réseau , filet immense , dont quel-
ques mailles se sont à peine détachées depuis des siècles:
dans quelques coins de l'Europe , sur les cimes de monta-
gnes inconnues , dans les vallées solitaires où la civilisa-
lion ne pénétrait pas , ic christianisme vierge des pre-
miers tems se conservait intact. C'étaient de pauvres pa-
ires, qui avaient reçu par hasard du moine voyageur le
bienfait de Tévangile , et chez lesquels ce vieux flambeau
avait brûlé sans interruption , sans augmenter et sans
diminuer d'intensité. C'étaient des ouvriers des monta-
gnes , ayant peu de rapports avec les villes et qui n'avaient
jamais vu une cathédrale. Telle avait été la religion de
saint Jean et de saint Jacques ^ telle était également la
rehgion de ces hommes simples. Personne ne les accusait
d'hérésie, car on ne les connaissait pas. Mais dès que
quelques fâcheuses collisions vinrent révéler l'existence
d'une peuplade encore attachée à la foi primitive , on vit
aussitôt la cour de Rome foudroyer , lancer ses anathèmes ;
^22 LES PROTESïANS DES CÉVENKES ,
Bossuet s'armer de sou éloquence, et Louis XIV de sou
glaive.
Qui n'a pas entendu parler des dragonades des Cé-
vcnnes -, des horribles cruautés que Baville , intendant
du Languedoc , exerça contre ces infortunés, qui, fidèles
à la foi de leurs pères , ne demandaient que la permission
de prier Dieu eu paix? Cest une histoire qui n'a ja-
mais été faite comme elle devait Tètre , et qui méritait
qu'un homme éloquent s'en emparât. Quelques écrivains
protestans , entre autres Missou , dans son Théâtre sacré
des Cévennes , ont emprunté , pour l'écrire , le stvle pro-
phétique des Cévenols , leur langage fanatique et mysté-
rieux j ils ont adopté leur foi aux prodiges , leur enthou-
siasme biblique. D'un autre côté, Brueys , catholique ,
l'auteur du Fanatisme j^enouvelé , et Fléchier , évéque
de jN'imes , ont pallié tous les torts de leur parti , excusé
tous les actes datrocité commis par les hommes de la croix
blanche , et prêté des couleurs fausses à toute celte por-
tion de Ihisloire.
Quel drame cependant ! La partie la plus sauvage de la
France est la seule qui se soulève contre la brillante tyran-
nie de Louis XIV. Tandis que le reste du royaume se laisse
éblouir par l'éclat dont s'entoure le grand roi \ tandis que
les protestans du Nord et du Midi plient sans murmurer
sous sa main toute-puissante -, tandis que les meilleurs es-
prits de cette grande époque : Labruyère, Arnauld, Pas-
cal, M"^ de Sévigné, Racine, tous, excepté peut-être
Molière , partagent la fureur générale qu'inspirent les
hérétiques -, pendant que les riches se convertissent et
mentent à leur conscience , quelques patres à demi sau-^
vages aiment mieux mourir sur la roue que se par-
jurer; sans armes, sans munitions, sans secours d'aucune
espèce , sans éducation militojve , traqués et poursuivis d^
EN 1686 ET EN l83o. 223
toules paris , traités comme des bélcs fauves , attaqués par
des armées considérables que commandent des maréchaux
de France , ils tiennent ces armées en échec , se rendent
maîtres du pays, et forcent le grand monarque à traiter
avec eux d'égal à égal.
Ces hommes, comme les Puritains de Walter Scott,
dont ils reproduisent n exactement la grandeur et l'atro-
cité , furent barbares , implacables. Pouvait-il en être au-
trement ? ils n'avaient de chance de salut que dans la vic-
toire : on ne leur faisait pas de quartier. Ceux qui ont
parlé avec horreur des exécutions sanglantes qu'on leur
attribue ne rappellent pas les nombreux édits qui les ré-
duisirent au désespoir et les forcèrent à se défendre. Par
l'cdit de 1686, tout protestant qui essayait de sortir du
royaume était condamné aux galères perpétuelles , ses biens
confisqués , ses enfans et sa femme détenus à perpétuité.
Par un autre édit de 1699 , tout nouveau converti était
privé pendant trois années du droit de disposer de ses
biens , sous peine de confiscation. En 1700 , il fut décrété
que si un malade refusait à l'article de la mort les sacre-
mens catholiques , il serait condamné , s'il revenait à
la vie, aux galères perpétuelles 5 s'il mourait, son ca-
davre était traîné sur la claie jusqu'à la voirie. Long-tems
la résistance des protestans des Cévennes fut passive 5 ils
se laissèrent emprisonner, dépouiller, sans se plaindre.
Les prisons regorgeaient 5 des milliers de flimilles étaient
ruinées. Toutes les fois qu'ils s'assemblaient dans les
champs pour célébrer leur service divin et pour répéter des
psaumes, le sabre des dragons tombait sur eux. Les curés,
qui le croirait ? se signalaient surtout dans ces exécutions
sanglantes-, l'histoire a gardé le souvenir d'un abbé du
Cayla, inspecteur général des missions des Cévennes j
homme qui dépassait en cruauté les plus affreux, sectateurs.
224 ^^^ l^ROTESTAWS DES CÉVEWJNEb.
(le saint Dominique. Ce prélie impitoyable inventait des
supplices si odieux, que Ton a peine à les rapporter. Long-
tems missionnaire à Siam , il semblait avoir apporté de ce
pays sauvage des mœurs et des babitudes contraires à celles
de tous les pays civilisés. Dans Tesperance d'éteindre le pro-
testantisme , tantôt il mettait ses victimes aux ceps, instru-
ment de torture qui serrait les poings et les jambes des
malbeureux, de manière à les empécber de mareber et
d'agir ; tantôt il les enfermait dans une espèce de boite
(jui, tournant sur deux pivots et cédant à une impulsion
rapide , otait la respiration et l'air à ceux qui s'y trou-
vaient renfermés. Le père Louvreleul , bistorien catbo-
llque , qui ne manque jamais d'accuser les protestans et
d'excuser les bommes de sa religion , avoue ces borreurs
que toute la contrée connaissait. « Quelquefois , dit-il ,
babbé du Cavla se servait de pincettes rouges pour ar-
racher aux bommes le poil de la barbe ou les sourcils;
quelquefois il plaçait des cbarbons ardens dans leurs
mains et les pressait violemment jusqu à ce que les char-
bons s'éteignissent d'eux-mêmes. Souvent il s'amusait à
recouvrir les doigts de ses prisonniers avec du coton imbibé
d'huile, qu'il allumait ensuite et qu'il faisait brûler comme
des torches. » Le même auteur parle d'un malheureux en-
fant protestant qu'il mutila de la manière la plus odieuse
et de ses propres mains. Confiscations, mutilations, mas-
sacres, emprisonnemens, se succédaient sans relâche. Alors
du fond des bois et des cavernes s'élèvent des cris de
vengeance -, les ministres protestans rassemblent autour
d'eux, au péril de leur vie , tous les paysans de leur reli-
gion. Pour la première fois on s'arme, et ces malbeureux
au désespoir se précipitent sur leurs bourreaux. L'abbé du
Cayla périt dans les flammes. La description de sa mort,
donnée par des témoins oculaires , est quelque chose d'ef-
EN 1686 ET EN l83o.' 225
froyaLle. A chacun des coups ([ui lui sont portés, les
meurlriers ajoutent le nom et les litres de ceux que l'àbbé
a fait périr.
Il faut des armes aux rebelles , ils sentent qu'ils se s'ont
trop engages pour reculer, ils prévoient toutes les consé-
quences de leur action-, le fourreau est jeté , ils s'emparent
du château de Ladevèze et des armes qu'ils y trouvent :
ces premiers succès enflent leur courage , et leurs prédi-
cateurs enthousiastes n'oublient rien pour les exciter au
combat. Ils ont des songes et des mouvemens prophëù-
ques : on les voit, le soir, dans les granges dévastées et in-
cendiées , au milieu des paysans à genoux , raconter les
merveilles que Dieu leur a fait voir dans leurs rêves. Les
écrivains du tems nous ont conservé quelques-uns de ces
symboles poétiques , sauvages , grandioses comme ceux
de l'Apocalypse. Bientôt des chefs hardis se présentent,
hommes illétrés et fanatiques. Ils hasardent tout, car
les membres de leurs compagnons condamnés au sup-
plice de la roue, suspendus au gibet, décapités ou
fusillés, se trouvent sans cesse sur leur passage. Laporte ,
le premier de ces chefs , est suivi de son neveu Rolland,
homme plus hardi encore , qui parlait à la fois aux in-
surgés eu homme de guerre et en homme inspiré. Le
premier soutint le courage de ses troupes, les exhorta
à la patience ot leur fit comj)rendre les immenses ressources
d'un pays montagneux, qui leur offrait partout des re-
traites, où l'eau pure des ruisseaux et le fruit des châ-
taigners pouvaient suffire à l'existence de pauvres paysans
habitués à une vie grossière , où les armées les plus aguer-
ries ne seraient pas de force contre de nombreuses em-
buscades bien dirigées , et contre une bravoure d'autant
plus terrible qu'elle avait pour mobile le désespoir.
L'intendant Baville , homme dur et opiniâtre, avait
VH. l5
226 ï-ES protestAns des cévennes 5
iuré d'éteindre dans le sang le protestantisme du Langue-
doc". Ces insurrections le rendirent furieux , il multiplia
les gibets et les roues : cent mille hommes succombèrent
dans cette lutte, dont la dixième partie, selon le témoignage
de Boulainvilliers , périt par le feu , la corde ou la roue.
(( Le sang des martyrs , a dit un des pères de l'Eglise les
plus éloquens, est la semence des martyrs. » En effet,
plus on en tuait, plus ils renaissaient terribles et nom-
breux. Flécbier , alors évêque de Nîmes, et que la posté-
rité ne lavera pas du crime d'avoir encouragé ces per-
sécutions, ne pouvait revenir de son étonnement de ce
que tant de supplices ne faisaient qu'accroître l'hérésie.
Soixante paysans avaient formé la troupe de Laporte. Lors-
que Baville l'eut fait périr , dans la ville d' Alais , une nou-
velle troupe se forma qui bientôt fut de deux cents hommes.
Son chef était 3ean Cavalier , le plus célèbre des camisards,
homme prudent et brave , sans éducation comme tous ses
camarades, mais d'une fermeté à l'épreuve et né pour la
guerre. Les protestans qui accoururent à son appel n'avaient
à eux tous qu'un fusil et deux vieilles épées ; Cavalier lui-
même n'avait jamais porté le mousquet. Lorsque sa troupe
naissante sortit de la grange où elle s'était rassemhlée , elle
aperçut douze têtes sanglantes , placées par ordre de l'in-
tendant sur le parapet du pont d'Anduze. C'étaient les
têtes de leurs frères protestans égorgés.
Cavalier , comme avait fait Laporte , commence par
prendre des armes partout où il en trouve*, il s'avance
dans la plaine , brûle les éghses catholiques , passe au
fil de Tépée la garnison de Servas , reste partout maître
du champ de bataille , et venge sur la plupart des ec-
clésiastiques qu'il rencontre les cruautés de Baville. Il
faut lire dans les écrits des protestans qui , réfugiés en
Hollande, ont publié leurs Mémoires, avec quelle pro-
EN 1 686 ET EN l83o. Îi2^
fonde confiance dans la sainteté de leur cause ils mar-
chaient au combat. Ce n'était pas une ven{jeance person-
nelle qui les animait , c'était l'esprit de Dieu qui les {juidait.
Tout commençait et finissait par la prière. « Nous entrions
dans la mêlée, dit le protestant Durand Fage, comme si
nous eussions été vêtus de fer , ou comme si nos ennemis
n'avaient eu que des bras de laine. Avec l'esprit de Dieu,
nos petits garçons de douze ans frappaient à droite et à
gauche comme de vaillans hommes. Ceux qui n'avaient ni
sabres ni fusils faisaient merveille à coups de perche et
à coups de fronde , et la grêle des mousquetades avait beau
siffler à nos oreilles et percer nos chapeaux et nos man-
ches , comme l'esprit nous disait : Ne craignez rien j cette
grêle de plomb ne nous inquiétait pas plus qu'une grêle
d'hiver. »
(( Ce sont, dit un autre camisard nommé Élie Ma-
rion , ce sont nos inspirations qui nous ont mis au cœur
de quitter nos proches et ce que nous avions de plus cher
au monde, pour suivre Jésus-Christ et pour faire la guerre
à Satan et à ses compagnons. Ce sont elles qui nous ont
donné l'esprit d'union et de charité entre nous, le dédain
des richesses et de la mort. L'Esprit nous défendait le pil-
lage, et nos soldats ont quelquefois réduit des villages en cen-
dres avec l'or des temples et des idoles, sans vouloir en pro-
fiter. Notre devoir était de détruire les ennemis de Dieu,
non de nous enrichir de leurs dépouilles. L'Esprit seul
nous a fait commencer notre sainte guerre , nous pauvres
jeunes gens , simples , sans expérience , sans autre appui
que Dieu. C'est lui qui nous a appris à essuyer le pre-
mier feu de nos ennemis, à genoux, à les attaquer en
chantant les psaumes. Nous , la faiblesse même , com-
ment sommes-nous devenus assez puissans pour résister à
une armée de vingt mille hommes d'élite ? N'est-ce pas
228 LES PROTESTAIS DES CÉVEKSES ,
l'Esprit qui a banni la tristesse de nos cœurs , au milieu
des plus grands périls aussi bien que dans les déserts et les
trous des rocbers, quand la faim et le froid nous pres-
saient? Si les inspirations de l'Esprit nous ont fait rem-
porter tant de victoires par l'épée -, elles ont fait bien plus
glorieusement triomplier nos martyrs sur les échafauds!
C'est là que le Tout-Puissant a fait des choses grandes!
C'est là le terrible creuset où la vérité et la fidélité ont été
éprouvées ! C'est de TEsprit-Saint que venaient les paroles
excellentes de consolation et les hymnes de réjouissance
du grand nombre de nos martyrs, alors même qu'ils avaient
les os brisés sur les roues ou que les ilammes dévoraient
leurs chairs I »
Etcesbntde tels hommes que les courtisans de Louis XIV
traitaient dédaigneusement de fanatiques : Fléchier les
nomme des rebelles grossiers et ignorans. Les pages in-
connues de ces hommes persécutés ne sont-elles pas plus
réellement éloquentes que celles du rhéteur sacré qui les
accable de son mépris? et si fauteur d'Old Mortalily
était né en France , quel plus beau sujet d'une œuvre à
la fois poétique et romanesque eiit-il jamais pu trouver que
leur vie aventureuse et leur lutte contre Louis XIV ?
Bientôt ces hommes sans patrimoine , et que Ton chas-
sait comme des loups dans les tanières des bois, eurent
des magasins, des ateliers pour la fabrication de la poudre
et même des liôpilaux. Celait de profondes cavernes
dans lesquelles ils entassaient leurs provisions de guerre-,
ils enlevaient le plomb des églises pour fabriquer des
balles -, ils détachaient le salpêtre des caves pour en faire
de la poudre. Souvent ils en renfermaient une certaine
quantité dans de petits sacs de toile qu'ils entouraient de
peau et qu'ils déposaient dans le creux des arbres, dans
les fentes des rochers , de manière à les retrouver au be-
EN 1G86 ET EN l83o. 11()
soin 5 les fruits sauvages élaicnl leur principale nourri-
turc. Les femmes soignaient les malades et s'enfermaient
avec eux dans les groUes obscures des Cévennes. Plu-
sieurs jeunes femmes portaient les armes avec eux, « et l'on
trouva , dit un des historiens de l'époque , parmi les
morts, au mas de Serrière, le corps d'une jeune fille d'une
forme excellente , avec du linge très-fin par dessous, et de
grossiers habits par dessus , laquelle portait un bracelet
d'or et ces mots inscrits dessus : Suzanne Brigitte. »
Les hommes que Louis XIV envoyait contre les rebelles
étaient les plus féroces et les plus inexorables de ses vieux
soldats : le li&utenant-général deBroglie, qui sou^Helait de
sa main les protestans avant de les faire pendre ; Baume de
Montrevel , homme sans talent et sans humanité : et dans
les rangs secondaires, un de Parate, unPoul, vieux reitres
habitués au massacre et qui ne faisaient jamais de grâces.
Tous, ils furent battus l'un après fautre, et le duc de
Broglie lui-même fut mis en déroute complète par des
paysans, au lieu nommé le Val-de-Bane. Une armée plus
forte marcha contre eux j mais réfugiés sur les cimes inac-
cessibles de leurs montagnes et dans leurs profondes ca-
vernes, les paysans avaient disparu.
Parmi plusieurs troupes rivales , commandées par
Joanny, Caslanet et Rolland, une troupe plus heureuse
encore dans ses expéditions, si ce n'est plus brave, se fai-
sait remarquer. C'était celle de Cavalier , qui jamais n a-
vait éprouvé une défaite et qui répan^lait la terreur chez
les catholiques. Ces derniers faisaient de sanglantes repré-
sailles, toujours suivies de nouveaux massacres. La no-
blesse protestante , qui n'avait pris aucune part à l'insur-
rection des paysans, devint responsable des dégâts que
ces derniers avaient pu commettre. Au lieu de donner
aux insurgés l'exemple de la subordination et de Thu^^
23o LES PÏÏOTESTÀNS DES CÉVENKES,
manité, Montrevel , dans son orgueil et sa folie, leur
apprenait à massacrer les innoccns , les vieillards et les
femmes sans défense. Il est vrai que Monlrevel avait pour
soutien non seulement le roi de France , mais le pape lui-
même, Innocent XI , qui lança une bulle contre les cami-
sards, et les livrant au bras séculier , institua une croisade
{générale contre eux, et assura indulgence plënière à qui-
conque massacrerait et exterminerait cette race exécrable.
Nous ne ferons aucune réflexion sur de telles mesures.
Les ordres du pape ne furent que trop fidèlement exécu-
tés par les catboliques. Nimes, Alais, toutes les villes du
Languedoc et des Cévennes, furent ensanglantées par des
exécutions dont quelques-unes n'avaient pas même la forme
ni l'apparence judiciaire. « Un jour, c'était le dimanche
des Rameaux, Monlrevel apprit que beaucoup de pro-
testans devaient se rassembler dans un moulin auprès de
Nimes. La plupart de ces réformés, qui avaient conçu le
dessein très-pacifique de chanter des psaumes, étaient des
vieillards et des enfans. Montrevel était à table lorsqu'on
vint lui apprendre que les ennemis qu'il poursuivait
avec tant d'acharnement étaient rassemblés dans le mou-
lin j il se leva, arma ses dragons et courut vers le lieu du
rassemblement 5 on ne fit aucune résistance : quelques
femmes voulurent sortir par une fenêtre , mais un dra-
gon, placé en sentinelle au-dessous, les repoussa dans le
moulin. Au gré de Montrevel , l'expédition était trop
lente par le fer-, on mit le feu au moulin , qui bientôt ne
fut plus qu'un bûcher et autour duquel les dragons for-
mèrent un cercle pour y repousser avec la pointe de leur sa-
bre quiconque essayait d'échapper aux flammes. Un ma-
réchal de France était là, faisant l'office de bourreau en
chef. Une jeune fille de dix-sept ans qui se trouvait au-
près de la porte, et qui la première aperçut les dragons,
EN 1686 ET EN l83o. 23l
voulut s'enfuir ; le valet de chambre du maréchal, qui se
trouvait près d'elle , l'arrêta dans sa fuite , et touché de
sa jeunesse , de ses larmes et de sa beauté , il lui pro-
mit protection. Linfàme exécution était terminée lors-
qu'on découvrit la jeune fille cachée derrière un arbre.
Le domestique demanda sa grâce. Monlrevel condamna
aussitôt à mort et la fille et le domestique. L'une fut pen-
due à l'instant même , lautre avait déjà la corde au cou ,
lorsque les dames de la Miséricorde, se jetant aux genoux
du maréchal, obtinrent sa grâce, mais non entière, car
le maréchal le chassa à l'instant en le privant de ses gages.»
Lhistoire doit répéter ces horreurs pour que l'on sache à
quels excès peut se porter l'intolérance aveugle entre les
mains d'un pouvoir que rien ne contrôle. Fléchier , dans
ses Lettres ^ a le courage de condamner, non pas les
bourreaux , mais les victimes : a Misérables , dit - il ,
qui osèrent , le dimanche des Rameaux , tenir une assem-
blée dans un moulin à peu de distance de Nimes , sans
aucune précaution : dans le tems que nous chantions vê-
pres, ils chantaient les psaumes. » Belle excuse pour une
telle barbarie !
Les anecdotes dramatiques ne manquent pas à ce frag-
ment curieux et sanglant de l'histoire de Louis XIV, et ce
qui est étonnant, c'est qu'un homme de génie ne l'ait pas
choisi comme sujet de roman ou de drame. Parmi les anec-
dotes , nous ne choisirons que celle qui a rapport à An-
toine Aiguillon, né aux Rousses. Moins ferme que la plu-
part de ses co-religionnaires, il promit de se faire catholique
si on lui accordait la vie : on le laissa se confesser et on le
pendit. Sa conversion vraie ou simulée lui attira l'intérêt
bienveillant d'une confrérie de pénitens blancs qui se trou-
vait à Mende et qui lui promit d'enterrer son cadavre
en terre sainte , aussitôt que le bourreau aurait fait son of-
2^2 LES IROTE5TAN3 DES CÉVENNES.
fice. En effet, un des pénitens monta sur réchelle , coupa
la corde et plaça le cadavre dans un cercueil. Toute la con-
frérie des pénitens blancs escorta le convoi , qui fut magni-
fique. On devait enterrer le converti dans l'église , et déjà
la bière était posée sur les tréteaux funéraires au Inilieu
des cierges allumés, lorsque le drap noir qui la couvrait se
souleva lentement. Les pénitens effrayés tombent à la ren-
verse. Bientôt, cependant, le fantôme se dresse couvert de
son linceul et crie : « C'est moi ! je suis vivant , je suis An-
toine Aiguillon ! » On se rapprocbe , on s'assure qu'il est
vivant en effet j on crie au miracle, et pendant que les
sœurs de la charité lui administrent des secours et aident
à sa convalescence , un Te Deum solennel est chanté.
. Cependant le prévôt chargé de l'exécution des hautes-
œuvres est averti de ce qui vient de se passer. Tout bon ca-
tholique qu'il soit, il réclame le pendu qu'un miracle vient
de lui arracher. Les pénitens, qui regardent le ressuscité
comme leur propriété inaliénable , refusent de le livrer
et lui procurent un asile dans le couvent des cordeliers.
Grande contestation entre le bourreau et le supérieur des
cordeliers: l'un voulait sa proie, l'autre ne voulait pas lâ-
cher le nouveau saint Lazare \ la dispute s'échauffe , et
pendant que le prévôt avec ses hommes d'armes vient vi-
siter le couvent , un cordelier fait évader Antoine Aiguil-
lon qui finit par atteindre un des lieux de retraite des
camisards. Là , il court de nouveaux dangers -, on lui
reproche son abjuration. Peu s'en fallut qu'elle ne lui
coûtât de nouveau la vie. Mais Cavalier lui pardonna, et il
lui fut permis de reprendre les armes avec ses frères. Le
jour même de son exécution , une jeune fille de Carnac,
accusée d'avoir été témoin , mais non complice des expé-
ditions des proteslans, avait été fouettée de la main du
l^Qurreau, dans le même lieu où Aiguillon avait été pendu.
EW 1686 ET EN l83o. 233
Aiguillon l'épousa, eut trois enfans d'elle et mourut en 1 74o>
plus zélé pour la cause protestante qu il n'avait jamais
été.
L'aventure du baron de Saïgas est moins bizarre et plus
digne d'intérêt. Né de la maison de Pélet , une des plus
anciennes du royaume, et qui de père en fils professait
la religion protestante , il crut devoir, au commencement
des troubles , affecter une piété catholique nécessaire (à ce
qu'il pensait) à la conservation de ses propriétés et au salut
de sa famille -, les catholiques lui en surent peu de gré , les
protestans s'en irritèrent. Castanet , chef de bande , alla le
cerner dans son château, le plaça au milieu de ses hommes
et le força de l'accompagner jusqu'à Vébron où l'assemblée
religieuse était convoquée. Il se retrouve au milieu de ses
frères j il écoule le prêche, il chante les psaumes avec
eux-, après le service divin, on le laisse libre daller où il
voudra: il craint que cet acte ne le rende suspect à Baville,
et il se haie de lui écrire à quelle contrainte il a cédé. Ba-
ville lui répond avec politesse, et Montrevel lui-même, qui
le rencontre deux jours plus larda l'assemblée des Etals, le
traite avec amitié. Saïgas était loin de s'attendre au sort qu'on
lui réservait. Comme il allait partir pour la chasse, sept
ou huit cents hommes s'avancent vers son chàleau , l'en-
veloppent de toutes paris, font le baron prisonnier et le con-
duisentàSaint-Hippolyte.Là , Baville etquelques conseillers
du présidial portent contre lui la sentence qui le con-
damne aux galères à perpétuité, confisque ses biens, rase
son château , et le dégrade de noblesse, lui et sa poslérilé*
De Saïgas , qui avait reçu la question ordinaire et extraor-
dinaire, n'avoua aucun crime ; il n'en avait point commis.
Il était âgé -, et ce malheureux vieillard fut jeté dans le
bagne et forcé de manier la rame des galériens. En 1703,
l'évctjue de IMontpellier et celui de Lodève 3e trouvant suç
234 I-ES PnOTESTANS DES CÉVENNES .
la galère du cJievalier de Rouannes, à Celte, apprirent que
le baron de Saïgas était là : ils furent curieux de voir ra-
mer leur ennemi vaincu, et ne rougirent pas de demander
au capitaine de la galère de leur donner ce plaisir inhu-
main. La galère était à Tancre et le cap à terre, par consé-
quent la vogue était inutile -, mais pour donner aux prélats
le plaisir qu'ils demandaient , le chevalier fit armer de
rames le banc auquel Saïgas était attaché et fit ramer ses
galériens. Au troisième coup la force manquait au vieil-
lard, et le chevalier, moins barbare que les évéques, s'écria
d'un ton d indignation : « C'est assez ! )> Ce fut le régent
qui , à la sollicitation de la cour d" Angleterre , brisa les
chaînes du malheureux Saïgas : il quitta les galères en 1716
et mourut à Gènes en 17 17.
Les massacres des camisards redoublaient de fureur à
mesure que la cour et ses agens se montraient plus bar-
bares. Chaque nouvelle exécution était payée avec usure
par le sang des catholiques : telle était la confiance des fana-
tiques , que non seulement ils mouraient en chantant les
louanges de Dieu, mais que, pour prouver la vérité de leurs
prophéties , ils s'exposaient aux plus étranges épreuves.
L'un d'eux , nommé Clary , insista long-tems pour que
Cavalier lui permit d'allumer un bûcher au milieu de la
foret et de le traverser, parce que si Dieu était pour les
camisards, il lui donnerait, disait^il, la faculté de rester
au milieu des flammes sans en élre atteint. L'épreuve eut
lieu : et qui le croirait ? bien que Clary n'eût fait que tra-
verser rapidement la flamme , il fut brûlé au bras , l'illu-
sion que tout concourait à détruire ne sévanouit pas , et
les assistans virent un miracle dans une circonstance qui
devait au contraire leur dessiller les yeux.
Au surplus, les deux partis rivaUsèrent de superstition
et d'ignorance : si les camisards , paysans grossiers ; écou-
EN 1686 ET EN l83o. 235
talent la voix de leurs prophètes, que dire de Tinlen-
dant Baville, homme de cour, qui envoya chercher à
Lyon un imposteur qui se vantait de posséder une ba-
guette divinatoire , au moyen de laquelle il découvrait la
retraite des camisards ? Quand la baguette de noisetier que
portait cet homme tremblait dans sa main, elle lui indi-
quait, disait-il , l'asile des voleurs et des meurtriers. Voilà
sur quelles preuves Baville et Montrevel faisaient pendre
et égorger les Cévenols. Quel tems, quelle croyance et
quel pays que ceux où la vie d'un homme dépend du
mouvement d'une baguette , conduite par la main d'un
fourbe !
C'était là le beau règne de Louis XIV, si vanlé par
les écrivains qu'il payait et par les courtisans dont il flat-
tait la vanité. Bientôt un nouvel ordre de Montrevel an-
nonça une plus vaste exécution j il fut résolu que quatre
cent soixante-six bourgs , villages ou hameaux , habités par
plus de vingt mille âmes, seraient détruits et mis à feu et à
sang. C'est de cette épouvantable exécution que parle Flé-
chier dans des termes qu'il suffit de rapporter pour la flétrir.
« Votre projet , dit- il , dans une lettre à Montrevel , est un
projet sévère et qui sera sans doute utile ^ il coupe la racine
du mal, il détruit les asiles des séditieux et les resserre dans
des limites où il sera plus aisé de les contenir. Mais pendant
l'expédition que vous faites dans les montagnes , les re-
belles tombent sur nous dans la plaine , ils brûlent sous
nos yeux les églises et nos meilleurs domaines. Ils ont
brûlé trois ou quatre métairies des bords du Rhône et
massacré un commandeur, w Comment Fléchier ne s'aper-
çoit-il pas que la barbarie des catholiques nécessite et jus-
lifie celle des protestans; que les massacres des camisards
dans la plaine correspondent aux massacres et aux ravages
des miquelets dans les montagnes? Mais ni lui, ni la cour^
23G LES PROTESTANS DtS CÉVENNESj
ne voulaient avoir pilié, ne voulaient entendre parler de
tolérance. L'organisation des Compagnies de la Croix ne fit
qu'aggraver ces maux. Tous les bandits catholiques se réu-
nirent sous le nom de cadets de la croix-, ils n'eurent pour
but que le pillage , le viol et l'incendie ; en définitive, c'é-
tait toujours aux camisards et surtout à Cavalier que res-
tait l'avantage : au bout de deux ans , le pays désolé n'a-
vait rien gagné aux persécutions dirigées par Montrevel et
Baville , que des cadavres et des ruines.
Si les ennemis de la France avaient su tirer parti d'un
tel état de choses, Louis XIV, dans sa vieillesse, eût payé
bien cher l'orgueil et l'outrecuidance de ses premières an-
nées \ mais il n'y eut point d'accord entre les puissances
alliées j et Guillaume III n'existait plus ^ Guillaume, le dic-
tateur de l'Europe , Guillaume , qui tenait dans ses mains
les destinées de tous les empires. Lui seul aurait su pro-
fiter , avec son habileté ordinaire , d'une circonstance
si favorable. Une foule d'inlrigans subalternes assiégèrent
les cours protestantes : un sieur de la Bourlie parvint
même à se faire nommer protecteur général des protestans
des Cévennesj d'autres touchèrent des sommes d'argent
qu'ils étaient chargés de faire parvenir aux camisards et
qu'ils se gardèrent bien de leur remettre. Enfin les puis-
sances protestantes négligèrent une des chances les plus
heureuses que la fortune leur eût présentée depuis long-
tems. Cavalier, Roland et leurs amis, restèrent, dans toute
la force du terme , réduits à leurs seules ressources. On
publiait bien en Angleterre et en Hollande des pamphlets
en faveur du protestantisme et des héros des Cévennes
(c'était ainsi qu'on les appelait ) , mais personne ne venait
à leur aide. On ne parvint mémo pas à jeter sur la côte
des armes et des munitions, et il fallut quils se défendis-
sent tom seuls jusqu'au bout.
EN 1686 ET EN t83o. 23;
Plus la guerre avançait , plus les cruautés dont nous
avons parlé redoublaient ^ les deux partis s'acharnaient ,
non pas au combat, mais au meurtre. En mars 1704 , les
catholiques furent les auteurs d'une des tra^jéciies les
plus épouvantables qui aient signalé celte époque. Après
avoir brûlé, dans une église, tous les protestans du
village de Saint-André de Valborgne , ils rencontrèrent
une jeune protestante , la seule qui eût survécu à tous
ses co-religionnaires -, elle fut condamnée sommairement à
mort par le chef de la troupe catholique , nommé Laplace.
Les quatre hommes chargés de la fusiller prirent pitié
d'elle, et au lieu d'exécuter l'ordre qui leur était donné,
ils la conduisirent à une métairie où ils espéraient la ca-
cher ; mais Laplace , instruit de leur dessein par quel-
ques-uns de leurs camarades , envoya chercher les ré-
fractaires par un peloton de miquelets, les fit fusiller
sur-le-champ , et fit dresser au milieu de la grande place
une potence pour la jeune fille, « Toute la ville, dit l'his-
torien d'Aygalier , s'intéressait à elle : elle était jeune, in-
nocente et bien faite -, et des sœurs religieuses de la ville ,
qu'on appelait alors sœurs régentes , s'introduisirent au-
près de la protestante et l'engagèrent à se dire enceinte ,
espérant ainsi lui sauver la vie. Elles ne purent l'y détermi-
ner, mais elles obtinrent d'elle la promesse qu'elle ne les
contredirait pas dans ce qu'elles affirmeraient. En effet, les
S(eurs régentes sollicitèrent la j)ilié du commandant en
faveur de la pauvre fille et de l'enfant qu'elle portait. Sans
s'émouvoir, le commandant catholique ordonna que la
jeune fille serait visitée. La matrone chargée de ce soin
entra dans les vues des religieuses, et, pour contribuer à
sauver la protestante , elle déclara que les sœurs régentes
avaient dit la vérité.
« Eh bien ! s'éciie Laplace , qu on les arrête toutes les
238 LES PROTESTÀNS DES CÉVENNES,
deux ; si dans trois mois aucun signe n'annonce qu'elle
est enceinte, au lieu d'une victime on en frappera deux.»
Une frayeur mortelle s'em])ara alors de la sage-femme,
qui avoua la fraude dont elle s'était servie, et qui acheta sa
projyre vie par cet aveu. Aussitôt on reconduisit la jeune
fille au lieu du supplice , et elle expira sur la même place
où étaient entassés les cadavres encore palpilans de ses
frères. D'Aygalier s'écrie à ce sujet avec une naïveté qu'on
peut appeler éloquente : u O bourreau ! Dieu te fasse la
grâce de reconnaître J'énormité de ton crime et de t'en
repentir ! »
L'auteur des Mémoires encore inédits que nous venons
de citer, le baron d'Aygalier, gentilhomme provençal, était
frappé de l'horrible état où se trouvait son pays et du
double massacre des catholiques par les protestans et des
protestans par les catholiques. C'était un homme de pro-
bité , d'honneur et de bon sens , qui sacrifia sa fortune au
noble dessein de mettre un terme à ce double massacre ,
et qui ne reçut pour récompense de son dévouement que
l'exil et la perte de son patrimoine. Il n'avait pris au-
cune part ni aux persécutions des catholiques , ni à la croi-
sade sanglante des camisards. Il partit pour Versailles,
trouva moyen de pénétrer jusqu'à Louis XIV et lui tint
un langage plein de franchise. Fatigués de n'être parvenus
à rien et d'avoir augmenté les troubles au lieu de les
apaiser par leur rigueur, les ministres qui, dans toute autre
circonstance , auraient sans doute éconduit d'Aygalier , ne
lui fermèrent pas tout accès jusqu'au monarque. Déjà de
Broglie et Montrevel, sans compter le fameux Baville,
avaient échoué devant les camisards. Le maréchal de
Villars, chargé de succéder à Montrevel , au lieu de cher-
cher à écraser Cavalier et sa troupe formidable, s'était mis
à traiter avec lui j Louis XIV se vit donc porté à écouter
EN 1686 ET EN l83o. 239
avec moins de défaveur les propositions pacifiques et rai-
sonnables de d'Aygalier , qui ne demandait que la per-
mission d'exercer la religion réformée pour lui et pour les
siens, et qui, sous celte condition seule, promettait d'armer
et de faire marcher une troupe nombreuse de gentilshom-
mes protestans, qui extermineraient les camisards si ces
derniers s'obstinaient à ne pas se rendre. D'Aygalier
n'ignorait pas que la seule cause pour laquelle les cami-
sards combattissent était précisément celle-là, et que la
liberté de conscience une fois rendue au Languedoc , tous
les troubles de la province seraient terminés.
Pendant que Louis XIV, malgré sa répugnance , prêtait
l'oreille à d'Aygalier, Villars, qui, en visitant le pays,
s'était persuadé de la sottise et des fautes de ses prédéces-
seurs , prenait une route contraire : il s'abouchait avec
Cavalier , lui demandait une amnistie et traitait avec lui ,
comme un général d'armée avec le général ennemi, son
égal. Un homme de la lie du peuple et qui doit toute sa
gloire historique à cette rivalité, eut donc une conférence
en règle selon toutes les lois de la discipline militaire avec
le maréchal de Villars , chargé des pleins pouvoirs de Sa
Majesté le roi de France. Le jardin des Récollets de IVimes
fut le théâtre de cette étrange scène. Villars, courtisan
délié et qui croyait devoir flatter l'homme du peuple
que l'on n'avait pu vaincre , affectait beaucoup de politesse
et d'égards pour lui. Baville, qui était auprès de lui,
ne pouvait retenir sa colère. Il voyait devant lui l'homme
qui lui avait si long-tems résisté, qui avait bravé sa
puissance et tous ses bourreaux. « Il ne pouvait trop s'é-
tonner, dit un contemporain, de sa petite mine, de son
air simple , de sa figure plate et commune, de ses longs
cheveux blonds qui retombaient des deux cotés de son
visage , et de son juste-au-corps café au lait, sans bro-
2/jo LES PROTESTAIS DES CÉVE^ls'ES ,
doric^ d'ailleurs le paysan qui. fils d'un boulanger ou
vilot du pays (comme ils disent dans leur patois) , avait
tenu en échec de vieux guerriers , n'avait pas vingt-quatre
ans. »
(( Le roi est bien bon , s'écria-t-il , de vouloir traiter
avec un rebelle.
— Si c'est là , reprit Cavalier , tout ce que vous aviez à
me dire , ce n'était pas la peine de me faire venir , et je
suis prêt à me retirer. Si d'ailleurs nous avons pris les
armes, monsieur l'intendant , ce sont vos cruautés , ce sont
vos injustices qui nous y ont forcés. »
Pendant tout le reste de la conversation , les acteurs de
celte scène conservèrent la même position, \illars, tou-
jours caressant jusqu'à la flatterie^ Baville , hargneux et
hautain j Cavalier, fier et mesuré dans ses réponses. Enfin
on se retira sans rien statuer , et Cavalier conserva tout
son ascendant. Cependant les plus fanatiques de ses amis
ne voulaient entendre parler d'aucune espèce d'accommo-
dement. Quand ils surent que Cavalier était prêt à traiter
avec le roi , leur fureur fut extrême : ils le regardèrent
comme un traître, le chassèrent de leurs rangs et tinrent
seuls la campagne-, il fallut encore, pour apaiser les Cc-
vennes, plus d'une année et des négociations sans nombre
avec d'Aygalier , qui avait voulu interposer sa raison entre
les deux parties , et que les prolestans soupçonnaient de
trahison parce qu'il avait été admis auprès de Louis XIV.
Depuis cette époque , Cavalier renonça entièrement au
commandement des troupes cévenoles-, il vint à Paris où
(c ce fut, dit un auteur contemporain , un empressement
ridicule pour le voir. » Louis XIV permit qu'on l'amenât à
Versailles, mais ne voulut pas souffrir qu'on le lui présen-
tât. Il resta sur le grand escalier, et, quand le roi vint à pas-
ser, Louis XIV jeta sur lui un regard de mépris, haussa les
EN 1686 ET EN l83o. 24 T
ëpaulcs, et se détourna avec dédain. Cavalier finit par
mourir en Angleterre avec le litre de gouverneur de Tile
de Jersey et fort estimé de ses nouveaux compatriotes.
Cependant Roland et quehpics autres tenaient encore :
il fallut près d'une année pour obtenir par séduction, à
prix d'or et à main armée , la pacification du Gévaudan et
des Cévennes. Au moment où les camisards du Bas-Lan-
guedoc semblaient renoncer à leurs projets, où les cbefs ,
après avoir reçu leur pardon et une somme d'argent , se
réfugièrent à Genève du consentement du roi , le Vivarais
se souleva tout-à-coup. Là, les révoltés remportèrent encore
quelques avantages; mais bientôt leur petite troupe fut
réduite à une soixantaine d'bommes mal armés qui eurent
affaire à plus de six mille bommes d'infanterie et de cava-
lerie, commandés par des généraux célèbres, et à toute la
noblesse du pays. L'incroyable valeur que déployèrent les
camisards fut un objet d'étonncment même pour les histo-
riens catholiques : le combat eut lieu sur les hauteurs de
Leiris. Attaqués à six heures du soir par une troupe cent
fois plus nombreuse que la leur, ils firent , dit un catho-
lique nommé Dumolard , des prodiges de valeur au-dessus
de ceux que l'on attribue aux anciens Romains. Non seu-
lement ils attendirent les troupes réglées, mais ils allèrent
au-devant d'elles, les attaquèrent à l'arme blanche, les
enfoncèrent, les firent plier, et ne quittèrent le champ de
l)alaille qu'au moment où, enveloppés de toutes parts, ils
allaient être accablés par le nombre.
De tels hommes ne sont pas faciles à vaincre ; en effet ,
malgré leur état déplorable, privés de leurs magasins,
qu'on avait découverts , sans vivres et sans provisions , ils
tinrent encore long-tcms. Ils se réfugiaient de caverne
en caverne, ne faisaient plus que la guerre d'escarmouche,
tuant tous les soldats qui s'écartaient de leurs corps , et
VII. 16
2.^2, LES PROTESTANS DES CÉVENNES ,
n'épargnant pas les catholiques qu'ils pouvaient rencon-
trer. Cependant les mesures stratégiques de l'intendant
Baville , les corps nombreux de troupes qu'il dirigea sur
tous les foyers d'insurrection finirent par triompher de ce
courage indomptable (i). Quelques chefs de mécontens
restaient encore j mais, privés des secours que les étran-
gers auraient pu leur envoyer, si la paix dUlrecht et le
changement du ministère anglais eussent altéré la situation
de toute l'Europe , ils ne tardèrent pas à rentrer dans l'ob-
(i) Note du Tr. Voici ce qu'on lit dans les Mémoires de l'intendant
de Lamoignon de Baville , écrits en 1698 , et imprimés à Marseille
en 1734.
u Ou s'est servi de deux principaux mojens pour ôter aux pro<lçs-
tans toute espérance de réussir. Le premier a été de faire plus de cent
chemins de douze pieds de large , qui percent au travers des Cévennes
et du Vivarais, et qui ont si bien réussi , que toutes sortes de voitures
Tout maintenant très commodément dans tous les lieux qui étaient
auparavant presque inaccessibles, et il n'y en a point aujourdhui
où l'eu ne puisse faire rouler du canon , et porter des bombes si ce-
la était nécessaire. Pden ne rendait les habitaus de ce pays plus inso-
lens et plus disposés à la révolte , que l'opinion où ils étaient qu'on
ne pouvait entrer dans leur pays qu'avec beaucoup de peine. On a
commencé par lever huit régimens d'infanterie payés parla province,
puis on a formé cinquante-deux régimens de milices, toujours prêts
à marcher au premier ordre. Ces régimens sont de ImU, dix ou douze
compagnies suivant la force des lieux, et ils sont répandus dans toute
la province ; en sorte que l'on peut en tout tems exécuter les mêmes
ordres sur tous les points. La revue générale de ces bataillons que le
commandant de la province fait tous les ans sous les yeux des nou-
veaux convertis , leur a fait comprendre que tout ce qu'ils pourraient
entreprendre ne servirait qu'à les perdre , et qu'on était en état de
les réprimer dans le même moment. EnjQn il a plu au roi de faire
bâtir trois forts en 1689, qui ont été très-utiles, à ÎVîmes, à Saint-
liippolyte et à Alais, où sont les principales entrées des Cévennes ; et
on a choisi en plusieurs autres endroits des châteaux , OÙ l'on a établi
des postes pgur cgiitcûil tout le pays, ^
EN 1686 EX EJJJ lb)3o. 243
scurilé. Qui douterait cependant que les persécutions de
cette guerre si longue et si acharnée n'aient eu leur part
d'influence sur la révolution française, qui devait éclater
soixante-dix ans plus tard? On ferma les yeux pendant
quelque tems sur le protestantisme des Cévennes : on re-
connut enfin que ces hommes sauvages ne voulaient pas
être contrariés et entravés dans l'exercice de leur foi. Mais
la civilisation n'avança pas, le pays resta parqué dans son
ignorance jusqu'à une époque assez rapprochée de nous.
Nous avons vu quels furent les effets de la persécution
dirigée par Louis XIV; il nous reste à dire quelle in-
fluence ont exercée sur le même pavs des idées et des prin-
cipes diamétralement contraires. Jiux Baville, aux Monl-
revel , aux sicaires de Louis XIV, opposons les vertus
simples , héroïques , sublimes , sans récompense , qui se
sont développées dans ces solitudes. Il ne s'agissait pas
de gloire à acquérir , de faveurs à obtenir. C était de la
vertu dans sa pureté primitive , dans sa beauté la plus
dévouée , dans la sublimité de son désintéressement. Les
pasteurs et les apôtres de ces régions désertes ne se dou-
taient pas que jamais leurs noms pussent franchir les
limites de leurs solitudes et se couronner de gloire. Ce-
pendant cette grandeur cachée , comme la lampe so-
litaire , finit par briller à tous les yeux. Elle a percé les
ténèbres qui l'environnaient, on a su ces dévouemens ob-
scurs , on n'a pas ignoré cet héroïsme qui ne cherchait de
récompenses que dans le ciel. La vie de Félix Neff , sa-
crifiée tout entière au bonheur de ses semblables , s'est
révélée à l'Europe, et l'on a pu se convaincre que le siècle
où nous vivons a aussi ses saints et ses martyrs.
Félix Neff est né en 1798 , d'une famille pauvre , dans
un hameau voisin de Genève. Sa mère , pauvre veuve , fit
toute son éducation. A seize ans, il entra en apprentissage
^44 ^^^ J>llOTESTA>S DES CÉVEIN^■ES ,
chez un jardinier fleuriste, et publia peu de tems après un
petit traité sur la Culture des Arbres, traité qui obtint
beaucoup de succès, et qui prouvait une habitude d'ob-
servation fort remarquable. Sansavoir été élevé au collège,
Félix Neff avait beaucoup lu. Les Fies de Plutarque et
Y Emile de Rousseau étaient ses lectures favorites. Au lieu
de l'éducation morte et ridiculement scientifique des col-
lèges , il avait reçu cette éducation du cœur, que les fem-
mes seules peuvent donner , qui pénètre jusqu'au fond de
l'ame et qui sert de guide à toute la conduite future de la
vie. Des désirs de gloire militaire se firent jour ensuite
dans l'ame de ISefF , qui s'engagea et ne tarda pas à deve-
nir sergent d'artillerie. La vie de garnison lui convenait
peu. Sa supériorité intellectuelle excitait la jalousie de ses
camarades \ son esprit doux et sévère leur déplaisait. Il
étudiait les mathématiques et lisait la Bible pendant que
les autres officiers couraient à leurs plaisirs, et ne tarda
pas à reconnaître que jamais le service militaire ne lui
serait supportable. Des idées de religion avaient depuis
long-tems germé dans son esprit, et il résolut d'embras-
ser le saint ministère. Son dessein était fixe , son plan
formé. Il était résigné d'avance à subir toutes les rigueurs
du sort et à braver tous les obstacles. Ses études n'avaient
pas encore été dirigées vers ce but. Il aperçut dans l'ave-
nir une existence de dévouement semblable h. celle des pre-
miers fidèles qui répandirent le christianisme et la civili-
sation dans le monde. Que , dans l'état actuel de la société,
il y soit parvenu , c est chose digne de surprise et d'ad-
miration , car il était pauvre, sans amis , et depuis long-
tcms l'Europe entière semble avoir échappé aux atteintes
du prosélytisme. Cependant , à force de courage et de vo-
lonté active , Félix Neff acquit la capacité nécessaire pour
recevoir Içs ordres sacrés. Pendant trois années , il fut ce
IN lG§6 ET EN l83o. 245
qu'on appelle dans le proleslanlismc français , proposant^
c'est-à-dire que, sans èlre minisire, il en remplit tous les
devoirs, et fit, si Ton peut parler ainsi , son apprentissage.
Il reconnut combien la situation du prêtre pouvait avoir
d'influence sur les mœurs , sur le bonheur et le perfection-
nement des classes inférieures. Sa tendance vers un apos-
tolat pratique, vers une propagande des bonnes mœurs et de
la vertu , fut dès lors décidé. A vingt-quatre ans , il parcou-
rait comme proposant le département de l'Isère ; mais il
ignorait le patois de cette partie du Daupliiné , et sa qualité
d'étranger le rendait suspect aux autorités locales. Sur
un espace de dix-huit milles carrés, se trouvaient répandus
plus de huit mille protestans, gouvernés par trois pasteurs,
dont l'un se trouvait absent. C'étaient presque tous de
pauvres paysans , des pâtres , des laboureurs , que Neff
consolait et instruisait, auxquels il donnait non seulement
des enseignem.ens religieux , mais des conseils pratiques et
des habitudes d'ordre, d'économie et de vertu. jN'est-ce
pas quelque chose d'étrange que ce Genevois parcou-
rant , au dix-neuvième siècle , les Alpes françaises , à pied ,
comme un ancien apôtre , étranger aux révolutions des
empires et aux doctrines qui bouleversent le monde ? Bien-
tôt cet homme sans fortune et sans ressources fut consi-
déré comme un bienfaiteur \ les populations protestantes
accouraient au-devant de lui. C'était le père de tous ces
paysans , qui ne tardèrent pas à le demander pour pas-
leur.
Plusieurs difficultés s'opposaient à l'accomplissement de
ce dessein. Le calvinisme rigoureux de Genève déplaisait
à Félix Neff. Le consistoire de France pouvait lui refuser
la consécration comme étranger \ et il n'avait aucun rap-
port avec les églises protestantes d'Allemagne. Il partit
pour l'Angleterre en 1823, sans savoir un seul mot d'an-»
2^6 LES PROTESTAIS DES CÉVEK>'ES ,
priais et sans avoir une seule lettre de recommandation. Ce
fut à Londres, dans une petite chapelle du quartier nommé
Poultney, que Félix Nelf fui ordonné ministre. Il se hâta
de revenir en France , mais on l'avait déjà signalé comme
agent du gouvernement anglais , et une dépêche du mi-
nistre de l'intérieur avait prévenu contre lui le préfet du
département de Tlsère. Le faible salaire que Ton accorde
aux pasteurs protestans lui fut relire; peu lui importait.
Il se soumit à tout, et pensa que la vie des monlagnes, en
lui coûtant peu de dépense, lui fournirait les moyens nom-
breux d'exercer la mission de charité et d'abnégation qu'il
s'était imposée.
« J""ai toujours rêvé , dit-il dans une lettre , au bonheur
que j'éprouverais en portant le flambeau de la piélé et ce-
lui de la civilisation sur les cimes alpines. C'est là que les
hommes sont les plus énergiques , les plus étrangers à nos
raffinemens factices et les mieux préparés à recevoir cette
culture morale. Aux rayons de ce beau soleil qui fertilise
le Languedoc , c'est la volupté , c'est le plaisir , c'est la
joie qui fleurit. Le sérieux et la grandeur de la pensée se
taisent devant ces besoins des sens et la légèreté des âmes.
En gravissant ces montagnes , vous trouvez de cime en
cime une population plus rustique , sans doute , mais aussi
plus fière , plus forte et plus mâle. C'est une remarque
malheureuse et triste , mais profondément vraie que , là
où les jouissances abondent , où la vie est facile , où le bon-
heur se présente de lui-même, sans être conquis parle
labeur de l'homme , la foi meurt et le culte de la vertu
s'éteint. Il m'a semblé que la moralité humaine devenait
plus austère et plus rigide à mesure que je m'éloignais de
la plaine et que je m'approchais de la dernière crête des
rocs. Il alla donc s'établir dans le département des Hautes-
Alpes, entre les vallées de Fressinière et Queyras. La con-
EU ï686 ET EN i83o; s47
formation topographique de ces vallées se rapproche de
celle des vallées du Piémont ^ mais dans le Piémont, une
verdure abondante couvre les rocs. Ici , ce ne sont que
grottes obscures, cavernes superposées, Alpe sur Alpe,
granits gigantesques. Dans le Piémont , vous trouvez un
jardin anglais de la plus vaste étendue, entrecoupé de
terrains stériles. Dans les Hautes-Alpes françaises tout est
aride et stérile , et la fertilité fait exception. Pour choisir
et pour habiter ces retraites , roches suspendues sur des
abîmes, gorges sombres et inaccessibles, ravins exposés
sans cesse à la chute des avalanches, il a fallu que la né-
cessité la plus cruelle, la plus impérieuse, fût là. En effet,
les derniers débris des protestans vaudois , des Albigeois
massacrés , des calvinistes poursuivis comme des bétes
fauves , sont venus chercher asile dans ces montagnes. Les
dragons de Louis XIV et les barbares chevaliers du comte
de Toulouse n'osèrent pas poursuivre jusque dans ces
lieux désolés de misérables hérétiques. »
Imaginez une petite cabane oblongue, obscure, fu-
meuse , que protégeait et ombrageait une roche creuse et
moussue \ c'était la résidence de ce pasteur qui ne rece-
vait aucun salaire. Quelquefois le soleil venait tomber sur
cette hutte du ministre , sanctuaire plus vénérable à nos
yeux que les palais habités par ces orgueilleux dignitaires
de l'église , dont les excès ont contribué à la dissolution de
la monarchie. Les sentiers qui conduisaient à cette habi-
tation étaient si dangereux, que souvent ceux qui s'y ha-
sardaient perdaient la vie dans les abîmes qui s'ouvraient
à l'entour. Point de famille pour Nefif-, nulle récompense
terrestre de son dévouement : obligé de desservir une pa-
roisse dont l'étendue était considérable et dont les routes
offraient tant de dangers , il ne pouvait s'acquitter de ses
fonctions que par des voyages fatigans et continuels ;
24B LES PROTtSTANS DBS CÉYEJSNES ,
encore ne pouvait-il pas satisfaire à toutes les exigences ,
car il ne possédait aucune fortune, et il n avait pas le don
de l'ubiquité.
«Parmi les montagnards, dit Félix NefFdanssa corres-
pondance, les plus ingrats étaient ceux qu'une demi-civi-
lisation éclairait de sa fausse lumière. Ceux-là pesaient
mes services et calculaient mes devoirs-, à leurs yeux, j'a-
vais passé un contrat d'après lequel , pour prix de la mi-
sérable cabane que j'occupais, je leur devais tout mon
lems et tous mes travaux. La réalité de ma situation et la
sincérité de mes senlimens n'étaient connues que des ha-
Jjitans les moii»s éclairés et les plus agrestes de ces cantons -,
ceux-là me jugeaient bien ; c'était leur cœur qui m'ap-
préciait. J'accomplissais pour eux une œuvre d'amour et
de bienveillance, et ils ne l'ignoraient pas. Sur la cime du
Saint-Véran , la plus haute et la plus stérile de ces mon-
tagnes , je ne trouvai que des âmes reconnaissantes. A me-
sure que je descendais vers la plaine , j'avais plus de peine
à faire comprendre aux habilans des hameaux les pré-
ceptes d'une morale rigoureuse et d'une piété austère :
ceux-là semblaient oublier que ma vie, dans ces déserts,
ëlait le résultat de mon choix , et que le dédain de mes
intérêts matériels , l'abnégation de moi-même, avaient seuls
pu le déterminer. »
iVtiT affectionnait surtout les habitans sauvages du ha-
meau de Dormilleuse, le plus élevé de tous ceux qui com-
posent le val Fressinière. Ce sont tous d'anciens Vaudois
qui ont conservé, fraîche encore et complète , la tradition
du martyre de leurs aïeux. Jamais , grîice à la situation
qu'ils occupent, ils n'ont plié le genou devant leurs bour-
reaux. De tous les endroits habitables de l'Europe , ce
malheureux village est peut-être le plus difficile à abor-
tler, Une fortification naturelle ùq rochers et de glacier^
EN 1686 ET EN l83o. 249
l'environne de toutes paris ^ pour y arriver , il faut gravir
un escarpement dangereux que la glace recouvre pendant
les trois quarts de rannée. Au milieu de rété , quand le
soleil brille de tout son éclat , les flancs de la montagne
située en face de Dorrailleuse sont couverts de neige -, au-
tour de vous ce ne sont que précipices, rocs sourcilleux
et dépouillés de végétation. Vous n apercevez pas même
le village , et ce n est qu'après avoir marché quelque lems
dans ce désert , que vous découvrez une douzaine de
hutles semblables à des tanières de bétes fauves. C'est là
que vivent les habitans de Dormilleuse. Lorsque Félix Neff
leur rendit visite pour la première fois , il ne put parve-
nir jusqu à eux qu'en pratiquant dans la glace une espèce
d'escalier fabriqué à coups de hache 5 l'usage du linge leur
était inconnu. Le village de Mensas , situé au-dessous de
Dormilleuse et qui , dès les premiers jours de septembre,
est enseveli sous la neige , végétait dans la même igno-
rance et dans la même pauvreté. Neff les civilisa par la
religion. Ce fut à ces êtres et à ces hommes les plus mal-
heureux de toute l'Europe qu'il dévoua sa vie. Les pauvres
des grandes villes fixent nos regards et attirent notre at-
tention , mais nous ne savons pas quelle est la condition
de ces hommes qui occupent pour ainsi dire les dernières
limites de la civilisation et de la société. Sous le règne des
lois modernes , les gendarmes pénètrent jusque dans leurs
repaires et leur demandent des impôts qu'ils ne peuvent pas
payer. Dès qu'une année a été mauvaise , tout espoir s'é-
vanouit pour eux -, ils n'ont plus qu'à mourir sur leurs
montagnes, ou à émigrer et chercher fortune ailleurs^
C'est ce qu'ils font en hiver, lorsqu'ils redoutent l'arrivée
des garnisaires et les mauvais traitemens dont on les ac-
cablerait s'ils n'avaient la prudence de s'y soustraire. Ils
descendent vers la plaine essayant d'y gagner quelaue ar-»
îàSo LES PP.OTESTANS DES CÉVENNES ,
gent en qualité de commissionnaires , de porte-faix et de
journaliers. «Souvent, dit le pasteur Ne£F, j'ai rencontré
des bataillons dhommes, de femmes et d'cnfans , qui s'ex-
patriaient ainsi. Mais , dès le printems suivant , ramenés
vers leur premier asile par l'amour du sol natal, que les
montagnards éprouvent si fortement, ils revenaient souf-
frir et végéter au lieu de leur berceau. ))NcfF, dans ses let-
tres , décrit d'une manière louchante l'iiospilalité que ce
pauvre peuple lui offrait. Seul , il apportait au milieu
d'eux quelques rayons consolateurs ; il était leur journal ,
leur bibliothèque -, pour eux , il était toute la poésie , toute
la philosophie, lart tout entier, l'histoire, la religion.
Souvent ils le retenaient parmi eux -, ils le nourrissaient
de leurs alimens grossiers, et lui demandaient de bénir
leurs fils , et le questionnaient sur le monde , sur l'ave-
nir, sur Dieu.
((Les vieillards, dit-il, étaient sur la porte de leurs ca-
banes , et les femmes , qui tenaient dans leurs bras leurs
petits enfans, accouraient autour de moi avec une joie qui
m'allait au cœur. Je leur appris l'usage des cheminées
qu'ils ne connaissaient pas avant moi. Ils se contentaient
en effet de pratiquer une ouverture dans leurs toits gros-
siers , et la fumée séchappait par là. Tout religieux
qu'ils fussent , ils ne savaient pas lire , et je parvins à leur
faire comprendre que, pour prier avec fruit , il fallait pou-
voir méditer, au moyen de la lecture , le sens des prières
que la bouche prononce. Ils apprirent à lire pour suivre
mon conseil. Leur unique recette pour se procurer de la
chaleur était de s'entasser, au nombre de cinq ou six,
dans une étable. Tous les animaux se trouvaient péle-
méle avec les hommes et les enfans. Je parvins, non sans
peine , à les arracher à ces habitudes aussi contraires à la
sianté qu'à la morale. Leur manière de cultiver la pomme
EN 1686 ET EN i83o. aSi
de terre , ressource bien précieuse dans leur misère ex-
li^me, était si ridicule et si maladroite , qu à peine liraient-
ils de leur cuUure la moitié du produit qu'ils auraient dû
obtenir, w Neff, qui avait été en apprentissage comme
jardinier , leur devint très-utile sous ce rapport. Au lieu
d'espacer les pommes de terre, ils les plantaient si
serrées que leurs racines et leurs tiges se nuisaient et
s'embarrassaient mutuellement. Neff tripla la richesse de
ces pauvres gens en rectifiant leurs idées agricoles, mais
ce ne fut pas sans peine -, on fit d'abord semblant de l'é-
couter \ on le laissa pratiquer lui-même les tranchées dans
lesquelles la pomme de terre devait germer \ mais dès
qu'il avait tourné le dos , on s'empressait de détruire son
ouvrage -, on revenait aux anciennes coutumes. Il lui fallut
une persévérance incroyable pour parvenir à son but ; il
finit par demander comme grâce la cession d'un coin de
terre qu'il cultiva lui-même selon sa méthode. Quand les
habitans de Dormilleuse virent le succès obtenu par Félix
Neff et la supériorité de ses produits, leurs préjugés tom-
bèrent tout-à-coup et ils renoncèrent à leur mauvais mode
de culture.
Neff, pendant son apprentissage de jardinier et sa vie
de garnison , avait étudié les sciences naturelles , sinon
dans leur abstraction théorique , du moins dans leur
application pratique. Ingénieur, agriculteur, géomètre,
il améliora de mille manières la condition de ces Parias de
la France au milieu desquels il était venu vivre. Toujours
leur ignorance et leur paresse opposaient à ses projets
bienfaisans un obstacle difficile à vaincre. Sans le secours
de la religion , il ne serait jamais parvenu (à perfectionner
leur industrie et leur système d'agriculture. Souvent c'é-
tait du haut de la chaire grossière de l'église ou dans ses
instructions pastorales qu'il leur imposait , comme obliga-
252
tion religieuse , telle ou telle amélioration qu'ils eussent
repoussée sans cela. Dans le val Fressinière , on élève
beaucoup de bestiaux -, mais quand Télé est sec, le fourrage
manque et les animaux périssent. Félix Neff reconnut
qu'il serait facile de mettre à profit les torrens et les sour-
ces qui s'écoulent du sommet des monts , de leur creuser
des bassins et des lits , d'arrêter l'eau par des digues et de
la distribuer de manière à se procurer de l'eau dans tous
les tems de Tannée. Aux yeux des montagnards , c'était
là un travail gigantesque dont ils avaient peine à com-
prendre l'utilité. Il consacra deux ou trois sermons à es-
sayer de les convaincre -, il leur dit que non seulement la
stérilité de leurs montagnes , la pauvreté de leurs chau-
mières seraient les résultats de leur obstination , mais que
Dieu même les punirait en leur donnant les vices qui ac-
compagnent l'ignorance et la misère.
Au printems de i825, la neige ayant manqué pendant
l'hiver, tout portait à croire que le sol, qui n'était pas
suffisamment préparé, se refuserait à produire le gazon
nécessaire à la nourriture des bestiaux. NefF renouvela sa
proposition, qui trouva beaucoup d'opposans ; les uns ne
voulaient pas croire à la durée d'un tel travail-, les autres
mettaient en doute l'utilité d'une entreprise que la première
avalanche pourrait détruire j il fallut vaincre aussi les pré-
jugés de chacun des propriétaires sur le terrain desquels
il s'agissait de creuser des canaux et des aqueducs. Ce fut
après un mois de diplomatie et d'efforts persévérans, que
Neff obtint, ou plutôt arracha le consentement de ses
ouailles. Les montagnards le suivirent la bêche et la
pioche à la main, plutôt pour lui complaire et pour lui
prouver leur attachement , que par une conviction bien
sentie. Un conquérant qui se rend maître d'une province
O'a pas plus de peine à venir à bout de son dç^seirx , que
EN 1686 ET EN lB3o. 253
NofF dans raccomplisscment de ses bienveillantes et géné-
reuses intentions. La nature et les hommes semblaient
conspirer contre lui-, il f\iutlire dans sa correspondance le
compte qu'il rend de cette expédition pacifique. Il faut
voir l'importance qu il y attache , et les travaux qu'elle lui
coûta.
(( Les hommes que j'employais , dit-il , n'avaient au-
cune confiance dans le résultat de nos communs efforts , et
cette laborieuse entreprise n'était de leur part qu'une
preuve de dévouement. Nous avions les plus grands ob-
stacles à surmonter. Les anfractuosités de la roche nous
obhgeaient tantôt à élever de huit ou dix pieds, tantôt à
baisser d'autant le lit de notre canal principal ; quelquefois,
après un jour entier de travail, nous reconnaissions que le
niveau n'avait pas été bien pris , nous étions obligés de
tout détruire pour tout recommencer. )> Félix NefF lui-
même , ce prêtre civilisateur, à la tête forte , à Tame ar-
dente , marchait devant eux , travaillant avec eux , parta-
geant toutes leurs fatigues , et leur donnant l'exemple.
Fénélon, la plus belle ame apostolique dont les tems
modernes puissent se vanter, n'a rien fait de plus beau et
de plus réellement chrétien. Deux semaines de travail
procurèrent de Teau à trois villages -, on avait fait sauter le
roc pour y parvenir. Les travaux une fois achevés , un
concert de bénédictions s'éleva -, la civilisation, qui n'avait
pas encore pénétré dans ces cavernes , y entrait enfin con-
duite par un pasteur chrétien. Tels les habitans du val
Fressinière étaient au quatorzième siècle, tels Félix NefF les
avait trouvés ; ce que des siècles n'avaient pu faire , il
l'accomplit en quinze jours.
C'était une race barbare, sans doute, et incivilisée,
mais digne de l'intérêt que Félix NefT lui porla 5 avec ses
mœurs grossières et son patois qui ee rapproche du pro-
^54 LES PUOTESTANS DES CÉVENNES ,
vençal , bien plus que du lalin , clic est brave , inlelli-
gcnle, active, et surtout poétique. Le sentiment de la
reconnaissance est vif et profond cbez elle. Dans les émo-
tions fortes , une éloquence naïve et presque ossianiquc
la caractérise. Neff a recueilli et conservé plusieurs frag-
mens de cette éloquence naturelle ; il serait difficile d'en
donner une idée en français , idiome né des besoins d'une
société polie , et qui se prête difficilement à l'expression de
ces passions sauvages et énergiques. Imaginez de nom-
breuses et fréquentes allusions aux paysages des monta-
gnes -, une foule de métaphores hardies qui ont passé dans
le langage ordinaire^ des apostrophes rhythmées et caden-
cées avec un soin qui révèle le goût instinctif de la poésie.
Là , tout ce que le romancier et le poète inventent pour
donner de la vie et de la couleur à leur composition est le
résultat naturel d'une existence pittoresque et isolée. C'est
une mère qui , venant de perdre son enfant , s'assied sur
une roche escarpée^ et, sans que personne écoute sa voix,
livre aux vents de la nuit ses gémissemens éperdus. C'est
un vieux père qui , aux funérailles de sa fille , s'agenouille
sur la bière qui renferme ses restes et prie à haute voix
pour Tame de celle qui a quitté la terre. Ce qui serait
affectation théâtrale dans nos mœurs civilisées jaillit naï-
vement de ces âmes fortes et de ces esprits peu cultivés.
Ce sont eux qui possèdent ainsi le drame réel , la poésie
véritable dont nous n'avons que l'ombre et l'image effacée.
Un des exemples les plus touchans de cette éloquence,
que Félix Neff déclare être tout-à-fait intraduisible, frap-
pera cependant nos lecteurs. Neff, que la charité des pro-
testans d'Angleterre secourait et encourageait dans ses
efforts , pouvait disposer de quelques petites sommes en
faveur des plus malheureux d'entre ces en fans. Un jour
que le fils d'une femme àgéc très-malade était venu ré-
EN 1G86 ET EN l83o. 355
clamer ses soins et sa présence auprès du lil do sa mère,
il parlil au milieu de la nuil ^ la neige tombait j les che-
mins étaient impraticables; la vie du pasteur fut plu-
sieurs fois exposée, (^uand ils furent parvenus au seuil de
la porte de la chaumière, le llls, se jetant à genoux devant
Félix NelT, lui dit : u L'aigle de la monlagne ne tombe
pas sur le chamois d'un vol plus sûr et d'une aile plus ra-
])ide que la bénédiction de Dieu ne tombera sur vous.
A ous êtes le Jésus de ces montagnes. » il y a dans ce peu
de mots plus d'énergie et de véritable éloquence que dans
la plupart de nos discours du parlement.
La condition des femmes chez ces montagnards était
celle d'humbles et obéissantes esclaves soumises à tous les
caprices de leurs maris et de leurs frères. Jamais elles ne
s'asseyaient à la même table que les hommes; mais placées
derrière eux, elles attendaient qu il plut à ces derniers de
leur donner les débris du repas ; elles mangeaient debout ;
elles ne s'adressaient à leurs maris qu'avec l'expression du
respect et de la crainte. Félix Neff changea ces mœurs ;
aussi, toute la population féminine lui fut dès lors corn-
j)létement dévouée, liientôt l'apolrc des Hautes -Alpes,
celui qui avait enseigné à ces hommes barbares les pre-
miers actes de la civilisation, devint roi absolu de la
communauté ; toutes ses volontés furent aveuglément exé-
cutées; toutes les familles du val Frcssinière et du val
Queyras se soumirent à ses bienfaisantes institutions. De-
venus architectes, maçons, charpentiers, menuisiers,
couvreurs , il leur fit construire de nouvelles maisons bien
aérées, distribuées commodément. Il leur apprit à estimer
la science du bien-élre , qui a tant de rapports avec la
vertu. Un nouveau temple s'éleva ; une école fut con-
struite, non-seulement sous sa surveillance, mais de ses
propres mains; car il était toujours le premier ouvrier.
256 LES PROTESTAIS DES CÉVEN^ES ,
Celle admirable continuité d'efforts ne tarda pas à s'ébrui-
ler, el les pasteurs de Genève et les ministres anglais de
toutes les communions envoyèrent à Neff des contributions
volontaires qui le mirent à même de continuer et de per-
fectionner ses travaux. Tous les meubles nécessaires à une
école furent fabriqués de sa main et de celles de ses fidèles
montagnards. Pendant plusieurs années consécutives , ce
fut NefF qui, sans recevoir de salaire , qui, sans autre en-
couragement que sa satisfaction personnelle , leur apprit
les élémens delà grammaire, forlhograplie, les matbéma-
tiques. La congrégation fit surtout des progrès dans Tart
musical -, et bientôt , dans cette situation déserte et désolée ,
le besoin de savoir et famour d'apprendre eurent des pro-
sélytes zélés. Une douzaine de jeunes gens se renfermèrent
dans les tristes murs de lécole ; ces élèves du collège le
plus misérable qui ait jamais existé travaillaient quatorze
heures par jour, et n'avaient d'autres récréations que de
chanter en chœur les hymnes que le pasteur leur avait ap-
prises. De la viande salée , et du pain d'avoine qu'ils dé-
trempaient dans l'eau après l'avoir brisé à coups de mar-
teau, telle était leur seule nourriture. La farine ne se
conserve pas dans l'atmosphère de ces montagnes , et, aus-
sitôt que la récolte est faite, les familles les plus aisées sont
obHgécs de cuire leur pain , dont elles font provision , el
qui leur sert toute l'année. Les jeunes anachorètes de Dor-
milleuse ne quittaient pas leur école pendant les plus grands
froids de l'hiver, et souvent le bruit des avalanches qui
tombaient se mêlait à leurs accens mesurés. A Pâques ,
Félix Neff choisissait entre tous ses élèves ceux qui avaient
fait le plus de progrès , et allait ensuite les rendre à leurs
communes respectives. On trouve dans ses INJémoires une
description bien touchante du départ de ces jeunes gensj
c'était une cérémonie presque solennelle. Le service divin
EN 1686 ET EN l83o. 257
et un repas frugal précédaient leurs adieux à leurs jeunes
camarades. L'endroit où le festin avait lieu était environné
de murs grossièrement construits et crénelés j c'était laque
s'étaient réfugiés les anciens Vaudois poursuivis par la fé-
rocité du fanatisme catholique. Quel spectacle vraiment
digne d'intérêt offrait alors celte enceinte ! Cette foi qui
s'était conservée intacte avec le souvenir de leurs aïeux
martyrs, et le développement mule, simple , admirable de
leurs vertus rustiques, qu'une lueur de civilisation éclai-
rait déjà sans les corrompre ! Félix NefiF rapporte qu'il ne
pouvait s'empêcher de verser des larmes quand, de la
cime d'un roc , il voyait cette petite troupe dhommes qui
étaient son ouvrage , les enfans de son adoption et de ses
soins, s'éloigner et se perdre dans les sentiers tortueux de
la vallée.
Une vie si laborieuse et si sublime ne pouvait se prolon-
ger beaucoup. A trente ans , vers le commencement de
l'année 1828, NefF mourut épuisé par ses fatigues , par le
régime qu'il avait suivi, par la mauvaise nourriture. Il
expira au milieu de ses enfans, ou plutôt il s'endormit.
Ne dites pas que les hommes bons meurent ; Us s'endort
ment duii sommeil sacré. Cette sentence du poète grec
devrait être gravée sur le tombeau de iS^etT.
Si l'on pouvait reprocher quelques erreurs à cet homme,
dont le nom doit se placer à côté de ceux dOberlin, de
Fénélon et de saint François de Paule, ce serait l'austé-
rité extrême de sa vie ; elle fut un véritable suicide : celte
austérité lui était devenue familière et facile , et lui avait
inspiré des idées peut-être exagérées sur la moralité hu-
maine et survies devoirs quelle impose. Il condamnait,
ave<; trop cïe rigueur peut-être, la danse, le jeu, les plai-
sirs de toute espèce. Son long séjour au milieu d'une na-
ture âpre et d'un cUmat rigoureux l'avait habitué au genre
VII. i^
■258 LES protestAks des cévennes,
de vie le plus dur, le plus étranger à toutes les jouissances,
mcme à toutes les distractions. Peut-être, sans cette rési-
gnation et celte austérité , eût-il été incapable de se sou-
mettre à tout ce que sa noble résolution lui imposait de
sacrifices.
Dans l'état actuel de la société , aucune classe ne
peut exercer plus d'influence , et une influence plus sa-
lutaire , que le clergé inférieur de toutes les commu-
nions. La marche des gouvernemens et le progrès des lu-
mières n'arracheront pas leur puissance aux curés et aux
vicaires des hameaux catholiques , aux pauvres ministres
des villages protestans. Tant que le christianisme , dont
les racines sont encore profondes , ne sera pas complète-
ment détruit et effacé de la surface du globe , ce sera tou-
jours avec les ecclésiastiques de l'ordre inférieur que le
paysan , le pâtre , l'ouvrier des villes de troisième ordre ,
l'agriculteur et le journalier, auront les rapports les plus
fréquens et les plus intimes. L'éducation morale des prê-
tres de toutes les églises est peut-être , sans que Ton s'en
doute, le pivot sur lequel reposent les destinées de l'Eu-
rope moderne. Il n'est pas donné à tout le monde, nous
dira-t-on, de déployer la même énergie de dévouement, la
même force de volonté. Non, certes j mais il n'v a peut-
être pas une seule province en Europe , pas une seule pa-
roisse où le prêtre, homme de bien, ne puisse exercer son
influence d'une manière aussi bienfaisante et aussi active
que Félix Neff au milieu de ses glaces et de ses rochers.
Choisissez un village d'Angleterre ^ là se trouvent des ta-
vernes où le paysan se déprave -, là se répandent des jour-
naux souvent remplis de détails obscènes et dangereux •,
toutes les émanations d'une société corrompue s'y propa-
gent et y germent. Une partie de la population est en hos-
tilité avec les lois existantes , hostilité d'autant plus forte ,
EN 1G86 ET EN l83o. 25f)
qu'elle est moins avouée. Qui donc oserait dire que tous
ces ennemis sont moins redoutables à combattre que ceux
dont Félix Neff a triomplié ? La réforme et ramélioraliou
morale du peuple n'auront pas de plus utiles artisans que
les prêtres qui prendront Neff pour modèle, et sacrifieront
leur vie à cet office sublime. Leurs averlissemens , leurs
conseils , leur instruction n'auront, il est vrai, de prise et
d influence que si leur moralité est plus haute, leur bien-
veillance plus éclairée que celle des autres membres de la
société. Mais qu'on leur apprenne le désintéressement ;
qu'ils sachent bien quel est le devoir de leur position;
qu'ils imitent Oberlin et Neff, non seulement dans leurs
prédications spirituelles , mais dans leurs secours tempo-
rels , et ils feront plus pour la civilisation que les meilleures
lois ne pourraient faire.
(Foj^eign Quarterly Reyiew.)
Lnbusfric.
DFS CHLMl.NS DE FER, DES CANAUX, ET DES VOITCRES A VAPEUR,
SUR LES ROUTES ORDINAIRES.
L'Angleterre , dans ces dernières années , a consacre
une masse considérable de capitaux au perfectionnement
de ses communications intérieures, et les résultats impor-
tans qu'elle en a déjà obtenus la font persister dans cette
voie. Qui eut pu concevoir, il y a vingt ans, qu'une lourde
macbine de fer chargée d'eau et de charbon , servant de
rcmor([ueur à une longue suite de voitures remplies de
vovageurs et de marchandises, s'élancerait de Manchester
et arriverait avec son convoi, en moins de deux heures,
à Liverpool , à trente milles du point de départ ? Cependant
c'est là une merveille qui se voit tous les jours , et presque
toutes les heures. La puissance de ce nouveau moteur n'est
pas moins admirable que sa vitesse. Chaqucjour, des charges
de 5o à 70 tonnes sont transportées entres les deux villes à
raison de i5 milles à Iheure -, et cette exerlion {\) de
(1) ^'oTE DE L Éd. Le mot anglais exertion , que nous employons
ici, n'a pas reçu le droit de bourgeoisie dans la langue française:
peut-êlre mérite-t-il autant d'être naturalisé que les mots fashionable,
confortable, que notre dictionnaire ne repousse plus.Xous chercberioiis
en vain l'équivalent français du mot exerlion. C'est non seulement un
effort, mais le déploiement d'une puissance intérieure, qui jaillit
avec force et qui agit sur la nature ou sur Thomme : expression aussi
énergique que pittoresque , et que nulle autre ne peut remplacer.
DES CHEMIKS DE FEU, ETC. 261
force est encore bien au-dessous de la force réelle des
machines motrices. Dernièrement un énorme convoi de
wagons, pesant 23o tonnes, et entraîné par deux ma-
chines , a parcouru en moins de trois heures la distance
qui sépare Liverpool de Manchester.
Cependant l'art de construire les machines locomotives
est bien loin d'avoir atteint toute la perfection dont il est
susceptible. Depuis la création du chemin de Liverpool,
chaque mois y a vu paraître de nouvelles machines plus
parfaites que celles dont les premiers effets excitèrent la
surprise générale à Tépoque du concours de 1829(1)5
et cependant ces nouvelles machines ont encore des dé-
fauts sensibles , que le tems et l'expérience parviendront
sans doute à détruire. Mais si , malgré les imperfec-
tions qui entravent son essor, la machine à vapeur mobile
a déjà produit des résultats si admirables , que ne doit-on
pas en espérer pour l'avenir , quand un champ plus large
sera ouvert aux essais des constructeurs ; quand l'union du
génie et des capitaux aura complètement perfectionné les
premiers modèles, et découvert de nouveaux principes de
force motrice , plus puissans encore ! A l'exemple du che-
min de Liverpool à Manchester, qui a réuni en un seul
ces deux centres immenses d'industrie , on se dispose à
rapprocher par des chemins de fer les points commer-
ciaux les plus importans de l'Angleterre (i), et déjà ou
(1) Note de l'Ed. Dau3 la 57* livraison de notre première série,
nous avons consacré un article spécial à l'examen de ce concours ; à
cet article étaient annexés le dessin de la Fusée et de la Nouveauté,
Toitures qui avaient remporté le prix , ainsi qu'une noie Irès-curieusG
sur l'emploi d'une nouvelle force motrice.
(i) Parmi les nouveaux cnemins de fer acluelîcmcnt en exécution »
on peut citer celui de Leeds à Selby qui est ouvert sur quatre
?oies. Ce chemia sort deSclby par iia perccmeuUlQ i:0oo mètres »
262 DES CHEMINS DE FER
conslruit de toutes parts des machines locomotives desti-
nées à parcourir les routes ordinaires ; car la possibilité
de ce nouvel emploi de la vapeur n'est plus mise en
doute aujourd'hui : c'est un fait démontré par les hardis
essais de quelques ingénieurs , et par Tenquéte spéciale
ordonnée par la Chambre des Communes (i).
Il n'en faut pas douter , une telle facilité , une telle ra-
pidité dans le transport des personnes et des marchan-
dises , auront des conséquences immenses pour le déve-
loppement de l'industrie commerciale et manufacturière,
et pour le bien-être de la société en général. Les résuUals
produits par les nombreux canaux dont le sol de l'Angle-
terre est sillonné prouvent assez quelle influence exerce
sur la prospérité d'une nation toule réduction opérée dans
le prix du transport des marchandises ^ réduction qui sera
encore bien plus considérable lorsque les chemins de fer
projetés entre les divers points commerciaux du royaume
seront tous exécutés. Seulement leur effet principal portera
très-probablement sur des objets différens de ceux qui
alimentent aujourd'hui le transport des canaux^ car croire
que l'un de ces modes de communication doit entièrement
remplacer l'autre serait l'erreur la plus grande. Ce sont
deux agcns puissans de notre richesse nationale, et c'est
leur réunion seule qui peut nous donner un système com-
plet de communications intérieures.
Une condition générale de Futilité des grandes lignes
el doit être prolongé jusqu'à Manchester. Si ce projet se réalise , il
établira une communication par chemin de fer entre la mer d'Irlande
et la mer du ^ord. Le tracé des chemins de fer de Birmingham à
Londres est définitivement arrêté, et la compagnie a presque com-
plété le capital nécessaire pour l'exécution de celte vaste entreprise.
(i) Voyez le résumé de celte enquête dans le 1 1^ Numéro de notre
troisième série , page 188»
ET DES MACHINES LOCOMOTIVES. 4^'
de canaux et de chemins en fer, c'est que leur tracé soit
dirigé sur une ligne presque horizontale. Quand le ter-
rain que doit suivre ce tracé présente une pente très-
forte , les frais d'exécution ou de traction deviennent con-'
sidérahles. Aussi choisit-on , pour exécuter ces grandes
entreprises, la ligne qui présente les inégalités les moins
nombreuses et les moins sensibles. Mais , comme pour les
canaux il faut ménager des réservoirs d'eau considérables
pour les alimenter, leur exécution offre en général plus
de difficultés que celle des grandes lignes de chemins de
fer.
Les canaux ont une grande supériorité sur les chemins
de fer , en ce qu'ils peuvent supporter un poids presque
indéfini. Sur un chemin de fer, le poids dont chaque roue
peut être chargée est limité par la force de la bande qui
porte cette roue , et rarement ce poids s'élève à plus d'une
tonne. De là résulte la nécessité de répartir la marchan-
dise transportée sur un grand nombre de chariots , ce qui
augmente beaucoup le matériel du transport et par suite
les frais. La charge que peut porter un canal est uni-
quement limitée par la dimension des bateaux qu'il peut
admettre. Ainsi sur un canal de grande dimension , chaque
bateau peut porter jusqu'à 200 tonneaux (200,000 kil.),
tandis que ce même poids exige 60 à 70 chariots sur un
chemin de fer. Le canal présente donc une grande éco-
nomie de matériel , et cette économie réduit nécessaire-
ment les frais de transport d'une quantité proportionnelle
à sa valeur.
Sur le Grand Junction- Canal ^ M. Bevan a reconnu
qu'il fallait une force équivalente à 35 kilogrammes pour
mouvoir un bateau chargé de 21 tonnes , à raison d'un
mètre par seconde ou de trois kilomètres et demi par heure.
Avec cette vitesse , la proportion de la force de traction au
2G4 I^ES CHEMINS DE FER
poids entraîné est donc ^. Sur un chemin de fer hori-
zontal bien construit , et avec des chariots du meilleur
modèle , cette même proportion de la force de traction au
poids transporté, est j^. Ainsi, pour une vitesse sembla-
ble d'un mètre par seconde, un moteur quelconque pro-
duira un effet beaucoup plus considérable sur le canal.
Mais il faut observer que si la vitesse augmente , la résis-
tance sur le canal croit à peu près proportionnellement au
carré de celle même vitesse , conformément aux lois phy-
siques de la résistance des fluides, tandis que, sur le che-
min de fer, la résistance opposée au mouvement est con-
stante indépendamment du taux de la vitesse^ ou, en d'au-
tres termes , la résistance opposée au mouvement agit sur
un chemin de fer, comme une force accélératrice con-
stante , analogue à la force de la pesanteur 1 et sur un ca-
nal , comme une force accélératrice variable suivant la loi
du carré des vitesses. De là il suit que le transport par les
canaux ne présentera une véritable économie qu'autant
qu il sera très-lent, et conséquemment il ne s'appliquera
avec avantage qu'aux matières pesantes qui demandent
surtout à être transportées à bon marché, parce que le prix
de leur transport est une forte parlie de leur prix définitif
sur le lieu de consommalion : tels sont le charbon , la
pierre, le fer, etc., matières très-pesantes, et dont le be-
soin est rarement assez pressant pour payer les frais d'un
transport rapide. Mais , pour toutes les matières qui sont
l'objet de besoins plus actifs, ou qui sont plus susceptibles
de se détériorer par le tems , la vilcsse du transport de-
vient un avantage que peut payer le consommateur, et
conséquemment les chemins de fer conviennent mieux
pour elles par la rapidité et la sûreté de leur service qui
n'est entravé ni par les froids de l'hiver, ni par les séchc-
l^e^ses de Vêlé»
ET DES MACHINES LOCOMOTIVES. 265
Cette division des difiercns produits qui conviennent
aux canaux ou aux chemins de fer peut se trouver modi-
fiée par des circonslances particulières qui , en certaines
localités, feront préférer un chemin de fer à un canal pour
le transport des grosses marchandises. Ainsi , par le nom-
bre de ses écluses, qui gênent et relardent la navigation,
le service d'un canal devient lent et pénible au-delà d'une
certaine inclinaison du terrain ^ dans une localité sem-
blable, le service d'un chemin de fer sera plus écono-
mique, surtout si les matières transportées se dirigent
principalement dans le sens de la descente. Mais ces cir-
constances accidentelles ne se présentent que lorsque la
ligne projetée est peu prolongée. Dans les lignes étendues ,
le tracé peut être modifié de manière à ce que le canal
parcoure les localités les plus convenables , et alors les dif-
ficultés d'exécution sur un point spécial disparaissent de-
vant le prix moyen du travail entier et devant l'impor-
tance du résultat.
L'établissement des grandes lignes de chemins de fer
convient donc principalement au transport des objets fa-
briqués , des denrées coloniales , et des produits de con-
sommation habituelle , matières qui sont susceptibles de
se détériorer facilement, et qui demandent à arriver à
jour fixe sur le lieu de vente. Ces grandes hgnes seront
surtout d'un immense avantage , pour faciliter la circula-
tion des voyageurs et des idées d'un lieu à un autre. Éco-
nomisant au moins la moitié du tems , elles doubleront la
quantité d'affaires qui pourront être faites ( i ) j les villes éloi-
(i) Note de l'Éd. On estime que le chemin de Manchester est fie*
quenlé par plus d'un million de voyageurs par an. En supposant que
chacun de ces voyageurs n'épargne qu'une heure dans le trajet de
Manchester à Làverpool» cette nouvelle voie produit une épargna
totale de cinq cent mille heures , soit cinquante mille journées da
266 BES CHEMINS DE FER
gnécs de quelques lieues de la capilale en deviendront les
faubourgs -, d autres éloi-^néos d' un jour de roule n'en seront
plus distantes que de quelques heures^ et les relations
commerciales entre ces villes et Londres seront aussi fa-
ciles quelles le sont aujourd'hui d'une extrémité de la
capitale à l'autre. Observons seulement que cette rapidité
du transport ne pourra exister qu'avec des soins particu-
liers pour la régularité du service*, autrement la libre
circulation se trouverait gênée par le grand nombre de
points intermédiaires qui devront expédier et recevoir à
la fois sur les mêmes lignes , car il faut combiner l'allée et
le retour de manière à ce que les voilures ne se rencon-
trent que sur des points donnés. La difficulté du service
est un des inconvénicns des chemins de fer, et sous ce
rapport on peut dire qu'ils sont inférieurs aux canaux où
un bateau peut stationner sans arrêter le passage du bateau
qui le suit et qui est destiné pour un point plus éloigné.
Tels sont les principaux avantages et inconvéniens que
présentent les chemins de fer considérés comme grandes
lignes de communications intérieures. L'avenir seul dé-
voilera toutes les conséquences morales et politiques qui
pourront résulter d'un changement aussi grand dans les
moyens de circulation , et à cet égard nos espérances peu-
vent être hardies si nous nous reportons aux effets mer-
veilleux qu'a produits sous nos yeux le développement
de la navigation à la vapeur , cette invention si utile et si
long-tems regardée comme une chimère. Rappelons-nous
qu'il n'y a pas quarante ans , on ne croyait pas même
que l'on pourrait jamais naviguer à la vapeur sur les dé-
IraTail de dis heures ; ce qui accroît d'autaul la puissance productive
du pays saus augmeuter d'uu sou les dépenses de l'alimeulaliou
générale. '
ET DES MACHINES LOCOMOTIVES. «67
troils et les bras de mer qui séparent les iles biilanniques;-
et suivant toutes les apparences, avant qu'une autre série
de quarante années se soit écoulée, le nouveau système
de communication qu on propose -aujourd'hui aura effec-
tué, dans les relations sociales des diverses parties de l'An-
gleterre , des modifications bien autrement importantes
que celles qui ont été produites par la navigation à la
vapeur.
Après la création des routes en fer , le premier perfec-
tionnement que l'on ait songé à introduire dans notre
système de communication intérieure , c'est l'application
de la machine à vapeur à la traction des voitures sur lea
routes ordinaires , pavées ou empierrées. Celte invention
a été accueillie avec faveur, et ses partisans ont été jusqu'à
prétendre que sa réussite pourrait réduire le prix du trans-
port sur les routes ordinaires , au-dessous même du prix
de transport sur les chemins de fer , de sorte qu'il serait
inutile, d'après eux , de tenter toute construction nouvelle
de ce dernier système de routes. Pour apprécier la valeur
de ces assertions, il suffit de comparer les résistances que
doit vaincre, sur le chemin de fer et sur la route empier-
rée, le moteur qu'on emploie pour la traction. En supposant
la pente égale de part et d'autre, chacune de ces espèces
de résistance se composera, pour une charge donnée, du
frottement de l'essieu contre sa boîte et du frottement de
la jante de la roue contre les aspérités de la surface sur
laquelle elle se meut. La première espèce de frottement
peut être diminuée également sur une route et sur un che-
min de fer , suivant le plus ou moins de soin apporté dans
la construction du véhicule. Mais quant au frottement de
la jante contre la surface qui la porte , il sera évidem-
ment toujours moins considérable sur les bandes unies
d'uu chemin de fer que sur la surface inégale et rabo-
268 DES CHEMINS DE FEU
leuse d'une route pavée ou empierrée. Ainsi, quel que
soit le moteur employé , il aura toujours à vaincre une
résistance plus grande sur la route ordinaire que sur le
chemin de fer, et cons'quemment il est rigoureusement
impossible qu'il exécute jamais les transports avec la même
économie dans l'un et dans l'autre cas.
L'évaluation de la force nécessaire à la traction sur les
diverses espèces de routes a été l'objet d'une série d'expé-
riences entreprises par l'ordre de la commission chargée
des réparations de la route de Holyhead. Ces expériences
faites en terrain horizontal ont donné les valeurs suivantes :
Poids transporte. ÎVature des roules. Force ne'cessaire
pour la tractioa
évaluée en kilog.
1,000 kilog Pavé neuf et bien exécuté., 16
— Iioute en gros gravier 67,60
*— Roule en cailloux 29,00
— Route en cailloux avec une fonda-
tion en blocage âo,â5
— Route en fer 4» 1 7
D'après ce tableau , la résistance sur un pavé neuf et
bien exécuté est quatre fois plus considérable que la résis-
tance sur un chemin de fer, tous les deux étant sensible-
ment de niveau. Sur une route en cailloux, la résistance
est sept fois -l- celle d'un chemin de fer, et sur une route
en gravier, elle est seize fois plus forte. Observons que
ces expériences ont été faites sur des portions de routes
bien préparées, dont la surface était sensiblement unie , ce
qui n'arrive sur les routes empierrées que lorsque les
pierres ont été broyées par le passage d'un nombre suf-
fisant de voilures. La résistance opposée à la traction est
bien plus considérable quand la route est nouvellement
qhar^jée de cailloux impavraitcment brisés j çt il çsl, de toute
KT DES MACHINES LOCOMOTIVES. 269
nécessité que chaque portion de nos routes se trouve dans
cet état , plusieurs fois dans Tannée. En faisant entrer ces
considérations en ligne de compte, on peut évaluer en
moyenne que la résistance opposée à la traction sur nos
routes ordinaires {turnpike roads ) est environ douze fois
plus grande que la résistance opposée à la traction sur un
chemin de fer. Conséquemment , les machines mobiles à
vapeur, en agissant sur nos routes, ne pourront entraîner
qu'un -jV de la charge qu'elles pourraient entraîner sur
un chemin de fer, et quelque perfectionnement qui puisse
être introduit dans leur construction , il produira toujours
sur un chemin de fer une économie douze fois plus grande
que sur nos routes ordinaires.
Cependant Temploi de la machine à vapeur comme
moteur sur ces mêmes routes peut présenter un avantage
sensible , comparativement à l'emploi des chevaux. Non
seulement sur beaucoup de points de l'Angleterre , par
suite du bas prix du combustible , le moteur mécanique
pourra être entretenu à moins de frais que le moteur
animal j mais son introduction aura surtout le grand avan-
tage de diminuer les réparations des routes , que les pieds
des chevaux fatiguent excessivement.
Cette question aélé examinée fort soigneusement lors de
l'enquête ordonnée parla Chambre des Communes, pour
déterminer le tarif des droits que doivent payer les ma-
chines locomotives qui s'essaient sur les routes ordinaires.
Ces droits en effet avaient été extrêmement exagérés par
les Compagnies cbargées de la réparation des routes,
et il en était résulté fimpossiblUté absolue de tenter avec
la moindre chance de succès aucun service régulier de
diligences à vapeur sur les principales routes d'Angleterre.
L'enquête a prouvé qu'en représentant par loo la somme
totale de délérioralion occasionée par une diligence mar-
^ro , DES CHEMINS DE FEE.
chant à raison de dix milles à Theure, celte somme pou-
vait être ainsi divisée :
Causes de détérioration.
Cliangcmens atmosphériques 20
Roues 20
Pieds des chevaux Go
Total 100
Ainsi , les réparations nécessitées par le creusement des
pieds des chevaux qui cnlrament une de nos diligences
sont trois fois plus considérables que celles nécessitées par
la friction des roues de la même voiture. Par consé-
quent le passage d'une diligence à vapeur, qui n'agit que
par ses roues, endommagera beaucoup moins la route
que la circulation d'une diligence ordinaire. De plus
on doit observer que les roues des diligences à vapeur
doivent être assez larges pour avoir une adhésion suffisante
contre le sol de la route, car c'est celte adhésion qui per-
met à la machine de se mouvoir en avanl. Ces roues ont
en général des jantes cylindriques de six à huit pouces
( 18 à 24 centimètres) de large, tandis que les jantes des di-
ligences sontheaucoup plus étroites et souvent coniques. Or,
Texpérience a démontré depuis long-tems que les jantes
larges détériorent moins les routes que les jantes étroites.
On pourrait même dire que des jantes cyUndriques et larges
comme celles que nous venons d'indiquer doivent agir sur
la surface de la route comme des espèces de rouleaux , et
tendre à la consolider et à l'unir, bien loin de l'endom-
mager (i).
En supposant que le tarif des droits imposés sur les ma-
(1) Voyez sur la planche placée en tète du Numéro la constmclioa
particulière de ces roues.
ÏT DES :\IACHINES LOCOMOTIVES. 2^1
chines locomollvcs soit à l'avenir réduit à sa juste valeur,
le problème de leur circulation sur les routes ordinaires
présente encore de grandes difficultés avant d'être résolu
d'une manière avantageuse pour les entrepreneurs. Sur
certains points de la route il faut des dépôts de combus-
tible préparés pour l'alimentation de la machine 5 et ces
dépôts indispensables sur les chemins de fer doivent être
bien plus rapprochés sur les routes ordinaires, où tout
poids inutile porté par la machine absorbe nécessaire-
ment une portion beaucoup plus considérable de sa force.
D'un autre côlé, la machine éprouvant sur une route en
pierre des chocs , des secousses , bien autrement sensibles
que sur un chemin de fer, demande une construction
plus soignée et partant plus dispendieuse. Déjà sur le
chemin de Liverpool , où toutes les machines sont sou-
tenues sur des ressorts , leurs réparations coûtent des
sommes énormes. En i833, la compagnie avait trente-
deux machines, et la dépense de leurs réparations s'é-
levait à près de 400? 000 fr. par an. Cependant ces ma-
chines n'éprouvent d'autres chocs que ceux qui proviennent
d'une différence accidentelle dans la hauteur des extrémités
des bandes consécutives. L'assemblage des joints et le jeu
régulier des pièces en mouvement sont bien autrement
difficiles à assurer dans une machine lancée avec une
yitesse de 8 à 10 milles à l'heure , sur la surface raboteuse
d'une route ordinaire.
Si les machines locomotives employées sur les chemins
de fer avaient atteint toute la perfection dont elles sont
susceptibles, nul doute quon devrait les appliquer immé-
diatement au service des routes ordinaires. Mais aujour-
d'hui, on ne peut nier que ces machines ne soient encore
imparfaites^ n'est-ce donc pas alors trop compliquer la
difficulté du problème , que de chercher de suite à se
272 DES CHEMINS DE FER
passer de toutes circonstances favorables ? Le nouvel ani-
mal-machine que l'on veut employer, doit réunir à la
fois une grande légèreté et une grande solidité. Sur la
bande unie d'un chemin de fer, la réduction du frottement
permet d'augmenter assez le poids du nouveau moteur
pour consolider son organisation , sans que cet excédant
de poids absorbe une portion trop sensible de sa force.
Mais sur une route ordinaire il n'en est pas de même-, si
f on vise à la solidité , la machine peut devenir trop lourde ^
si on vise à la légèreté , la machine devient trop faible.
Aussi, tout en rendant justice à la hardiesse de ceux qui ont
voyagé à la vapeur sur les routes ordinaires , on doit recon-
naître que leurs essais n'ont pas été suivis jusqu'ici d'un
succès bien marqué , et ce défaut de succès lient unique-
ment à l'imperfection actuelle de lart de construire les
machines locomotives.
Le premier qui hasarda une machine à vapeur sur les
routes ordinaires fut M. Gurney, qui , en 1 83 1 , entreprit un
service régulier de messageries entre Glocester et Cheltcn-
ham , villes distantes l'une de l'autre de 9 milles anglais
(14 a i5 kil. ). Sa machine faisait ce trajet quatre fois par
jour, et en quatre mois elle transporta plus de trois mille
voyageurs entre les deux villes. Un rechargement assez
fort de cailloux , opéré sur une portion de la route, arrêta
son service, en cassant Tessieu coudé auquel le piston du
cylindre communiquait le mouvement (i).
Ce service régulier de quatre mois démontra la possi-
bilité de l'emploi de la vapeur sur les routes ordinaires,
(1) Nous avons rendu compte clans la première série des divers
essais de M. Guruey ; ou trouvera aussi des détails du plus haut in-
térêt dans notre curieux article sur les Routes et les Voitures publiques
de la Grande-Bretagne f inséré dans le 4' Numéro de notre troisième
série (avril i8oû}.
T.-t ni:S MACHINES LOCOMOTIVES. 2^3
Mais l'avanla{je jK'^ciininirc de renlroprlse fui moins bien
eonslalé. M. Gurnev menait les voyageurs à moitié prix
fies diligences traînées par des chevaux. Celle réduction
de prix avait-elle pour but unique de faire tomber les en-
Ireprises rivales, ou lui laissait-elle quelque bénéfice ? Il
est conslant que M. Gurney ne put rétablir sa macbine
pour recommencer ses essais.
M. Walter Hancock a fait , pendant quelque tcms , un
service d'omnibus à la vapeur sur la route de Harrow. La
vitesse moyenne de sa macbine, comme celle de la précé-
dente , ne dépassait pas g milles (i 4 kib) à l'beure. Dans le
courant d'octobre i833, INI. Cburcb s'essaya sur la route
de Birmingham; mais son service ne paraît pas avoir été
très-régulier. Ces dernières voitures pouvaient mener plus
de voyageurs que celle de M. Gurney : mais , comme celles-
ci , elles ne purent résister long-tems aux secousses qu'elles
éprouvaient nécessairement dans leur trajet. En général
leur conslruclion était assez défectueuse. La machine de
MM. Ogle et Summers qui a fait un voyage assez pénible
de Soutbampton à Livcrpool , et de Liverpool à Londres,
n'était pas même suspendue sur ressorts. Cependant on
essaie toujours : il existe aujourd'hui un service d'omnibus
à la vapeur, de Woolv\icb à Londres, et M, Cburcb, après
avoir apporté quelques modifications dans le mécanisme
de sa voiture, a recommencé à conduire des voyageurs
sur la route de Birmingham (i). Mais ces essais ne peu-
(i) Nous avons pensé qu'il ne ?eiail pas sans intérêt de reproduiro
ici le dessin de la Toilure de M. Cliurch , sans contredit celle dont le
mécanisme simple et ingénieux s'est jusqu'ici le plus rapproché de la
perfcclion. Celle planche est d'ailleurs une suite naturelle à celles que
nous avons déjà publiées dans les Numéros 3o , 5o et 67 de la ])re-
mière série. Nos lecteurs, en rapprochant ces divers dessins, auront
une idée plus exacte des progrès qu'a fails la construction des ma-
VII. 18
9r/J DES CHEMINS DE FER, ETC.
vent changer noire conclusion , la seule qui puisse s'ac-
corder avec les règles de la prudence. Commençons par
perfectionner les machines locomotives sur les chemins de
fer , avant de les appliquer au service bien plus difficile
des routes ordinaires.
( Edinburgh and Foreign Quarterly Reyfiew. )
chines locomotives, en Angleterre , dans ces dernières années. L'ap-
pareil locomoteur de M. Church est contenu en entier dans les caisses
delà voiture ; il ne dégage pas le moindre atome de fumée; et des
soupapes de sûreté ont été habilement ménagées pour prévenir toute
explosion. Quoique celle voiture soit la plus parfaite de toutes celle?
qui fonctionnent sur les routes ordinaires , on s'accorde à dire que
le foyer et la chaudière réclament encore de nombreux perfectionne-
mens. Cette diligence peut transporter cinquante voyageurs : 28 dans
l'intérieur et 22 à l'extérieur. Voyez la planche qui est placée en tête
tie ce Numéro.
^j^ui^^attccs ^^n(cffa(tte(re$ be notre ^^ge {a)
No V.
THOMAS GOLLEY-GRATTAN
Il y a autant de romanciers en Angleterre , que de son-
nettieii en Italie : si la marche progressive du roman con-
tinue , je ne vois pas de raison pour que la société ne
compte pas un jour autant de rivaux de Walter Scott et de
Fielding qu'elle a de citoyens patentés. Bientôt vous ne
serez plus admis dans un rout à la mode, dans un salon,
même dans un cercle de la bourgeoisie , si vous n'avez fait
vos preuves, si vous n'avez publié votre roman en trois
volumes. Personne ne s'en fait faute; aussi la plupart des
ouvrages nouveaux qu'on publie aujourd'hui ne sont
guère que l'écho effacé de quelque publication antérieure,
et qui les aperçoit, croit voir les trois sœurs sorcières de
Macbeth , apparition fantastique , composée d'air et de
paroles magiques, s'évanouissant en inutiles vapeurs, en
pluie et en fumée. Il n'y a rien dans ces œuvres préten-
dues : événemens pris partout, caractères qui ne sont nulle
part , mots qui appartiennent à tout le monde. Le roman
publié en i8o3 , oublié en i8o4, est imité en i8o5 ; et de
transformation en transformation , d'affaiblissement en af-
faiblissement, de copie en copie, on arrive à je ne sais quel
(i) Voyez les deux premières séries de la Revue Britatinuiue et les
Kuméros 4 » 5 et lo de la troisième série.
2^() THOMAS COLLEY-GRATTAN.
résultat imperceptible et méprisaMe : la parodie de tout,
et la copie de rien*, l'écho d'un écho ^ le reflet d'un re-
flet, et l'ombre d'une ombre.
Tels sont la pâture intellectuelle et l'aliment ordinaire
de certaines classes de la société 5 les femmes particulière-
ment sont dévorées par les romans, comme certaines étof-
fes précieuses sont dévorées par les mites. Si vous ajou-
tiez au roman le théâtre , vous verriez quelles sources de
corruption s'ouvrent dans la société et deviennent plus
dangereuses chaque jour. Toutes les actions de l'homme
sont présentées sous des couleurs fausses: comment inté-
resserait-on, si l'on disait ce que tout le monde sait? De
là , ces petits adultères honorables, la foule des brigands
vertueux, cette grande quantité de criminels sentimen-
taux , cette population d'écrivains élégiaques dont le tems
actuel commence , il est vrai, à se lasser ; mais de là aussi,
tous ces héros d'antichambre , crayonnés d'un trait si léger
et si flasque 5 de là , ces dissertations de quinze pages sur
la manière de tenir sa fourchette en bonne compagnie ,
de découper une volaille et de servir le turbot.
Ainsi, voilà le roman devenu cuisinier. Si nous vou-
lions le suivre dans toutes ses transformations , ce serait un
carnaval à faire rire. Pendant que M. Ward et lord Nor-
manbv le font chef de cuisine et maitre-queux, il est demi-
dandy et élégant d'ordre secondaire sous la plume de
Théodore Hook. Il se vante d'avoir diné chez Lord un tel ;
il ne salue pas l'homme qui a mangé des petits pois avec
la lame de son couteau ^ il a mille délicatesses de valet de
chambre et une infinité de scrupules de tailleur. Je pour-
rais citer un roman destiné à prouver une question théolo-
gique -, un autre qui s'élève jus-^u'à l'algèbre^ un troisième
qui creuse les dernières profondeurs de la question de l'im-
pôt. Pourquoi une académie, celle de La Haye ou de Ber-
THUMAS COLLtV-GKATiAN. a^ ^
lin par exemple, ne proposerait-elle pas la question suivante
à traiter :
Pourquoi le nombre des romans et des romanciers s'esl-
il accru depuis le moyen-àgedans une proportion plus que
géométrique ?
Ne serait-ce pas que le domaine de Thistoire s'épuise ^
(jue celui du drame est borné \ que celui de la poésie, cul-
tivé depuis si long-tems, cesse d'être fertile, tandis que le
roman, vague, souple, se prêtant à tout , ne s astreignant
à aucune règle, ouvrant son sein immense aux caractères,
aux idées, aux fictions , aux folies , aux paysages , à l'éru-
dition, à l'histoire, à la politique, à la théologie même,
offre aux civilisations blasées une source facile et une
ressource commode ?
Chaque nouvel écrivain qui découvre un filon propre
au roman ne se contente pas de l'exploiter: ce serait chose
commune j il ouvre la route 5 on se précipite sur ses tra-
ces, et bientôt le métal précieux se trouve épuisé. La gé-
néalogie des romanciers se ramifie ainsi presqu à linfini.
Tel d'entre eux imagine de peindre minutieusement les
mœurs de la bourgeoisie et de l'aristocratie anglaise , sans
oublier le manche d'un couteau , ni la dent d'une four-
chette. Quand cette grande idée, qui embrasse tout le mo-
bilier, toute la tapisserie, toute l'ébénisterie , tout le do-
maine du tailleur, du valet de chambre, du sommelier^ du
cocher, se trouve étendue et divisée dans la masse de qua-
rante volumes écrits par le premier inventeur, un second
romancier se présente qui trouve moyen de rafïiner encore
sur l'idée du prédécesseur : a Si je peignais , s'écrie-t-il,
une seule classe, celle qui demeure dans les beaux quar-
tiers, qui a des valets et des hevduques, et qui fait tous les
ans un petit voyage sur le continent? » Voilà mon écri-
vain qui suppose, quand même il ne les connaîtrait pas ,
2^8 THOMAS COLLEY-GUAïTAIV.
les mœurs des habitués d'Almack. Cette moisson dure tant
qu'elle peut. Sa verve épuisée , il passe la plume à un troi-
sième peintre de mœurs qui décrit exclusivement la demi-
noblesse, celle qui forme l'anneau intermédiaire entre la
grande aristocratie et le simple bourgeois. Puis viennent les
portraitistes séparés et exclusifs de toutes les autres classes :
à l'un la bourgeoisie enrichie, à l'autre la bourgeoisie mar-
chande,à celui-là les faubourgs , à cet autre les villages : la
classification estsi longue, que la vie d'un homme n'y suffirait
peut-être pas. Vous diriez ces peintres hollandais dont l'un
se consacrait à peindre des anguilles, l'autre des choux et
un troisième des bas bleus -, je voudrais que la posté-
rité n'ignorât pas le nom de ce dernier grand artiste qui
s'appelait Kalkar, et qui se distingue par une assez curieuse
particularité. Quiconque voulait obtenir un tableau de lui,
devait commencer par lui envoyer une paire de bas bleus,
qu'il mettait à ses propres jambes-, car il se servait de mo-
dèle à lui-même. Malheureusement nos romanciers aris-
tocratiques , si habiles à faire resplendir autour d'eux la
soie et le satin , ne savent pas, comme le peintre hollandais,
s'approprier les modèles qu'ils veulent peindre. C'est dans
un petit grenier bien obscur, que quelques-uns d'entre eux
tracent les descriptions enchanteresses dont toutes nos lingè-
res sont enthousiasmées et qui représentent des salons do-
rés , des dîners somptueux, des bals étincelans de diamans,
des femmes éclatantes de parure. Le procédé de Kalkar
leur manque , et l'on s'en aperçoit bien au peu de vérité de
leurs tableaux (i).
L'homme qui le premier a imaginé de renouveler le
roman en y mêlant l'histoire , avait à peine écrit JVaver-
(i) Voyez dans le 5"^ Numéro de. la troisième série l'article inlilulc :
Comment on écrit un roman à la mode.
THOMAS COLLEY-GUATTAN. ^^C)
le) , qu'aussitôt il s'est non seulement dédoublé, mais
multiplié d'une manière étrange. Alexandre a eu des ca-
pitaines sans nombre ^ son héritage s'est partagé entre je
ne sais combien de petits rois secondaires qui n'avaient pour
titres que leur orgueil et la livrée du maître qu'ils portaient.
Parmi cette masse de romanciers à la suite, deux ou trois se
sont distingués-, voilà tout. On a cité Cooper l'Américain, le
Français Lacroix , plus connu sous le nom du Bibliophile
Jacob , et l'Allemand Zschokke. Ceux-là , tout imitateurs
qu'ils soient , ne laissent pas cependant de garder un carac-
tère propre, quelque chose d'original. L'un a fait le roman
comme un notaire bâtit un acte de vente •, l'autre a prodigué
l'érudition ; le troisième mêle une sentimentalité quel-
quefois puérile à ses tableaux traditionnels. Mais en défi-
nitive , il y a du talent chez tous les trois. Fils du grand
Walter Scott, ils ont été pères à leur tour d'une infinité
d'imitateurs qui s'attachent à copier servilement les par-
ticularités de chacun d'eux. Ainsi Cooper a donné naissance
à l'école maritime , et Zschokke a mis à la mode l'élé-
gie de l'histoire. Les Italiens eux-mêmes ont été frappés
de la contagion. Eux dont le génie lyrique et musical a si
peu de rapport avec le roman historique , avec ses détails,
avec ses descriptions , avec ses lenteurs ! Dans leurs an-
nales, colorées comme un tableau de Véronèse , ik cher-
chèrent des sujets pour des esquisses romanesques aussi
léchées et aussi finies que les tableaux de Miéris. Le suc-
cès devait être équivoque, et les gens de mérite qui es-
sayèrent de donner un Walter Scott à l'Italie, prodiguèrent
la facilité du style , et quelquefois la nouveauté de l'in-
vention, sans atteindre le but impossible qu'ils se propo-
saient de frapper. Manzoni est celui de ces entrepreneurs
de romans italiens qui a trouvé le plus de lecteurs. Comme
ses confrères, il a fait plusieurs élèves : et Dieu sait à
1280 THOMVS COLLLY-GRATTAN.
(juoi se réduit le talent perdu dans ces tableaux qui gii-
niacent , dans cette reproduction de mœurs ardentes, for-
tes , passionnées, piUores([ues , mais dessinées par un
crayon faible, incertain, timide et traitées avec celle mi-
(^nardise et ceRe délicatesse atfeclée qui n appartient qu'à
la miniature. Vous diriez les grandes figures de Rubens
ou du Tilien, devenues sous le pinceau de Terburg et
de ses confrères des chefs-d'œuvre de patience, de scrupule
et de travail.
Un malheur s'attache encore à la prétendue vocation
historique des romanciers : c'est qu'ils dénaturent les faits ^
c'est qu'ils mutilent l'histoire^ c'est quau lieu de créer
une fiction, ils altèrent la vérité^ c'est qu'ils s'emparent
des trésors de Thislorien , et qu'avec ses lingots ils fabri-
([uent de la fausse monnaie qu'ils nous donnent pour
excellente. Tel mensonge du roman , s'étant enraciné
dans la croyance des cabinets de lecture, n'en sortira
jamais. Tel héros sali par un auteur de contes, se dé-
barrassera difficilement de sa flétrissure. J'ai vu Crom-
well traité comme un bouffon suballerne par un de ces
messieurs; Cromwell , l homme qui se compromettait le
moins avec les hommes -, celui qui ne faisait de plaisan-
teries que celles qui avaient un but, ur.e utilité, une
portée. Au surplus , le théâtre est ici complice du roman.
Tous les grands hommes de Ihistoire ont été tour à tour
brutalement travestis; tous les noms honorables ont été
tramés sur la claie dramatique. Que vous vous appeliez
Turenne ou Bonaparte , peu importe ; vous êtes histori-
que, vous devenez la pâture naturelle du drame et du ro-
man. Femmes, vieillards, jusqu'aux enfans qui viennent
de mourir, sont la proie du roman et du théâtre faméli-
ques. Le duc de Reichstadt venait d'expirer -, il parais-
sait déjà sui' la scène. Les pays de libertés constitution-
TU OM AS COL 1. E Y-G K ATT A N .
281
i.elles, la France et 1 Angleterre , ont donné ce mauvais
exemple. Heureusement la foule de ces caricatures his-
toriques a été si grande, que le public, dont la curiosité
a été à la Ibis alléchée et trompée, dont Tappétit pour l'his-
toire s'est épuisé sans être satisfait , se trouve forcé de re-
venir à l'étude sérieuse de ces événemens, qu'on lui a
présentés sous un jour si faux et si divers, de ces caractères
célèbres dont on lui a prodigué la caricature.
Un des hommes qui ont le mieux réussi dans ce genre ,
après Walter Scott , c'est Thomas Colley-Gratlan , fils du
célèbre orateur irlandais de ce nom. Il avait débuté dans la
littérature par la publication des Mémoires de son père ,
ouvrage consciencieux et important, qui prit sa place dans
les bibliothèques choisies, mais qui ne pouvait devenir
populaire. Grattan le père , dont la réputation est plus
haute en Irlande que parmi nous , a pris une part active
aux travaux du Parlement irlandais. Ce n'était pas un écri-
vain pur, mais un improvisateur admirable. Sa parole
brève, facile, rapide, mordante, tranchait le nœud gor-
dien de toutes les discussions. Il brillait parmi les chefs de
cette école oratoire de Tlrlande , si remarquable par la
hardiesse du coloris , par une pompe d'images presque
asiatique, par une hardiesse que l'éloquence britannique
repousse comme puérile et déplacée. S'il faut en croire quel-
ques autorités érudites, et entre autres le célèbre Vallen-
cey, l'origine des Irlandais serait en effet orientale, et une
colonie milésienne aurait peuplé l'île d'Érin. Sans nous
arrêter aux preuves scientifiques de cette hypothèse ,
preuves (jui seront toujours problématiques , plus d'une
probabilité morale semble s'élever en faveur de cette as-
sertion. Tout ce qui se rattache à la population saxonne
et normande de la Grande-Bretagne porte un cachet de
gravité, de sévérité, de bon sens froid et rigide j toute
'in'l THOMAS COLJ.EY-GHATTAN.
lu population milésieiine ou irlandaise , au conlraire ,
regorge d'images extraordinaires , d'allocutions bizar-
res, de conceptions étranges, de paroles métaphoriques.
Tous les écrivains qui ont eu de Timagination dans
le style sont Irlandais. C'est Burke , c'est Shéridan, c'est
Thomas Moore, c'est Maturin, c'est Banim. Le paysan
saxon du centre de l'Angleterre parle gravement et peu ,
avec une énergie froide. Le paysan irlandais a des mots
caressans, violens, emportés, des comparaisons pleines
de jeux de mots singuliers. Il vous appelle mon bijou ou
ma fleur des champs, quand il vous demande l'aumône.
Sa vie rustique est pleine de cérémonies étranges. Il n'en-
sevelit pas un seul do ses parens sans une fête poétique \
il a, encore aujourd'hui, ses héroïques combats, et ses que-
relles sauvages de tribu à tribu ^ il chante ses amours et ses
haines dans le patois de ses montagnes et de ses champs à
tourbe. Ce pays a donné plus de romanciers et de poètes
ri la Grande-Bretagne , dans ces derniers tems , que l'An-
gleterre et l'Ecosse réunies (i).
Thomas Colley-Grattan, dont l'ouvrage que nous venons
de citer n'avait obtenu qu'un succès d'estime, se mit à faire
des romans comme tous les écrivains qui l'entouraient. Il
avait de la finesse dans le talent et dans le style , des teintes
chaudes sur sa palette, un pinceau délicat et brillant , et le
talent des détails. Il ne s'avisa pas d'adopter une époque
grandiose et des héros poétiques pour les jeter dans de
petits tableaux et les copier à la loupe. En homme d'esprit,
(i) Note du Th. Déjà , dans les deux premières séries de la Bévue
Britannique nous avons consacré [)lusieurs articles à esquisser le ca-
ractère du peuple irlandais, si original, si pittoresc|ue. Dansle4"iNu-
mcro de celte troisième s^érie , on trouvera aussi dans rarticlc inti-
tulé : L'Irlande avant l'émancipation ^ des scènes de mcjiiurs Irès-inlé-
ressantes.
THOMAS COLLEY-r.RATTAN. '^83
il choisit les objets de ses études dans le pays même qui
avait inspiré les peintres hollandais et flamands. Il voulut
être le Walter Scott de la Flandre, il y réussit, parcou-
rut ensuite les provinces les moins connues de Ta France,
et les soumit à son observation. Dans ce petit monde
qu'il s'est créé, et qui n'appartient qu'à lui, il est à peu
près inimitable. Tous les tours et détours , tous les sentiers
sinueux, toutes les allées et contre-allées^ il les connaît
merveilleusement. Une nous fait grâce d'aucune des pierres
d'un édifice , d'aucun des plis d'une draperie. Heureuse-
ment, si ces descriptions sont minutieuses , elles sont
vraies : il écrit ses romans comme un ingénieur topogra-
phe , comme Fenimore Cooper reproduit l'esquisse d'un
navire. Nous aurions bien des accusations à porter contre
ce genre, contre cette manie, contre cette habitude des dé-
tails , s'il n'avait su y joindre un intérêt très-pathétique, et
voiler la froideur inséparable de l'analyse détaillée sous le
charme et l'ardeur des senlimens qu'il décrit.
Grandes Routes et Chemins ^vicinaux , tel est le titre
de son ouvrage le plus populaire. Ce sont de petites es-
quisses bien senties, qui reproduisent les traits principaux
de quelques parties intéressantes de la France : des Pyré-
nées, des Cévennes, de la Provence et de l'Auvergne.
Avant Grattan , les voyageurs anglais avaient inondé la
France ^ mais qu'y avaient-ils vu P Des colonnes et des ca-
thédrales , des ponts et des palais , des clochers et des arcs
de triomphe , des musées et des auberges , des restaura-
teurs et des postillons. Grâce à eux, nous n'ignorions pas que
le Louvre s'élevait sur la rive droite de la Seine , et que
le Palais-Royal est une grande foire perpétuelle, placée au
centre de Paris. Toutes ces belles choses, recouvertes d'un
style prétentieux et vernies de métaphores à la mode, avaient
fait la réputation , quelquefois la fortune des touristes.
:iS4 THOMAS COLLEY-GUATtAjy.
Leurs in-octavo se succédaient avec une effroyable rapidité
et leur éternelle race pullulait de manière à menacer le con-
tinent d'une seconde invasion. Toutes les auberges de Paris
et de la province devraient se cotiser pour venir au secours
de ces bons touristes. Leurs descri[)tions pompeuses ont
])roduit sur la masse anglaise un effet assez puissant pour
rengager à délier les cordons de sa bourse , et à se déver-
ser comme un déluge sur toutes les grandes routes de
France et d'Italie. Mais, ce chef-d'œuvre accompli, quel-
f[ue chose restait encore à faire. Nous savions ce que coû-
tait un diner à table d hôte , et comment on pouvait se
procurer une loge à l'Opéra ^ mais les mœurs , les idées ,
les coutumes réelles de la France, tout cela nous échap-
pait. Passions, préjugés, bizarreries, mœurs locales res-
taient encore à peindre-, et ce qui doit sembler étrange,
c'est que nul auteur français ne s'en était avisé. Long-
tems ces derniers avaient cru que Paris, c'était la France^
hors de Paris, ils ne voyaient rien : les salons de la Chaus-
sée-d'Antin et du faubourg Saint-Germain fermaient leur
horizon. Aveugles, qui ne se doutaient pas qu'il y eût des
sujets de romans plus intéressans, des peintures de mœurs
plus piquantes et plus neuves dans tel petit village jeté
près de la cascade de Gavarnie , dans telle caverne obscure
de la Bretagne, que dans les boudoirs étincelans et ornés
de statues , dans lescjuels ils s'obstinaient à vivre, et qui
leur fournissaient tous leurs modèles. Voilà ce que M. Grat-
tan a senti. Le sillon qu'il creusait ne manquait pas de nou-
veauté ; il l'exploita en homme habile. Sa t-5uche était pitto-
resque et douée d'une certaine énergie délicate, qui, sans
être le génie, se dislingue par une piquante originalité. Il
avait été habiter les chaumières d'Auvergne , les huttes des
Cévennes et les bastides de la Provence. Partout il avait eu
l'art de se plier aux habitudes de chaque population , d'à-
THOMAS COLLEY-GRATTAN. a^f)
tlopler SCS idées , et de vivre de sa vie : c'est la seule ma-
nière d'observer. Quiconque se tient en dehors des hom-
mes, ne pénétrera jamais jusqu'à leur ame. Plusieurs fois
M. Gratlan avait mérité et reçu ses lettres de naturalisa-
tion morale , tour à tour homme du pays basque , Gascon
des environs de Toulouse, et mêlé parmi les buveurs de
bière de Lille. C'est une admirable école et un bon appren-
tissage pour le romancier ! Se confondre parmi ses propres
personnages, les connaître tous, les observer de près, sai-
sir non seulement leurs mouvcmens passionnés , mais
les nuances de leur vie intime et morale! Quelle diffé-
rence entre des esquisses faites d'après de telles études , et
ces tableaux de fantaisie qui frappent partout nos yeux!
Il est vrai qu'un inconvénient est attaché à ce style, à
cette manière, à cette préparation si longue et si minu-
tieuse. A force de bien comprendre et de bien sentir tous
les détails d'un tableau , on ne veut pas en laisser échap-
per un seul, on attache de l'importance à tout. Ce n'est pas
assez de décrire tous les arbres d'une grande route , on
veut décrire toutes les feuilles de chaque arbre. L'intérêt
que l'on porte à un sujet si bien approfondi, fait croire à
l'auteur que cet intérêt sera contagieux et que les lecteurs
en partageront l'exagération, même la folie. M. Grat-
tan tombe dans ce défaut , qui est celui de Cooper et de
quelques autres : il vous montre son héroïne sur le bord
d'un précipice , il vous émeut , il vous attache à sa desti-
née. Vous ne savez ce qu'elle va devenir, et lorsque votre
cœur bat, M. Grattan vous arrête, dot son chapitre, con-
sacre douze pages à la robe de l'héroïne , au tissu de satin
blanc et aux fleurs brodées qui la parent, à son collier et à
ses bracelets. Nous passerions cette fantaisie aux roman-
ciers ennuyeux-, autant vaut une robe bien copiée, qu une
passion mal décrite 5 mais M. Grattan a éveillé notre sym-
aSG THOMAS COLLEY-GRATTAN.
palhie, il nous frompe , il nous arrête et nous ne lui par-
donnons pas. S'il avait à peindre le Vésuve , il ne se con-
tenterait pas de vous montrer le volcan de face , il vous
l'offrirait de profil, puis de trois quarts ^ il descendrait dans
'e cratère et ne serait satisfait qu'après en avoir compté
toutes les couches, toutes les pierres, toutes les bouchesfu-
mantes, tous les matériaux incendiaires. Lav ille de Bruges
sert de théâtre à Tune de ses meilleures compositions : il
ne quittera la ville de Bruges qu'après lui avoir demandé
compte de toutes ses assises, de toutes ses pierres et de toutes
ses tuiles; on dirait que chaque pavé devient historique pour
M. Grattan. Le siège de Wellbasch occupe tant d'espace dans
un de ses romans, que vous seriez tenté de demander si le
siège de la ville n'a pas duré moins long-tems que la des-
cription de fauteur, et si le plus grand fléau causé par la
guerre n'est pas Tinfaiigahle minutie du chroniqueur qui
se charge de la raconter. Rendons-lui justice cependant : la
vérité de tous les détails fait qu'on les supporte sans ennui.
Ce ne sonlpas des fac-siiiiile, menteurs comme on en voit
tant, de faux autographes, comme ceux que les amateurs
s'empressent de déposer dans les Album des demoiselles.
On peut dans les ouvrages de M. Grattan s'instruire de
beaucoup de choses , puiser une science très-exacte, très-
inconnue, que nous avons rarement la patience d'aller
chercher dans de vieux manuscrits vermoulus.
C'est surtout comme peintre de mœurs flamandes que l'au-
teur se fait remarquer (i). J'aime son Héritière de Bruges
et sa Jacqueline de Hollande , avec leurs vieilles figures de
(i) La Mort de Schenck , récit que nous avons emprunté à Colley-
Grattan , offre un spécimen Irès-remarquable des compositions de
cet auteur eu ce genre. Cet épisode appartient aux gucires civiles qui
désolaient la Belgique vers la fin du seizième siècle. Voyez le 5* Nu-
méro de la deuxième série (novembre i85o).
THOMAS COLLEY-GRATTAN. 287
bourgeois et leurs vieilles villes flamandes, si exactement ,
si curieusement décrites. Gratlan s'élèverait au premier
rang, s'il n'avait pas quelques-uns de ces défauts qui for-
ment la limite infranchissable enlre le génie puissant et le
talent agréable. Quand Ténergie lui manque, il se fait exa-
géré 5 lorsqu'il se défie de son savoir historique , il accu-
mule les cilalions des chroniques. Ne cessons pas de redire
que Touiré, le gigantesque, le monstrueux, sont des
symptômes d'impuissance, et que dans un tems aussi ci-
vilisé que le nôtre , on se tromperait fort en prenant le
mauvais goût pour preuve de génie.
Grandes Routes et Chemins vicinaux dont nous
avons déjà parlé , sont de petits chefs-d'œuvre comme ta-
bleau de genre. Un point de vue des mœurs locales se
trouve incorporé et incarné dans chacune de ces histoires,
courtes mais intéressantes , et qui ont non seulement leur
philosophie vulgaire, mais leur philosophie profonde, re-
vêtue de couleurs pittoresques.
Quelques tableaux qui reproduisent des scènes appar-
tenant au commencement de la révolution française, sont
d'une vérité si chaleureuse, que Ton conçoit à peine com-
ment l'auteur a pu les décrire sans les avoir vues ; nous ci-
terons spécialement le Prêtre et les Gardes-du- Corps. On
y trouve un portrait de Marie-Antoinelte, qui suffirait pour
sauver l'ouvrage et l'arracher à la main impitoyable du
tems^ en somme, parmi les romanciers de second ordre,
l'Angleterre chercherait en vain un nom plus brillant et
plus digne d'estime que celui de Thomas Colley-Grattan.
( New Monthlj Magazine.)
VOYAGE D'ETIENNE KAY,
«SlOX.NilRE WfSI.EïFW ,
DANS I.A CAFRERIE.
Les Iribus africaines que TEurope connail sous le nom
général àGHotteniols et sous celui de Kafres, ont du celle
double appellation au hasard, à 1 ignorance des voyageurs
et à la profonde obscurité dans laquelle leur langage,
leurs mœurs, leurs idées, leur existence même, ont été
ensevelies depuis des siècles. Le mol Hottenlol n'a aucun
sens dans les idiomes du pays : les indigènes l'ont accepté,
parce qu'ils ont cru que c'était un mot hollandais, et les
Hollandais l'ont conservé parce quils ont pensé que le
lexique indigène le juslifiait. Le nom de Kafre, que l'on
écrit aussi CafTre et quelquefois aussi Kafer, a une origine
facile à reconnaître ; c'est le mot arabe hafir ^ infidèle,
terme de reproche dont tous les Orientaux flétrissent les
peuples étrangers à la foi musulmane. C est sous ce titre
qu'étaient désignées toutes les tribus du sud-est de la côle
d'Afrique, que les mahométans n'avaient pas pu convertir.
Les premiers navigateurs européens empruntèrent cette
appellation aux INIaures et aux Arabes du nord-est de la
côte d'Afrique-, et ce fut désormais le synonyme du mot
HoUentot. Les naturels du pays se croient insultés cjuand
on les appelle Cafres -, le son même de ce mot blesse leur
oreille d'un son inaccoutumé j la lettre y ne se présente
VOYAGE d'ÉTIEKJ»IE KAY DAJS'S LA CAFRERIE. iSg
que très-rare me ni clans leur langue^ la double lellre^',
jamais; et la lettre r, chose singulière, leur est inconnue.
Le vrai nom de ceux que nous appelons Hollentols et
Cafres, cest Quœquœ : mot connu , comme leur désigna-
tion générique, dans tous les cantons de la Cafrerie, et qu'un
seul voyageur, Barrow, a cité. C est Barrow qui le premier
a jeté quelques lumières sur ce pays. C'est lui qui a excité
l'attention de l'Europe et fait comprendre la distinction
qui existe entre les Hottentots et les Cafres , deux races
tout-à-fait séparées. Avant lui , Texagération et la crédu-
lité avaient défiguré tous les récits relatifs à ces peuples.
Les voyageurs suédois , Tunberg et Sparmann avaient
donné de curieux détails sur les hordes voisines de la co-
lonie du Cap -, mais les limites dans lesquelles leur obser-
vation se circonscrivait , étaient fort étroites. Compatriotes
de Linnée , qui venait de rendre populaire en Europe
l'histoire naturelle , c'était à l'étude de cette science qu'ils
se consacraient sans réserve. Ils auraient cru déroger à
leur dignité de voyageurs s'ils s'étaient permis de sortir de
ce cercle pour se livrer à des réflexions morales ou à des
observations de mœurs. Leurs voyages, utiles à la science,
sont assez peu intéressans pour le lecteur ordinaire.
Un Français, Levaillant, suivit une route opposée : il fit
de son voyage en Afrique une espèce de roman égoïste
qui se sentait de la lecture de Rousseau et de cette habi-
tude constante des écrivains français du dix-huitième
siècle qui se mettaient en scène si complaisamment, si
ouvertement, et se constituaient eux-mêmes les héros de la
fiction qu'ils livraient au public. Rien de plus amusant que
la narration du voyageur français j même quand le fond de
son récit est vrai , il le colore et l'altère si bien , qu'il de-
vient impossible de séparer le vrai du faux ^ il n'y a pas
deux pages de Levaillant que l'on puisse lire sans intérêt,
VII. iq
2ijU VOYAGE d'ÉTIEN^E KAY
il n'y en a pas une seule qui satisfasse pleinement l'homme
sage et sensé qui ne se contente pas d'assertions sans
preuves. C'est un romancier voyageur, dont la plume
est brillante, la touche facile et vive , la narration pleine
de mouvement et de vigueur. Il raconte comme racontent
les habitans des pays méridionaux, avec des gestes , avec
des exclamations , on pourrait presque dire avec des cris.
Il nest ni complet dans le mensonge, ni complet dans la
vérité. Quelques faits réels, semés dans un conte invrai-
semblable ; quelques observations d'histoire naturelle au
milieu d'un récit où Levaillant ne s'occupe que de ses
amours avec une Hotlentote , servent à soutenir et à faire
passer les innombrables invraisemblances et les gascon-
nades du voyageur.
Après lui, M. Barrow, qui traversa trop rapidement la
Cafrerie, dessina d'une main plus ferme, mais moins bril-
lante , plus véridique, mais moins agréable, les contours
sauvages de ces races. Il les vit dans leurs huttes pasto-
rales, et non pas seulement en rase campagne comme son
prédécesseur. Il osa stigmatiser, avec une franchise et une
force qui font honneur à son caractère , la barbarie des
premiers colons hollandais, et la signaler à l'indignation
dn monde civilisé. Il y a de la naïveté, des impres-
sions vraies et senties, dans le voyage de Barrow. Le profes-
seur Lichtenstein, qui le suivit, confirma tous les faits qu'il
avait avancés , étendit ses recherches plus loin que Bar-
row, découvrit une nouvelle branche de la même famille,
la tribu des Béchouanas, et prouva que, selon toutes les
apparences , les régions presque inconnues de l'Afrique du
sud avaient été peuplées par cette race. En effet, depuis le
payshabité par lesHottentots jusqu'au tropique, etpeut-étre
même au-delà, toutes ces peuplades sont sœurs. Elles par-
lent la même langue ou le dialecte de la même langue : les
DA.NS LA CAFKHRIE. oqi
racines des mots, les élémens du discours, la conslruclioii
des phrases sont les mêmes ^ elles se comprennent parfaite-
ment entre elles. Burchellet Thompson, les voyageurs mis-
sionnaires, Campbell, Philip , MoÉfat, Kay, le capitaine
Owen, s'accordent dans leurs assertions comme dans leurs
conjectures. L'avant -dernier des voyageurs que nous
avons cités, M. Kay, missionnaire wesleyen, vient d'ajou-
ter à cette masse de faits , des recherches et des résultais
très-importans. Ses observations se rapportent presque ex-
clusivement aux trois tribus contiguês d'Amakosa , d'A-
matenbou et d'Amapouba : il y a joint quelques remarques
assez légères et superficielles sur la nation des Zoulous et
celle des Béchouanas. Les trois premières de ces tribus oc-
cupent tout le pays depuis la frontière orientale de la co-
lonie jusqu'aux environs du Port-Natal (i). A peine y a-t-il
une nuance de différence entre leurs mœurs, leurs lan-
gages et leurs coutumes. C'est le même peuple , divisé en
plusieurs clans indépendans.
Ces trois tribus auxquelles on a donné le nom géné-
rique de Cafres, et que M. Kay a choisies pour objet spé-
cial de ses recherches , forment une très-belle race. Leur
taille est haute, leur corps robuste, leurs proportions sont
belles. Par la forme de leur tête et par leur physionomie ils
se rapprochent bien plus des Européens que de la race hot-
tentote ou des nègres de l'Afrique occidentale ; une cheve-
lure laineuse , crépue et noire , ombrage un visage de cou-
leur brune , mais dont le teint cuivré ne manque pas de
transparence. Chez eux , rien de cette défiance , de cette
(i) Port-Natal est le chef-lieu d'une petite colonie fondée en 1824
par le lieutenant Ferewel, pour hâter la civilisation de ces peuplades.
La Société des Missions Protestantes de Paris, présidée par l'amiral
Verrhuel, a aussi envoyé quelques missionnaires vers les Béchouanas
pour leur apporter le christianisme et la civilisation qui l'accompagno.
ig2 VOYAGE D'ÉTIEPiKE KAY
perfidie et de celte férocité cachée qui semble caractériser
les nations non civilisées. Leur abord est franc , il v a de la
gaité dans leurs mœurs et quelque chose de généreux,
d'ouvert, de noble dans leurs relations sociales. Moins
bien douées par la nature que les hommes, les femmes
sont plus petites , ont le système musculaire plus déve-
loppé , la taille courte et ramassée , les membres forts ,
la physionomie en général peu régulière, mais bienveil-
lante et agréable. La femme du Hottenlot est une espèce
d'animal torpide ; celle du Cafre, lorsqu'elle n'est pas ma-
lade ou qu'elle n'a pas atteint l'âge de la caducité, est au
contraire vive, riante, aimable. M. Barrovv parle de sa
gailé constante et de sa bonne humeur , comme d'un mo-
dèle peu commun même en Europe. Les plus laides entre
les femmes cafres ont ordinairement de très-belles dents.
Tous les vétemens des Cafres consistent en peaux d'ani-
maux , préparées et tannées de manière à conserver leur
souplesse et le moelleux de la fourrure. La peau d'un bœuf
ou d'une vache, coupée dans une certaine forme consa-
crée, forme Xîngouho, manteau à la grecque, qui fiolte sur
les épaules, et que portent tous les Cafres. Les chefs et les
princes ont des peaux de léopard et de panthère consacrées
au même usage \ mais ordinairement ils confient ces belles
dépouilles au soin d'un domestique, qui porte à la main
le manteau royal de son maitre , dont les épaules sont sim-
plement couvertes de Vingoubo ordinaire. Voilà tout le
costume du Cafre. Autrefois on portait aussi, dans cer-
taines occasions, quand il fallait jeter bas Yingouho^ une
espèce de petit tablier , coutume qui a été abandonnée
comme trop féminine. Un Cafre pense qu'il doit se présenter
debout et nu à son ennemi j il n'attache à la nudité entière
aucune idée de décence ou d'indécence \ il doit se montrer
à son adversaire, sans voile, sans armure, sans défense.
DANS LA CAFRERIE. 2^3
C'est une sorte d'héroïsme qui lui fait relé^juer parmi
les femmes jusqu'à ce petit tablier, que cependant quel-
ques tribus de lAfrique intérieure ont eu soin de con-
server.
La parure de la femme cafre est plus compliquée , plus
modeste et plus gracieuse. Elle porte aussi Vingouho , dont
le collet est enrichi par derrière d'une espèce de queue ou
de basque, ornée de plusieurs rangées de boutons. Sa poi-
trine est couverte de Vimbeka, espèce de gorgeret de cuir
souple , que l'étiquette lui défend de déposer , excepté
lorsqu'elle allaite ou qu'elle est malade. Le kaïo , ou petit
tablier de cuir, et ïipoiiri, singulière coiffure , sont égale-
ment indispensables. L'ipouri est une espèce de turban ou
de casque , formé avec la peau de l'antilope bleue , dont le
nom est aussi ipouri. Des grains de verroterie bleue et blan-
che y sont disposés, non selon le caprice de la femme
cafre , mais d'après un modèle dont on ne peut s'éloigner.
Le teint bronzé des indigènes s'harmonise fort bien avec
le bleu et le blanc dont ces bonnets sont nuancés; et
M. Barrow prétend qu'il ne leur manque , pour obtenir
tout le succès qu'ils méritent , que d'être portés par quel-
que colonel de cavalerie nègre.
Ces pauvres femmes , qui portent sur elles toute leur
garde-robe, qui ne reçoivent pas l'xAlmanach des Modes ,
qui couchent tout habillées, qui sont traitées comme des
esclaves , qui chargent les bœufs , les attèlent , les nourris-
sent , qui font des tapis , des paniers et de la faïence gros-
sière pour l'usage de la maison , qui cultivent la terre ,
qui bêchent, qui hersent, qui défrichent, qui moisson-
nent , ont trouvé moyen d'être coquettes à leur manière.
Elles portent des bracelets d'ivoire , qui distinguent les
femmes du grand monde des femmes du peuple \ des an-
neaux de fer et de cuivre pour les bras et pour le coude-
2y4 \ovAGE d'ÉTIENNE KAY
pied; des boucles d'oreilles de cuivre et de verre; des
festons de petits coquillages; enfin des colliers de ver-
roterie , dont le nombre est quelquefois considérable.
C'est de ce nombre surtout que la femme cafre tire va-
nité-, j'en ai vu qui portaient jusqu'à cent cinquante col-
liers. Tous les soins domestiques leur appartiennent : aux
hommes elles laissent la guerre , la chasse et le soin des
troupeaux.
h'inhhou, ou la hutte du Cafre, est une véritable ta-
nière, beaucoup moins bien construite que la chaumière
du Béchouana et des autres tribus de l intérieur. Imaginez
des branches d'arbres plantées en terre par un bout , et
dont les extrémités supérieures se rapprochent à peu près
comme la pointe conique dune ruche. Point de fenêtre ni
de cheminée. Un homme un peu grand ne peut s'y tenir
debout. Les plus larges et les plus longues ont quinze pieds
de profondeur -, j'en ai vu qui n'avaient que six pieds. Une
douzaine ou une demi-douzaine de ces cabines réunies et
groupées forment un oumzî ou village, quia son oubouk-
lanti, espèce de place d'assemblée, et de lieu destiné à
parquer les troupeaux. C'est Y agora , le forum , le maga-
sin du Cafre. Il attache beaucoup plus d importance à la
bonne situation et à la commodité de l'ouboublanti qu'à
toute autre chose. Il vit très-peu dans son intérieur, et ne
se réfugie dans ce trou , qu'il appelle sa hutte , que pen-
dant la nuit et le mauvais tems. Un beau soleil, un air pur
et chaud l'appellent dans les bois et dans les vallées. C'est là
qu'il prend soin de ses troupeaux chéris, sa seule richesse.
Que ferait-il des pierreries, de l'or et de l'argent, que les
nations civilisées recherchent avec tant de passion ? Il ne
lui faut, pour être heureux , que de grands troupeaux. Les
conserver, les soigner, les multiplier, c'est là son unique
occupation, depuis sa première enfance jusqu'aux derniers
UA^S LA CAFREUIE. 2^0
jours de sa vie ; là se concentrent pour lui l'art, la politique ,
la religion , Tindustrie. Il ne songe qu'à son troupeau \ il
ne vit que pour son troupeau ; il sait par cœur la physio-
nomie de toutes ces têtes à cornes, les qualités et les dé-
fauts, l'âge et le sexe de chaque pièce de bétail : ces détails
seuls l'intéressent. Et lui qui ne pleure guère , dont la na-
ture est apathique et fort peu sensible, il verse des larmes,
lorsque le chef de la tribu, abusant de son pouvoir, s'em-
pare du bœuf ou de la vache favorite. Alors son cœur est
navré; il ne peut modérer son désespoir. Sa femme et
son fils peuvent mourir-, il ne s'apercevra pas de leur
perte.
Les moyens d'échange dont les Cafres se servent sont
assez bornés. Ce sont des boutons , du fil de fer et des
verroteries. Autrefois le bétail était le seul représentant de
la richesse 5 mais tout se corrompt , et l'invasion des na-
tions civilisées a jeté chez les Cafres ces faibles et chétifs
trésors , qui leur servent tout aussi bien que nos lingots ,
et répondent à tous les besoins de leur commerce. De tems
en tems , une lance est aussi regardée comme moyen d'é-
change. L'ivoire de 1 éléphant , que Ton n'employait jadis
que pour en faire des bracelets et des anneaux , est de-
venue objet d'exportation. Proposez-leur l'achat d'un objet
dont la valeur vous semble considérable , ils ne l'accepte-
ront que s'ils espèrent s'en servir pour augmenter leurs
troupeaux.
Il y a dix ans , le bœuf et la vache étaient leur unique
propriété. Nous leur avons donné des moutons , des chè-
vres et des chevaux. Plusieurs Anglais se sont fait un plai-
sir d'offrir, comme cadeau, aux plus jeunes chefs, des
coursiers d'excellente race, qu'ils ont traités avec beaucoup
de soin et presque d'amour. L'ama^acAi (c'est ainsi qu'ils
nomment le cheval ) leur est devenu presque aussi cher que
2q6 voyage d'étiej\]\e kay
le coursier d'Arabie l'est aux scheiks du désert. Les vieux
guerriers, attachés aux usages primitifs, regardent cette
nouvelle habitude comme une dégénérescence, a Autrefois,
disait un chef, ce n'était pas ainsi ^ nos enfans se servaient
de leurs jambes. Quand ils allaient à la chasse, ils n'a-
vaient pas à leur service quatre pieds qui se précipitent
comme le tonnerre. Lorque Llhamsi était jeune, il mar-
chait comme un héros \ nos enfans se font porter comme
des malades. »
Leur genre de vie est tout-à-fait patriarcal , et leur ré-
gime diététique fort simple ^ ils font cailler du lait dans des
sacs de cuir noirs et sales , qu'un Européen ne peut re-
garder sans dégoût, et qui le malin et le soir sont attachés
au pis de la vache; ce mets qu'ils nomment amuraz ^ est
leur grande ressource dans tous les tems -, le lait, dans son
état naturel , est réservé aux enfans. Ils joignent au lait
caillé la farine d'une espèce de millet ou blé de Guinée
(^liolcus sorgum)^ que les Cafres nomment amazimbj^e, et
les Béchouanas mahali : bouilli , on le sert dans de petits
paniers , ou chaque convive plonge ses doigts ^ quelque-
fois on en fait une espèce de potage, et on le détrempe avec
du lait ; quelquefois aussi on le fait cuire sur des charbons
à la manière des anciens Grecs , et on le sert sous forme
de gâteau. Quelques légumes et le mais servent aussi à la
nourriture des Cafres , qui ne les mettent jamais en ré-
serve , et qui se contentent de rôtir le mais et de le manger
tant qu'il est sur l'épi. Je n'oublierai pas une espèce de
canne à sucre nommée ïmfe. La liqueur sucrée qu'elle ren-
ferme , et dont le goût est fort agréable , est quelquefois
mêlée à leur potage de millet. De tems en tems, mais ra-
rement, ils mangent de la viande. C'est ainsi que se
nourrit un des peuples les plus robustes de la terre ^ il se
contente d'un repas par jour et n'y ajoute qu'une tasse de
DAKS LA CAFRERIE. 2^^
lait. Les philosophes et les médecins auraient peine à croire
combien les véritables besoins de notre nature sont en
petit nombre, quand la civilisation ne vient pas les déve-
lopper et les accroître.
Les Cafres ont d'ailleurs leurs préjugés relatifs au choix
des alimens -, comme les Arabes, ils repoussent avec dégoût
le porc, le poisson , la volaille et les œufs, qu'ils considèrent
comme immondes, ainsi que la chair de l'éléphant. Leur
seule liqueur spiritueuse est une espèce de boisson fer-
mentée qu'ils font avec du miel, quand les ruches en ont
beaucoup produit: ils en boivent avec excès les jours de
fête.
Le Cafre n'est pas guerrier, mais essentiellement pas-
teur ] les connaissances qu'il possède , quant à l'éducation
et aux soins des troupeaux, ne peuvent être comparées
dans leur genre qu à la science dun habile jockey an-
glais. La plus petite tache sur la peau d'un bœuf, le plus
léger voile sur sa prunelle , sont des indices qui ne lui
échappent jamais. Un incos oiihoulou (chef puissant ),
quel que soit le nombre de ses domestiques et de ses vas-
saux, mène paître ses vaches 5 il se plaît à donner aux cor-
nes de l'animal toutes les formes bizarres quil peut inven-
ter 5 il les appelle par leur nom , les distingue et les élève
comme un chasseur ses chiens , comme le maquignon ses
chevaux; quelquefois il les force de courir ensemble, de
rivaliser de vitesse, et ces animaux si lourds acquièrent une
certaine célérité comparative. Toute la tribu assiste à ces
grandes cérémonies , et le bœuf victorieux est ramené chez
le propriétaire en triomphe, au bruit des acclamations gé-
nérales.
Le Cafre ne manque pas d'adresse et dhabileté indus-
trielle, il ne sait pas fondre le fer comme les Africains du
centre -, mais une fois qu'il est en possession de la matière
^9^ VOYAGE D'ÉT1EJN^E KAY
première, il la façonne à son gré, avec un fragment de ro-
cher pour enclume , et une pierre pour marteau ^ il en fa-
brique des fers de lance, des bracelets , des chaînes et des
épées, ainsi que des haches. Il ne faudrait à Voumkandi
(forgeron cafre) que des inslrumens meilleurs et plus
parfaits, pour qu'il pût se placer au niveau de nos ouvriers
dEurope.
Le Cafre n'a pour arme qu'une javeline nommée assa-
gai^ une petite massue et un bouclier \ la javeline a de six à
sept pieds de long, elle est très-mince, et porte à Tun de
ses bouts un fer pointu d'un ou deux pouces de large, et
d'un pied à dix-huit pouces de long (mesure anglaise).
La main qui lance ce javelot antique a soin de lui im-
primer un mouvement de vibration qui en augmente la
vélocité. Chaque guerrier porte en campagne un paquet
composé de six ou sept de ces lances \ à une distance de
cinquante à soixante-dix pas , il lui est facile d'atteindre ou
de percer d'outre en outre un homme ou une antilope.
La massue est courte , noueuse , et sert tantôt à frapper
l'ennemi , tantôt à parer ses coups en repoussant le trait
qu'il vient de lancer -, une peau de taureau , tendue sur
deux bâtons en croix , forme un bouclier ovale auquels
les bâtons servent de poignée , et qui ne peut être d'au-
cune utilité contre les armes à feu ^ les habitans de l'inté-
rieur qui ont eu des rapports avec les Portugais , ont fa-
briqué, avec la peau du rhinocéros, d'autres boucliers de
la même l'orme , mais plus solides , et sur lesquels la balle
rebondit. Ces guerriers nus, athlétiques, bronzés, qui
se forment en lignes serrées ^ dont les bras nerveux lan-
cent au loin leurs javelots ^ qui se détachent, se séparent
les uns des autres, s'agenouillent et s'accroupissent pour
éviter l'atteinte de leurs ennemis ^ qui se relèvent d'un bond
vigoureux , et comme par le mouvement subit d'un rcs-
DA^S LA CAFRERIE. Q.gy
sort qui se détend, offrent un beau spectacle. Les guerres
sont peu sanglantes en général^ le vol d'une pièce de bé-
tail est suivi de représailles, et peut-être du jet de quel-
ques lances^ une ou deux blessures peu graves terminent
l'affaire. Cependant quelques tribus , entre autres les
Zoulous et les Manlalies , sont beaucoup plus féroces que
celles que M. Kay a visitées ^ elles forment des bataillons
serrés qui se précipitent, la massue et le javelot à la main,
sur le village condamné , et qui détruisent tout sur leur
passage. Les Cafres chassent Tantilope , le buffle , le lion,
le rhinocéros, Ihippopotame et Téléphant^ la chasse est
pour eux une passion ardente , et qu'ils préfèrent à tout.
Le gouvernement est patriarcal , et ressemble à celui
de toutes les hordes primitives, des clans écossais et des
tribus du Caucase -, le chef est héréditaire -, mais le père a
le droit de choisir parmi ses enfans celui quil veut dési-
gner pour son successeur. Ce ne peut être que l'un des
fils de sa première femme , qui ordinairement appartient
à une autre tribu. L'aristocratie, les nobles s'appellent
amapagati ( vieillards , sénateurs ) ^ ce sont eux que
Ton consulte toujours dans les occasions difficiles, et qui
servent de contre-poids à l'autorité d'ailleurs absolue du
chef. Quand il s'agit de juger une affaire privée et de
terminer un différend, le chef choisit deux ou trois ama-
pagati dent il s'entoure, et qui forment son jury. La ma-
nière dont se rend la justice mérite d'être décrite.
Le plaignant avertit le chef de la réclamation qu'il croit
devoir faire , et aussitôt le défendant reçoit l'injonction de
se rendre à la requête du chef. Le peuple va s'asseoir en
cercle dans le Kraal , lieu destiné à parquer les troupeaux,
et observe le plus profond silence. Les deux parties restent
à l'entrée et donnent leurs raisons; il n'est pas permis aux
femmes de pénétrer dans l'enceinte du tribunal. Les ha-
3oO VOYAGE d'iÎÏIEWNE KAY
rangues sont longues , animées, et les membres du jury se
levant tour à tour, appuient celui des deux adversaires au-
quel ils donnent raison. Quelquefois on voit des causes im-
portantes rester cinq ou six jours sans être décidées: mais
en général, comme l'éloquence des avocats et le bon sens des
juges se donnent pour rien, il est rare que les procès se
])rolongent j il est impossible qu'ils se perpétuent.
Ces hommes si sauvages ne manquent pas d'une certaine
polilesse grave, apanage de la vie primitive et qui préside à
leurs discussions. Les membres de nos assemblées délibé-
rantes devraient faire un petit voyage dans la Cafrerie, pour
y apprendre à discuter sans dispute, et à soutenir leurs opi-
nions sans grossièreté. Jamais un orateur n'est interrompu :
l'adversaire écoute attentivement tout ce que son adver-
saire lui oppose -, et sa mémoire , plus fidèle qu'un docu-
ment écrit, lui rappelle chacun des argumens sur lesquels
ce dernier s'appuie-, il les reproduit tous avec une exacti-
tude étonnante, et dans l'ordre même dans lequel ils se sont
présentés. Le Cafre parle peu , mais avec dignité, gravité,
aplomb, et comme s'il s'acquittait d'une tâche importante.
Les petits enfans eux-mêmes , lorsque la question la plus
ordinaire leur est adressée, font un pas en avant, étendent
la main, comme pour donner plus de poids et de dignité
à leurs paroles , et prononcent leur réponse d'un ton so-
lennel. Rarement on punit de mort un criminel-, le vol,
l'adultère et le meurtre sont châtiés par une amende ,
qui tantôt équivaut à la propriété totale de l'accusé , tantôt
ne consiste qu'en une ou deux pièces de bétail.
Le sentiment religieux est peu développé chez les Ca-
fres -. ils se sont arrêtés au fétichisme. On dirait que les
notions superstitieuses répandues dans leur tribu sont les
débris de quelque vieux culte dégénéré , témoin d'une
civilisation plus complète et plus haute. Chez eux rien
DANS LA CAI'HKniE. 3oi
iTest syslémalisé en relijjlon -, le mailre du lonncrre , Ou-
dahli , leur inspire une sorte de crainte vague \ quelques
tribus lui rendent un culte de terreur et lui offrent des sa-
crifices sous le double nom de Morienko et de Bourinko.
Le bon génie Tiko a été métamorphosé par les mission-
naires en Outiko le bon génie tout-puissant , nom qu'ils
donnent l\ ce Dieu, qu'on leur enseigne maintenant, et que
dans leur ignorance ils doivent regarder plulôt comme
leur ancien génie que comme le Dieu des chrétiens. Ti-
kaloski, démon bizarre et invisible, du genre des farfadets
et des sylphes d'Ecosse, est, disent-ils, le mauvais génie
des femmes -, c'est lui qui les porte à se mal conduire, à ou-
blier leur mari , et à troubler la paix du ménage. Quel-
quefois les maris qui croient avoir à se plaindre de leurs
femmes, se réunissent en troupe, attaquent une hutte vide,
dans lequel le démon Tikaloski est supposé résider, et
lorsqu ils ont remporté cette victoire facile , ils poussent
de grands cris de joie et de triomphe. M. Kay a été té-
moin de plusieurs cérémonies superstitieuses. Il a vu
immoler une génisse aux mânes d un ancêtre que Ton
voulait rendre propice au mariage d'une jeune vierge*,
il a été témoin de la vénération des Cafres pour quel-
ques sorciers ; il a remarqué surtout que la circonci-
sion est généralement adoptée parmi eux , sans qu'elle
se mêle à aucun vestige d'islamisme. Quand arrive l'âge de
puberté , les jeunes gens sont séparés de leurs camarades,
vivent isolés pendant trois mois, et sont réunis ensuite
dans une grande cérémonie où la circoncision est pratiquée.
Les circoncis portent des vétemens bizarres , fantastiques,
prononcent certaines paroles , et sont admis au nombre des
guerriers. Les femmes subissent une cérémonie analogue
lorsqu'elles deviennent nubiles.
Tous les cadavres du bas peuple sont livrés à la dent
3o2 VOYAGE D ÉTIENKE RAY
des hyènes ^ quant aux chefs et à leui^s femmes , on les
enterre dans le Kraal. En général les Cafres pensent que la
présence de la mort est contagieuse . et porte malheur
à un village. Les magiciens, malgré les efforts des mis-
sionnaires , ont conservé leur pouvoir sur la nation. Quoi
qu'il en soit , M. Kay nous semble avoir exagéré les torts
du paganisme cafre ^ missionnaire intéressé aux progrès
de la religion chrétienne dans ce pays , la tendance dont
nous parlons était fort naturelle sans doute, mais il na
pas vécu assez long-tems dans le pays , il n'est pas assez
maître du langage cafre, pour que ses jugemens soient
regardés comme infaillibles.
Le christianisme n'a civilisé qu'imparfaitement ces ré-
gions presque ignorées. En revanche, l'administration mili-
taire a continué les violences connues dans le pavs sous le
nom de Comando-syslem. C'est tout bonnement l'habitude
de repousser les indigènes dans l'intérieur du pays et de
les forcer d'évacuer pied à pied les cantons qu'ils occupent.
Le Comando frappe la faute individuelle d'un châtiment
général, brûle les habitations, s'empare des troupeaux ,
fait du soldat anglais un bourreau de sang-froid. Rien n'é-
gale la terreur des indigènes quand le bruit se répand
qu'un Comando les menace. Lesgouvernemens hollandais
et anglais rivalisent de barbarie. Toutes les fois qu'il s'a-
git d'élargir le territoire d'une colonie , on a recours au
Comando. C'est là le système auquel ont succombé les tri-
bus originaires de l'xAmérique ; il semble qu'en s'éloignant
de la métropole, en quittant les lieux sur lesquels régnent
les tribunaux ordinaires , les nations modernes redevien-
nent sauvages. M. Kay rapporte plusieurs exemples hor-
ribles de massacres exécutés par les Anglais et les Hollan-
dais, et dont un peuple naturellement doux et humain a
été victime. On ne se contente pas de tuer les habitans, on
DANS LA CAFUKRIE. 3o3
excite leurs inimitiés extérieures, on envenime leursvieilles
querelles; on les anime les uns contre les autres; il sem-
ble quelquefois que les actes du colon appartiennent au
sauvage, et que les actions du sauvage attestent une civili-
sation plus douce et une ame plus chrétienne. A quoi sert-
il de prêcher si ardemment, si éloquemment le christia-
nisme? Ce ne sont pas les discours , ce sont les exemples
qui changent les peuples. Au lieu d'améliorer toutes les
tribus sauvages qui se trouvent en contact avec nous, nous
rendons leur destinée cent fois pire et nous les dépravons.
u J ai vu dans le fort , dit le lieutenant Rose , le chef
Goùka dont M. Barrow a dit tant de bien dans ses voya-
ges. Du temps de Barrow il avait dix-neuf ans : il en a
soixante , et la civilisation a passé sur lui : quel change-
ment! Les Anglais, qui lui ont donné leur protection, lui ont
donné leurs vices. Le voilà misérable , être dégradé , se
pavanant sous un vieil habit d'uniforme en lambeaux, tou-
jours ivre, entouré de ses vingt-cinq femmes, et prêt à les
vendre pour quelques gouttes d'eau-de-vie (i). Tels sont les
fruits de noire protection. C'est ainsi que nous civilisons
la terre. Les peuples sont simples et confians quand nous
arrivons, perfides quand nous les quittons. De sobres qu'ils
étaient, nous les faisons ivrognes ; de courageux, lâches; et
d honnêtes gens , voleurs. Après leur avoir inoculé nos
vices , ces vices mêmes nous servent de prétexte pour les
détruire. »
Ce n'est pas tout : pendant que les sauvages se conver-
(i) Ce prince est mort depuis deux ou Irois ans, et était considéré
par les Anglais comme le seul roi de la Cafrerie maritime. C'est
dans l'intérieur des terres que le fameux Tschaka , à la lêle de i5 à
16,000 hommes , poursuit le cours de ses exploits. Goiika et son
royaume, sans la protection des Anglais, auraient depuis long-tems
passé SOU9 la domination de ce conquérant.
3o4 VdV V<.E n'v.TlF.MVK KAY nVNS L\ (. A Fl\ LU IF..
tissent aux mauvais peiirliaus dos Européens, ceux-ci de
leur côté adoplenl les vices sauvaffcs. I^ous les jours on voit
des colons s enfoncer dans les l)ois , vivre nus du pro-
duit do leur chasse, et se construire une hutte à Tahri de
laquelle ils vivent comme les CalVes avec une quinzaine de
concubines. Sur la côle de Guinée, cVst chose si commune,
qu une locution proverbiale est consacrée aujourd'hui
à ce chani;emenl de muHirs et de situation. On dit (|u\in
homme r/r'j'/V/// //o/V lorsqu'il s'associe aux mœurs africai-
nes : et je crois que l influence des mœurs européennes est
moins puissante encore que celles des manirs sauvaj^es sur
les lùiropéens.
M. Kav a visité une colonie de llotlenlots émancipés,
qui en iSac.) vint habiter une vallée située près de la rivière
Kat. Avant leur émancipation, ordonnée par le ^^^ouverne-
ment, c'était la racola plus paresseuse, la plus sale, la plus
al>joclo. l\llo déliassait on vice toutes les tribus voisines.
La seule émancipation la sauvée. Elle fleurit aujourd hui ;
et cette preuve en faveur du travail libre est assez élo-
(juente pour que nous ne croyions devoir v ajouter aucune
réflexion. Les partisans des vieilles erreurs poussent de
f;raiids cris lorsqu on leur parle de ré(;énérer la race afri-
caine; les voici réduits au silence. ^Liralité , bien-cire, re-
ligion : ces pauvres esclaves ont tout trouvé dans ie travail.
( EiiinburgJi Mugazinc.)
N» I.
LES SPUNGING-IIOUSES A LONDRES.
Je sais que tous los romanciers prolcslenl do l'exacle
vérité (le leurs t.iMeaux -, c'est un malheur pour ceux r[ui
n'ont qu(î la vérité à dire. Comment le publie ne coiiCon-
drait-il pas aveeriiistoricn et l'annaliste exact ces faisf-urs
de contes, qui, se parant d'un masque de réalité factice ,
donnent des tableaux de fantaisie y)our des porlinils fuièlrs,
et qui désorientent le lecteur, toujours prêt à re/^ardcr
comme un mensonjje, comme un jeu de rimarrinalion, tout
ce que contient un livre?
Cependant il va, dans la réalité, autant de romans ter-
ribles, autant de drames à émotions, autant de fiits qui
peuvent éveiller la curiosité publique , que dans l(;s créa-
tions les plus bizarres deMaturin et d'Anne RadelifCe. « La
moitié du monde ne sait pas, dit le proverbe, comincnl
vit l'autre moiti('. )> Ab ! si l'homme connaissait nn('ux
les souQVaiices qu'il inflige à l'homme, h; total des mi-
sères humain(îs ne tarderait pas à décroître ! Un esprit
actif et mêlé au mouvement des affaires positives tirerait
[;rand parti de ces lumières; une int(;lli(;ence douée de
réflexion, les combinant avec d'autres faits, les forcerait
à tourner au profit de l'humanité.
Ces considérations nous en^^jai^enl à donnci- de I;i pu-
l)licilé à quebjues fiils trop ré(;ls, hélas! ot qui se lappor-
tent à ce fragment honteux de la vieille jjurbarie , à rem-
vu. 20
3o6 LES SPUNGING-HOCSES À. LONDRES.
prisonnement pour dettes. Nous nous portons garans de
l'exactitude et de rauthenticité de toutes les circonstances :
ce n'est ici qu'un simple procès-verbal qui ne prétend pas
à l'intérêt du conte, à Télégance du style, à la rapidité
brillante de la narration. Voici le moment où de vastes
réformes, dirigées par de puissans esprits, s'étendent
à toutes les parties de la législation , pénètrent dans tous
les coins obscurs de l'édifice social. Qu'on jette donc
les yeux sur ces détails , et que l'on abolisse enfin une
absurdité barbare. Arracbez à un créancier vindicatif,
à un ennemi personnel l'arme de vengeance et de tor-
ture. Il est ridicule de permettre à un bomme de jeter un
autre homme en prison , pour le punir d'un acte dont
l'un et l'autre furent complices; si le créancier perd son
argent par sa propre imprudence, cette perte est juste , car
il Ta méritée ; si le malheur de son débiteur cause sa perte ,
ce dernier ne doit pas être puni. Tous deux sont parte-
naires \ le créancier comme le débiteur espérait retirer un
avantage de la transaction dans laquelle il est entré. Pu-
nissez la fraude, frappez le vice, soyez inexorables pour le
crime; mais souvenez-vous, législateurs, que des scènes
semblables à celles que nous allons rapporter , scènes qui
se présentent tous les jours à Paris, à Vienne, à Londres,
ne font qu'étendre la sphère de la démoralisation , et
semer dans la masse du peuple une corruption bien plus
fatale que les abus auxquels on veut parer.
Le Spungbig-House ^ en Angleterre, est une espèce
d'enfer intermédiaire , une maison de dépôt dans laquelle
on vous jette préalablement ; où la politesse rapace du
geôlier se charge (comme l'indique le mot Spunging).^
d'arracher au débiteur le peu d" argent qui lui reste, et
de humer, si l'on veut suivre la métaphore populaire de
celle étrange appellalion , les derniers débris de ses res-
LES SPUNGING-HOUSES A LONDRES. Soj
sources. Cela posé , entrons ensemble dans ce pandémo-
niam terrestre.
En 1823 , par une belle soirée d'automne , M. Wincock
et son épouse, après avoir pris le tbé, étaient sortis et avaient
joui quelque tems du plaisir de la promenade. Londres,
depuis quelques années, offre un spectacle toujours chan-
geant. Des portiques nouveaux , de nouvelles rues s'élè-
vent comme par magie : il est vrai que , trois ou quatre
années après leur élévation , il faut les remplacer par des
constructions nouvelles j mais celte nécessité a son mérite,
et la décoration change plus souvent. Le jour tombait déjà,
lorsque les époux entrèrent dans la maison d'un de leurs
amis, nommé Trueba, qui demeurait dans laruedeP\.ussell.
C'est une douce et agréable conversation que celle du
crépuscule. Les idées et les paroles semblent s'imprégner
du caractère modéré, tendre, gracieux, mélancolique, qui
caractérise cette époque du jour. Il faisait encore chaud et
les croisées du salon étaient ouvertes : sur les huit heu-
res, plusieurs coups de marteau violens ébranlèrent la
porte qui donnait sur la rue , et quand le domestique l'eut
ouverte, un bruit de pas précipités fît retentir le corridor.
N'étaient-ce pas des voleurs qui pénétraient dans la mai-
son, et qui espéraient que leur nombre protégerait à la fois
leur capture et leur fuite? Telle fut d'abord la pensée de
tous ceux qui se trouvaient présens 5 mais bientôt les gens
qui entrèrent sans cérémonie dans le salon , détruisirent
leurs craintes et les remplacèrent par une autre certitude
non moins terrible.
(( Frédéric Trueba l'ainé est-il ici ? demanda une voix
rauque , pendant que le domestique allait chercher un
flambeau.
— C'est moi , répondit Trueba lui-m.ême , qui croyait
n'avoir rien à craindre. Que me voulez-vous ? )>
3o8 LES SPUNGING-HOUSES A LONDRES.
Le domestique entra la lumière à la main. D'une part
se trouvaient cinq ou six liommes dont la figure eûtélébien
digne d'clre saisie et éternisée par le pinceau de Cruishank ;
des tètes , entre l'oiseau de proie et la belette : vulgaires ,
inquisilives et basses. Devant eux était placé un homme
maigre qui paraissait leur servir de guide : c'était un
créancier de Trueba, jeune espagnol réfugié qui avait
contracté quelques dettes pendant son séjour en Angle-
terre. L'homme maigre se plaça dans une attitude théâ-
trale , comme s" il eût été question d'un acte héroïque et
d'un grand effort de courage : puis, étendant horizontale-
ment la main vers Trueba.
(c Yoici notre homme , » s'écria-t-il.
Alors s'avança M. Donaty , le général en chef de ces
chasses humaines ^ il était escorté d'une vaillante armée,
qui eut suffi pour arrêter Cartouche , Mandrin , Rob-Roy,
le fameux Jacques seize fois pendu, ou Jérémie Abershaw,
le chef de brigands écossais j il toucha du bout du doigt
l'épaule de notre héros , qui dès lors devenait sa capture
légitime, son bien , sa propriété: «Il faut, monsieur, que
vous ayez la bonté de m'accorapagner dans l'allée de
Greatshire. ))
C'était dans celte allée obscure, et qui, du tems d'Ad-
disson ne manquait pas de célébrité , que se trouvait silué
le toit hospitalier de M. Donaty. a Tout changement, dit
Samuel Johnson, est d'abord incommode et désagréable.»
Je vous laisse à penser si Trueba, forcé de quitter sa jeune
femme et trois enfans enbasagc, trouva de son goût le nou-
veau lop^cment qu'on lui offrait dans le Spiuiging-House : es-
pèce d'hôtellerie à l'usage des débiteurs réfractaires, et qui,
depuis dix ans, s'est multipliée de manière à envahir tous
les quartiers de Londres. C'est là que les recors déposent
leur caplure avant qu elle soiï écroBiée, étiquetée et par- |
fc2î
LES SPUNGING-IIOrSES A londhes. 3o9
quée dans la gecMe qui TaUencl. Purgatoire bizarre d'où
toute espérance nest pas encore exilée, mais d'où l'on peut
entrevoir au loin toutes les horreurs de la prison propre-
ment dite , où vous trouvez plus d'un avant-goût de ces
tortures; en un mot, une espèce d antichambre de Fenfer.
M. Donaty, pour un homme de sa classe, habitué à voir
souffrir et à faire souffrir, était assez honnête et ne man-
quait pas d'une sorte d'affabilité. Dès que Trueba fut
introduit dans Ihabilation de son gardien, il sentit le be-
soin d'être seul.
« Sans doute , s'écria-t-il , vous avez ici un lit de paille
pour moi. Veuillez m'y faire conduire. »
La porte d'une petite chambre située au premier étage,
donnant sur une cour obscure, verrouillée, cadenassée et
dont les fenêtres étaient armées de barreaux énormes , s'ou-
vrit devant Trueba, qui , pour la première fois , éprouva
cette sensation étrange et douloureuse que cause toujours
la perte de la liberté. Dans un coin était un mauvais lit.
Près d'une table de sapin se trouvait assise une femme
très-jeune , jolie , vêtue selon la dernière mode et dont le
coude était appuyé sur la table , et la tête inclinée sur la
paume de sa main. Il y avait de la candeur et de la grâce dans
l'attitude de cette prisonnière -, et certes Trueba ne s'atten-^
dait pas à rencontrer là un hôte de cette nature. Mais lors-
qu'il jeta un coup d'œil plus attentif sur la table et sur les
objets qui la couvraient, quel fut son étonnement d'y voir
d'abord un verre à demi plein de cette liqueur azurée, de
ce poison populaire que les basses classes de Londres ap^
pellent si énergiquement la ruine-bleue (i), puis une
bouteille de porter et enfin un pot d'ale ! La bouteille et le
(i) Blue-ruin, c'est le gm , qui n'est bu que par les gens du plu^
bas peuple»
3 10 ZES SPrNGING-HOrSES A LONDHES.
pot étaient yldes , mais la dame cherchait de tems en tems
une consolation dans le verre de gin ; remède funeste dans
lequel la dépravation , la faiblesse et Télourderie puisent
trop souvent l'oubli de leurs maux.
Trueba contempla d'un œil surpris la belle péni-
tente et surtout Toccupation peu édifiante qui l'aidait
à tromper le cours des heures. Embarrassé de ce téte-
à-téle , il s'assit 5 une servante entra bientôt et lui de-
manda six scbellings pour la nuit (7 francs 20 cent. ) 5
somme exorbitante contre laquelle Trueba ne se révolta
pas ; il savait que toute résistance serait inutile et que
les habitans des prisons tombent sous la loi souveraine
de leur geôlier. 11 résolut de faire contre fortune bon
cœur , et de tirer le meilleur parti de sa situation ;
puis, demandant une bouteille déporter, dans l'espoir
de rendre M. Donaty favorable à ses intérêts , il appro-
cha bravement sa chaise de la table, et permit à sa com-
pagne de le considérer de plus près. Le bruit de la chaise
arracha la belle pénitente à sa rêverie : elle fit un mou-
vement , releva la plus jolie tête du monde avec une expres-
sion très-bienveillante \ puis, au lieu de se livrer à des ré-
flexions mélancoHques , inutiles dans sa situation , elle
se contenta, car elle était philosophe, de remplir son verre
de gin, de Tavaler d'un trait et d indiquer par un signe
expressif et un mouvement de tète gracieux qu'elle s'atten-
dait bien à voir létranger en faire autant. Jusqu'alors elle
n'avait pas ouvert la bouche. Trueba, qui avait interprété
sans peine l'éloquente pantomime de sa partenaire, crut de-
voir rompre le silence.
« J'avoue, madame, lui dit-il, que je ne suis pas grand
partisan de cette liqueur bleue : un verre de porter me
suffit, et je boirai, si vous voulez, à notre meilleur sort. ))
La belle se contenta de prononcer d'un air d'inexprimable
LES SPTJNGING-HOUSES A LONDRES; 3l I
dédain le monosyllable ah \ dont la modulation prolongée
exprimait le peu de cas qu'elle faisait d'un homme qui pré-
férait à une liqueur stimulante et généreuse le misérable
porter. Dès lors les opinions de Trueba furent arrêtées : il vit
que celle à qui le hasard l'avait associé, ressemblait moins
aux nymphes de la cour de Diane qu'aux Thyades écheve-
lées qui suivent le char de Bacchus. Heureusement ce
téte-à-tétc peu agréable fut interrompu par l'arrivée de
deux jeunes filles élégamment vêtues et qui venaient ren-
dre visite à la belle Sally , tel était son nom. Une conver-
sation plus intéressante que délicate , plus amusante que
morale , apprit à Trueba que la belle Sally appartenait à
cette paroisse de Marylebone où Ténus a autant d autels
que dans Babylone antique , et qu'un mercier du même
quartier, ne pouvant se faire payer par elle, avait choisi
la voie la plus expéditive et la plus sûre d'obtenir justice,
en la confiant aux soins paternels de M. Donaty , j.usqu'à
ce que le banc du roi, Marshalsea ou la prison de la Flotte
s'emparassent de la captive et la préparassent à paraître
devant les tribunaux. Trueba fit bien des réflexions morales
et philosophiques sur l'imprudence et la folie de ces lois
qui , plaçant toujours l'honnête homme sur la même li-
gne que le coupable, confondant toutes les existences dans
des prisons communes, jette la lie de la population et le
débiteur imprudent ou malheureux sous les verrous du
même cachot. Il pensa avec raison que pour la jeunesse
qui reçoit aisément toutes les impressions , c'est là une
source féconde de vices, de dépravation et de malheurs.
Cependant les trois demoiselles qui ne professaient pas la
philosophie, avaientcommencé une merveilleuse et bruyante
galopade qui attira quelque tems l'attention de Trueba.
Il leur porta envie et chercha de son mieux à imiter leur
3lîi LES SPUNGING-HOrSES A LONDKES.'
insouciance ; dernier terme peut-être de toute philoso-
phie humaine.
Alors M. Donaty vint annoncer que Ton allait fer-
mer les portes et donna le signal du départ. Les deux
amies de Sally glissèrent dans la main de leur compagne
persécutée une pièce de sept schellings que, dans l'argot des
Las lieux, on appelle sp angle -, chargèrent la table des pro-
visions qu'elles avaient apportées dans leurs cabas , payè-
rent son logement pour la nuit , vidèrent encore deux fois
le verre rempli du gin tout-puissant , et sortirent en pro-
mettant à Sally de venir la voir le lendemain à la même
heure.
Trueba fut fort embarrassé lorsqu'il se trouva de nou-
veau en tète à tête avec la belle Sally. Elle était retombée
dans son premier marasme. Plusieurs fois il essaya de
donner à la conversation un tour quelconque. Il lui parla
du beau tems, de la cause de son chagrin et de son empri-
sonnement, des modes, duRanelagh, de tout ce qui pouvait
intéresser une femme. Hélas ! il ne parlait pas la même
langue qu'elle. Sally ne connaissait que l'argot, dialecte
énergique et même poétique, mais dont il n'avait pas
la clef. Effrayé de la stupidité de sa compagne, faute peut-
être de pouvoir comprendre les choses spirituelles ou
brillantes prononcées dans ce langage étranger à ses habi-
tudes, Trueba s'ennuyait beaucoup. Enfin, Sally, comme
pour approuver tacitement l'opinion que lui-même avait
formée, s'endormit d'un profond sommeil, ct,doi5-jeledire,
ronfla comme une orgue. O Dryden ! 6 Milton ! ô Jean-
Jacques, que devenaient vos exclamations pathétiques, vos
éloquentes tirades sur la destinée de la femme qui doit
adoucir et tempérer les brutales passions du sexe fort!
Quel auteur dramatique aurait imaginé cet incident I
LES SPUNGiNG-IlOrSES A LONDRES. 6l6
Trueba , homme délicat et d'habitudes très-recherchées,
resta pétrifié sur sa chaise.
Plusieurs heures se passèrent ainsi. Enfin à minuit
un domestique vint prier Trueba de passer dans le par-
loir de M. Donaty. Ce fut avec grand plaisir qu il se ren-
dit à cette invitation. La situation devenait incommode et
ennuyeuse. L'intérieur du parloir était , comme on dit en
Angleterre, respectable j le grog (i) fumait sur la table.
La muraille était couverte d'admirables esquisses dont
Trueba, grand connaisseur en peinture , s'approcha après
avoir fait honneur au grog de son bute.
« De qui sont ces esquisses, lui demanda-t-il, après avoir
visité tous les coins de la chambre dont la tenture dispa-
raissait sous les cadres nombreux qui la tapissaient de
toutes parts.
— De Georges Morland , répondit Donaty : il a été long-
lems sous ma protection : quelquefois je l'ai eu pendant
deux ou trois mois ici : il me donnait deux guinées par
jour, me payait en tableaux et en dessins , et je ne laissais
pas d'y trouver mon compte. Ses ouvrages avaient une
grande vogue ^ et le dérangement de ses affaires ne venait
que de son peu d'économie , de sa mauvaise administra-
tion et surtout de son état d'ivresse perpétuelle. Je reven-
dais facilement une de ses esquisses les moins achevées,
quatre fois ce qu'elle m'avait coûté , et je ne m'en fîiisais
aucun scrupule. Pourvu que Morland eût à boire ; prison
ou liberté, pauvreté ou richesse, gloire ou obscurité,
tout lui était indifférent. Ce n'était pas même un gour-
met dans son genre j il buvait à peu près tout ce qui se pré-
sentait, et n'avait horreur que de l'eau. Dès le ma-
tin on lui apportait un pot rempli de gin ; car il ne pouvait
travailler qu'après avoir été, comme il le disait lui-mémej
(i) Mélange d'eau-de^vie , d'eau tiède et de sucre.
3l4 I-ES SPUNGING-HOTTSES A LONDPiES.
amorcé. Une fois dominé par l'ivresse que produit celte
liqueur ardente, il s'asseyait devant son chevalet, travail-
lait avec une espèce de fureur et faisait des chefs-dœuvre ^
sa facilité et l'audace de son pinceau redoublaient. Pen-
dant les cinq années qui ont précédé sa mort , il n'a pas
cessé un seul instant dèlre complètement ivre. »
Pendant une heure environ , Trueba causa de bonne
amitié avec son gardien , qui finit par lui donner congé
et par lui dire que , s'il voulait se retirer , le domesti-
que le conduirait à son appartement. Trueba , assez spi-
rituel pour oublier qu il était homme du monde , fit raison
à M. Donaty, avala d un trait le grog qu il n'aimait pas,
et souhaita le bonsoir à son hole qui lui avait donné le
signal de la retraite. Si jamais, ce que je ne vous souhaite
pas, 6 mes chers amis! vous avez quelques rapports dé-
licats avec ces instrumens secondaires qui se chargent de
lexécution de la justice, soyez humbles , patiens et soumis.
Respectez Thuissier ; pliez-vous aux habitudes et aux fan-
taisies du garde du commerce -, pariez humblement au con-
cierge : ce sont gens qui sans doute ne peuvent faire aucun
bien, mais qui se trouvent dans le cas de faire beaucoup
de mal.
En rentrant dans son appartement , Trueba le trouva
inoccupé et s'en réjouit. Le pauvre petit lit qui était dans
un coin de la chambre lui appartenait bien , à lui seul , à
lui-même^ il s'y jeta , et goùla pendant quelques heures
un peu de ce repos nécessaire et troublé que fauteur du
Paradis perdu accorde à Satan, sur le lac de feu. Le len-
demain sur les sept heures , son créancier inexorable vint
lui demander le paiement, non seulement de la dette,
mais des frais qui avaient été faits et qui en quadruplaient
le montant \ sur la réponse négative du débiteur , il le livra
aux Philistins,
LES SP^^XlNG-HOrSES A LONDrvES. 3l5
Après avoir déjeuné dans le parloir, au milieu des chefs-
d'œuvre de ce pauvre JMorlcind , Trueba parût escorté d'un
officier du shérif, garde-du-corps ordinaire des débiteurs
insolvables, qui le conduisit à la prison de Marshalsea, dans
le Borough.
Ici s'ouvre une nouvelle scène : nous n'avons en-
core vu que l'avenue extérieure qui conduit à la prison.
C'est bien assez, sans doute, de soumettre un homme qui
de son propre aveu est hors d'état de payer sa dette, à la
rapacité d'un misérable gardien ^ mais d autres iniquités
nous attendent. Quel pandémonium ! Quel réceptacle de
bandits, de pirates et d'escrocs I Quelle sensation doit-on
éprouver en se trouvant mêlé à cette lie du vice et de la
crapule ! quelle dégradation injuste et insensée pour un
homme qui n'a commis d'autre crime que de ne pas paver
à l'échéance dix ou quinze livres sterling! toutes les ré-
gions d'Europe partagent encore cette barbarie. Marshal-
sea , une des plus anciennes prisons de Londres, est aussi
l'une des plus dégradées que l'on connaisse. Ce ne sont
que ruines sur ruines. Il y a peu de temps, un vieux pla-
fond s'est écroulé sur la tète des malheureux habitans de
cet enfer. Les salles , dépourvues non seulement de tout or-
nement , mais de toute propreté -, l'aspect cadavéreux des
prisonniers 5 la misère , le vice et la saleté qui régnent
partout dans cette prison , frappèrent le pauvre Trueba de
dégoût et d'horreur. Il fallut quelque tems pour quil s'ac-
coutumât à cette situation nouvelle •, mais enfin il décou-
vrit au milieu de tous ces misérables une habitante qui
méritait un meilleur sort et que nos lecteurs s'étonneraient
de voir figurer dans ces pages , si le respect et les égards
qu'elle mérite ne nous empêchaient de citer son nom.
C'est une des romancières les plus connues de ces der-»
niers tems j une femme dont le talent a, sans doute,
3l6 LES SPUKGI^*G-IIOUSES A LOXDHES.
lecteur, concouru à charmer vos loisirs: une dette de
six livres sterling seulement ( cent cinquante francs )
démesurément grossie par la chicane des avocats , et
l'avidité des huissiers et gens de même sorte , la retient
encore aujourd'hui dans cette prison , sans aucun es-
poir d'en sortir jamais. Trueba la trouva cependant
calme et résignée ^ elle avait vécu dans le monde ^ elle
avait été flattée et courtisée dans son tems. Elle su-
bissait , sans trop se plaindre , la terrible punition que le
sort lui infligeait , Targent lui manquait totalement : Je
l'ai vue, disait Trueba, se contenter pour diner d'un
passage du Spectateur , et pour déjeuner le lende-
main, des contes des Mille et une Nuits. Le genre des
romans analvtiques et détaillés, dans lequel elle avait eu
autrefois du succès, avait fait place au genre historique.
Les libraires ne venaient plus à elle, et elle s'occupait
dans sa solitude à composer un ouvrage qui avait peu de
chances détre acheté ou vendu : l'histoire de sa patrie. Mis-
Iriss L'*''^'*' avait une patrie qui lui appartenait , qui n'était
ni l'Angleterre , ni l'Irlande, ni l'Ecosse , ni même le pays
de Galles ^ c'était une patrie de trois ou quatre lieues de
large, l'île de Man.
Moins un pays a d'importance réelle dans la liste des na-
tions, plus il inspire d'attachement et d'amour à sesenfans.
Le patriotisme est en proportion inverse de l'étendue du
territoire. Quand Rome était le monde entier, le citoyen
romain naurait pas sacrifié pour sa patrie une once de
sang ou une poignée de sesterces. La Rome de Servius
Tullius , une Rome de quelques lieues carrées , trouvait
autant de victimes dévouées et de martvrs prêts à se sa-
crifier pour elle qu'elle avait dhabitans. La nationalité
s'est conservée en Suisse, qui est un petit pays 5 elle n'est
pas moins forle en Ecosse. Plus un peujjle est insigni-
LES SPUNGING-HOLSES A LONDRES. Sl^
fiant, plus il est fier. Les Ecossais, lorsqu'ils étaient pauvres,
s'intitulaient nation de rois. L'Irlande, qui n'a pas fait
beaucoup de progrès vers la civilisation, est encore plus
orgueilleuse que l'Ecosse : quant aux Gallois auxquels per-
sonne ne pense en Europe, seuls descenduns des Druides, s'il
faut les croire, ils sont plus vains encore que les Irlandais.
D'après toutes les règles des mathématiques et la loi des
proportions , le patriotisme de 1 île de Man doit avoir
quelque chose de plus ardent et de plus exclusif que celui
du pays de Galles : et c est ce que nous prouva sans réplique
l'enthousiasme de celle pauvre mistrissL'*'"''"'' pour son pays
natal. Les annales de sesdeuxoulroisvillages devaient, selon
la supputation de l'auteur, remplir quatre ou cinq volumes
in- 8", et c'était encore trop peu, disait-elle ; car elle embras-
sait la géographie , l'histoire naturelle , la cosmogonie et
même la théologie de son île adorée. Comme le mot Man
signifie homme en Anglais et dans toutes les langues teuto-
niques , pourquoi \Ile de V Homme ne serait-elle pas le
berceau de notre race, le centre du paradis? Elle consa-
crait un chapitre assez long à celle hypothèse probable.
Elle vivait isolée , au milieu de celte république con-
fuse. Elle occupait une espèce de hutte , édifice assez
misérable , et qui ne ressemblait pas mal à une niche à
chiens , mais qui du moins , grâce ta sa récente construc-
tion, avait le mérite d'être propre. Un jour que Trueba
était assis, au fond de la cour, sur un banc qui faisait face
au palais de mistriss L"^*^ et qu'il jetait un regard obser-
vateur sur les domaines du royaume inconnu qu'il habi-
tait, mistriss L'^'*''*' le remarqua , et la tournure élégante
de cet étranger pensif, si peu semblable à ses compagnons
d'infortune, attira l'allenlion de la romancière 5 elle se
dirigea de son côté. Trueba ne s'aperçut de sa présence
que lorsqu'elle se trouva çu face dQ lui. Il releva la tête et
3l8 LES SPUNGING-HOUSES A LONDRES.
vit une petite femme vêtue de noir, assez bien faite , déjà
sur le retour , et dont la tournure décente contrastait ,
ainsi que celle de Trueba, avec la tournure et la physio-
nomie patibulaire des véritables indigènes. Les vêtemens
de l'interlocutrice étaient passés de mode , mais propres.
Quant à Trueba, le fasbionable le plus minutieux n'est pas
habillé avec plus de soin et de fraîcheur qu'il ne Tétait.
Elle lui adressa la parole avec aisance , avec grâce.
« Je regrette, monsieur, lui dit-elle, pour vous et non
pour moi , de trouver ici une personne dont l'extérieur
est si peu en harmonie avec tout ce qui nous entoure. »
Trueba se leva et répondit à ses politesses par des poli-
tesses. Une longue solitude, l'ennui, le défaut de société,
firent valoir aux veux de la pauvre mistriss L^*"** tous les
mérites de Trueba , qui , pour une autre femme , eût été
moins dangereux , peut-être. Romancière et romanesque,
captive , accoutumée à la plus haute et à la plus exquise
délicatesse de sentiment , elle fut si heureuse de trouver
dans Trueba une sorte de parenté d'intelligence , que son
exaltation ne connut pas de bornes. Hélas ! Tingrat Trueba
en fut embarrassé. Souvent il allait prendre le thé dans
le cabinet obscur de mistriss L'''*^, et le déluge de ses
panégyriques, l'excès d'admiration qu'il inspirait, après
avoir flatté quelque tems sa vanité, finirent par intimider
sa modestie.
Le premier jour de sa liaison avec mistriss L"*'^'^, M. Tas-
ker , l'aubergiste chargé de désaltérer et de nourrir les
habitans du lieu, vint interrompre la conversation de nos
héros , et avec une politesse digne du maître-d'hotel le
plus accompli, mais sans cesser d'employer le dialecte
d'argot qui seul a cours dans ces parages :
(( Monsieur coupe^t-il avec ces gentilshommes?
— Que voulez-vous dire ? demanda Trueba.
LES SPUKGING-HOUSES A LONDRES. '5ig
—-Voulez-vous diiicr à table d'hole ou seul? Telle fut
la traduction improvisée par la romancière , déjà instruite
de la langue du lieu.
— Ce n'est pas encore mon heure ordinaire, reprit
Trueba, mais il faut s'habituer aux mœurs nouvelles 5
je dinerai à table d'hôte.
— Daignez me suivre , répliqua l'aubergiste marchant
d'un pas aussi grave , aussi solennel qu'un des chambellans
de Georges IV, introduisant auprès de son maître un am-
bassadeur étranger. Trueba s'assit gravement au milieu
des notabilités les plus brillantes de Marshalsea. Le diner
était abondant ; rien d inutile , il est vrai : peu d'ornemens ,
point de ragoûts français , mais d'excellentes côtelettes de
veau avec des tranches de lard et des choux d'une fraî-
cheur remarquable 5 un gigot de mouton à la broche, et
des pommes de terre en abondance , le tout arrosé de bière
et coûtant deux schellings seulement. L'aubergiste de
Marshalsea est certes un des honnêtes gens de Londres :
car , s'il le voulait , rien ne l'empêcherait de demander
cinq schellings par tête à chacun de ses convives.
Tout cela, me direz-vous, n'est pas trop mauvais pour
une prison. Sans doute ; mais ce que je ne reproduirai
pas dans son intégrité grossière , c'est le langage , ce sont
les manières de ces messieurs , les aristocrates et les exclu-
sifs de l'endroit. On ne parlait qu'un langage tout- à-fait
spécial , langage dont M. Bulwer , dans Tun de ses moins
bons romans , a donné quelques spécimens curieux : je
veux parler de Vaj-got. C'est dans ce dialecte que ces mes-
sieurs racontaient leurs exploits ; langage expressif, mais
inconnu des gens du monde , commun aux escrocs de la
capitale et à tout le bas peuple de cette cité 5 langage sou-
vent métaphorique et poétique, mêlé de métaphysique et
de calembourgs. Quand un filou veut parler d'argent, il
320 LES SPUNGING-HOL'SES A LONDRES.
emploie par exemple le mot huile des palmes ou huile de
■palmier : n'est-ce pas une manière de s'exprimer à la fois
singulière et énergique ?
Trueba écoulait avec étonneraent celte conversalion
nouvelle pour lui, et il apprenait que tape signifie dans
celte langue le gin -, que j'uine bleue est synonyme de
ce mot ; que tête d'escroc signifie le gibet -, que le bob
est un schelling , le guid une guinée , le lag est la trans-
porlation '^ faire uji penny ,\o\er avec effraction -, que sous
le nom de flash, on comprend tous les dandys du métier 5
que le cowe est le chevalier d'industrie de bon ton ; que
\c prig s'élève un peu plus haut; que le loby-man des
cend un peu plus bas ; et que la hlowen est le genre fé-
minin de cette population mystérieuse. Il eut bientôt à
sa disposition , grâce à la complaisance de son voisin , jeune
gentilhomme des grandes routes , un catalogue presque
complet de ces expressions curieuses. Né dans le De von-
shire, fils d'un aubergisle célèbre, 1res à la mode parmi
X^shlowens; poli, galant, type bien conservé de l'ancien
voleur anglais , Ned-Longue-Face tenait alors à Londres
le haut bout de sa profession. Les dames du quartier de
Sadler's lui vouaient une espèce de culte -, personne ne
donnait un/rt<^ (repas) plus complet, ni un 5rtiit, ou, si l'on
aime mieux, un bal (hop) d'un meilleur goût \ son lingo
(eau-de-vie) était de la meilleure qualité , et son toutnu(i)
(slark-naked) vraiment admirable. Ce héros avait un gig
et un cabriolet à lui -, \ éclat (argent, busile) ne lui man-
quait pas , et quand par hasard sa bourse se trouvait vide ,
il s'embarquait dans le tohj (expédition de grande route),
sauf à passer quelque lems sous la protection de la justice.
Enfin , dans certaines sociétés demi-bourgeoises , on ne
(i) Gin,
LES SPUNGING-HOUSES A LONDRES. 321
se doutait pas que ce fut un buzz-gloak (filou). Déjà
vieux dans le mélier, ancienne lime {file) ^ comme di-
sent les voleurs , il avait soin d'échapper aux poursuites
les plus dangereuses de la justice, et de ne prêter que
le moins possible le flanc à ses ennemis naturels, les ju-
ges et leurs suppôts. Combien de ;;e?e/'5 (porte-manteaux),
combien de marmites (poches de gilet) n'avail-il pas
explorées en moins de deux heures! Trueba fut plus
versé dans cet idiome et dans ces mœurs qu'il n'eiit été
instruit des mœurs romaines et de la langue latine, après
six ans de classe. L'on ne s'était pas informé des motifs de
sa détention , et. sur sa tournure élégante, on le prenait
tout naturellement pour un cove à plumet (filou de bon
ton ). Aussi fut-ce avec grand'peine qu'il écliappa à l'im-
portunité de ses honorables amis ^ et les laissant oc-
cupés à boire , il retourna prendre le thé chez mis-
tress L"***^. Là il eut à subir la lecture des premiers
chapitres du panégyrique complet de l'ile de Man, autrefois
Mona.
C'est toujours une assez triste chose que d'élre forcé
d'écouler un auteur , tenant en main son manuscrit ,
nous contraignant à l'obéissance passive , au silence ,
voire même à l'admiration. Trueba était captif, abattu,
déconcerté-, il se résigna, et connut toutes les opinions
des philosophes et des historiens sur l'antiquité de
Mona , sur ses souvenirs traditionnels , sur le culte des
druides et sur les troupes romaines qui y débarquè-
rent. Après quoi , déjà prêt à s'écrier ^comme ce malheu-
reux philosophe admis à la table de Denis-le-Tyran : « Que
l'on me ramène aux Carrières, )) il levait les yeux vers une
horloge de bois suspendue dans un coin de la cabane,
lorsqu'il vit entrer Lucile , sa femme , à laquelle il était
marié depuis quatre ans et dont la physionomie douce se
VIÎ. 2ï
323 IE5 SPUNGlNG-HOrSES A LONDRES.
voila de mélancolie et peut-être même d'humeur , à l'as-
pect de ce téte-à-téte inattendu. L'histoire de l'ile de Man
avait mal disposé Trueba , qui salua sans trop de cé-
rémonie mislress L"^"^'*', et se promena long-tems dans
la cour des détenus avec Lucile, plus affligée que lui, mais
puisant dans sa tendresse la force de le consoler , de lui
rendre l'espérance et la fermeté de l'ame.
A huit heures , un petit homme à peu près bossu , tail-
leur de son métier et nommé André Thomson, vint officiel-
lement 5 et à la tête d'une députation composée de deux
ou trois hommes de son espèce , prier Trueba d'assis-
ter comme il l'avait promis aux séances du club libre et
joyeux, institué par les hauts bonnets de la prison. Le club
libre et joyeux sous les verrous de Marshalsea ! La chose
était curieuse et méritait d'être observée. Trueba les sui-
vit et entra dans la salle à manger , transformée en salle
d'assemblée.
Le président était assis , les membres avaient pris leur
place-, c'était un majestueux speclacle : il y avait là des
haillons et de beau linge , de riches habits et pas de cra-
vates , des tabliers de cuir et des figures de potence. Le
président était un nègre nommé Jacob Read, tambour
des gardes-du-corps , grand musicien , et dont les doigts,
à force de s'exercer comme ceux de Paganini sur le
manche de sa pochette , avaient acquis une dextérité fa-
tale à son bonheur et à sa liberté. Le petit tailleur André
Thomson était un grand politique, toujours en mouve-
ment comme l'agitateur O Connell , les poches pleines de
pétitions comme John Wilkes , doué d'une faconde inta-
rissable comme noire ami Cobett. Parmi ces messieurs se
trouvaient encore Ned-Longue-face , dont j'ai parlé; un
marchand de fer, banqueroutier frauduleux ; un pauvre in-
tendant dont le maître avait examiné les comples de trop
LES SPU^GING-HOUSES A LONDRES. 323
près , et un malheureux capitaine de vaisseau, que Trueba
plaignit de toute son ame , car tout son crime avait été
de faire naufrage, et les propriétaires du navire, courrou-
cés de la perte qu'ils avaient éprouvée , accusaient Tin-
fortuné marin d'une négligence coupable , qui, vraie ou
fausse, était assez expiée par son emprisonnement préa-
lable. Cet homme chantait à tue-téte toutes les chansons
nationales en Ihonneur de la Grande-Bretagne, de la ma-
rine et du service naval dont il avait bien droit de se
plaindre. Le personnage le plus curieux de toute la
congrégation était un ancien garde du commerce ar-
rêté pour crime de faux et qui attendait son jugement.
Le ciel est juste !
Un épais nuage de fumée remplissait la chambre et obs-
curcissait tous les objets 5 chaque membre avait devant lui
son pot de bière et sa pipe -, à travers l'épais brouillard qui
remplissait la caverne on distinguait avec peine toutes ces
figures réprouvées. Les voleurs de Gil Blas , les bandits de
Mrs. Radcliffe, les bons vivaus de l'opéra des Gueux
ne sont rien, comparés aux membres du club libi^e et
joyeux àc Marshalsea *, et le pauvre Trueba, croisant les
bras, ne pouvait s'empêcher de se rappeler ce vers de
Shakspeare :
J'étais Hamlet jadis, que suis-je devenu!
Les membres du club étaient de grands poUtiques , la
plupart libéraux renforcés. Il fallait les entendre juger
les ministres , apprécier les actes du gouvernement et sur-
tout proclamer l'indépendance universelle ! Le pauvre
Trueba ne reconnut pas grande différence entre leurs dis-
cours, leur éloquence , leurs argumens et ceux qui font
la gloire de nos colonnes poUtiques , la renommée de nos
orateurs. L'utopie allait son train , nos finances étaient ré*
3^4 I-ES SPUNGiNG-HOrSES A LONDRES.
parées et établies sur une base plus solide -, notre dette na-
tionale se trouvait liquidée par gens qui n'avaient pas un
penny dans leur poche. Entremêlée de duos, de trios, de
fra{^mcns d'airs d'opéra , la discussion plus bruyante que
profonde , comme il arrive si souvent à nos orateurs , fut
suspendue par l'arrivée du porlc-clcfs, qui sans façon,
sans scrupule, en homme qui connaît tous ses droits,
préleva sur chaque pot de bière un tribut, à la grande
satisfaction de ceux dont il diminuait ainsi la portion.
Remarquez , s'il vous plaît, que plus on se rapproche de
l'exécution matérielle et positive de la justice, plus on dé-
couvre d'iniquités flagrantes. Une prison est une serre-
chaude de corruption -, et parmi tous les hommes que la loi
choisit pour ses instrumens , je ne sais s'il en est un seul
dont les mains soient pures. On profita de l'empressement
avec le([uel le porte-clefs prélevait son impôt pour com-
mencer à chanter ce chamr célèbre :
Non , l'Anglais ne peut être esclave !
Et déjà on commençait la seconde strophe , lorsque
soulevant son énorme paquet de clefs, symbole de sa puis-
sance, il prouva, en congédiant tout ce monde, que l'An-
glais peut être esclave et qu'il fallait obéir.
Toute la population de la prison s'évanouit comme un
essaim de fantômes -, chacun avait son asile assuré , sa re-
traite préparée. Truebascul , errant dans cette région in-
commode, et ne connaissant pas les us et coutumes de ces
nouveaux concitoyens , n'avait pas eu soin de se ménager
une retraite nocturne. La politesse des prisons ne va guère
jusqu'à s'occuper de ce qui regarde les autres, jusqu'à
pourvoir à leurs besoins et prévenir leurs embarras j
aussi d'un commun accord laissa-t-on le prisonnier malu-
LES SPINCrNG-HOrSES A LO>DRES. 325
droit, seul et se livrant à ses rêveries, dans la cour ou
préau de Marshaisea.
Minuit sonna enfin ; deux nouveaux priionniers arrivè-
rent à cette heure indue, et Trueba, les rejoignant, trouva
du moins des compagnons d'infortune et des gens intéressés
comme lui à découvrir un moven de ne point passer la
nuit à la belle étoile. Lun d eux était un marchand écos-
sais fort civil, jargonnantd une façon bizarre, et dont l in-
telligence était obscurcie par les fumées du vin ; sans ce
léger inconvénient . c eût été un camarade fort aimable.
L'autre, maitre de danse, pâle et maigre, se trouvait
dans le même état divresse que rÉcossaîs . et si les règles
de 5^on art ne lui eussent pas appris à se tenir en équilibre,
il aurait eu de la peine sans doute à conserver son centre de
gravité. La faible étincelle de raison qui restait encore à
ces deux personnages les éclairait assez pour qu ils se ren-
dissent aux observations de Trueba, qui leur montra une
espèce de hangar fermé de tous côtés dans lequel on distri-
buait du vin et des vivres, et les engageaà s'y retirer avec lui
et à V attendre ensemble le lever du jour. Déjà , entre ces
deux hommes ivres et Trueba qui ne les avait jamais connus,
il existait cette fraternité singulière et instinctive que le mal-
heur étabUt toujours entre les hommes. Les planches de sa^
pin dont se composait l édifice étaient mal jointes: Tair y
pénétrait de tout côté : et si la nuit n avait pas été chaude,
assurément les trois exilés eussent beaucoup souffert. A
peine entré dans cet asile temporaire, 1 Ecossais prit pos-
session d'une grande table sur laquelle il s'étendit. Trueba
s empara d'une vieille chaise à bras dégarnie de son tissu
de paille, et le maitre de danse prit position sur le banc*
On peut bien croire que la conversation de nos trois pri-
sonniers ne fat ni intéressante, ni longue, ni variée. La
feligUQ forçait Trueba au sommtil. Des cinq heures du
J26 LES SPLKGING-HOUSES A LOXDTIES.
matin, une voix de Stentor fit retentir, ou plutôt beugla à
ses oreilles les mots suivans :
« Debout, et aux armes ! »
Nos trois prisonniers furent aussitôt sur pied -, devant
eux se tenait un Hercule à face rouge, qui, la main
étendue, leur demandait son aumône quotidienne et mati-
nale. C'était le watchman de la prison , accoutumé comme
tous les gardiens , geôliers , huissiers , recors et autres gens
de même nature, à rançonner leurs pauvî;es serfs. Les cap-
tifs étaient trop bons politiques pour lui refuser ce qu'il
exigeait, et étendant les bras pour secouer la fatigue , ils
sortirent de la cabutte qui, parmi les prisonniers, portait
le nom de la Rose^ et firent quelques tours de promei>ade
dans la cour.
En causant avec son compagnon, Trueba, dont l'esprit
était observateur, recueillit des détails sur les acteurs
les plus remarquables du théâtre au milieu duquel il se
trouvait jeté. Il y avait là , comme partout, du mal-
heur, de l'imprudence, du vice, de finiquité, de l'in-
nocence : un capitaine Gérard , dont le crime n'était
pas même désigné, qui se cachait à tous les yeux -, beau,
bien fait, de manières élégantes, souvent visité par sa mère
et ses deux sœurs , mais inaccessible à tous les autres pri-
sonniers qui ne le voyaient qu'avec dédain et avec dégoût :
un certain André Thorpayne, faiseur de projets , inventeur
de machines, déceveur de sots, vendant fort cher à la ri-
chesse niaise le secret de la quadrature du cercle et celui
de la pierre philosophale -, escroc mathématicien qui pen-
dant trois ans avait engagé un jeune lord à la recherche du
mouvement perpétuel , et créé un mécanisme ingénieux,
qui faisait tomber toutes les guinécs du seigneur dans la
poche du mécanicien \ homme fort remarquable qui a fini,
je crois, par aller exercer ses talens à Botany-Bay ; le capi-
LES SPUNGING-HOrSES A LOKDRES. 827
taine Purvoise, condamné à la prison par un conseil de
guerre pour avoir fait une fausse manœuvre et échoué
son vaisseau : en6n un mélange curieux de pauvres dia-
bles précipités dans ce triste abime par une dette de quel-
ques livres sterling , nourrie , grossie , gigantesquement
étendue par Ihabileté des gens de loi.
Mais quel fut Tétonnement de Trueba quand le soir
il vit pénétrer dans la caverne une jeune fille , jolie ,
mais échevelée , et que la main brutale du gardien lança
sans ménagement au milieu de la cour. C'était cette
pauvre Sallv avec laquelle il s'était déjà trouvé en con-
tact presque immédiat, et que le maître du Spunging-
House , faute de pouvoir recouvrer la faible somme qu'il
réclamait , livrait enfin au bras séculier des gardiens
de Marsbalsea. Son espérance , ainsi qu'il l'avait avoué
à Sally, reposait sur les chances de secours que la beauté
de sa prisonnière pouvait trouver dans la prison. O
lois humaines ! si votre but avoué est de réparer les
dommages que nos passions et nos vices font à la mo-
ralité publique , vous atteignez bien mal votre but.
L'huissier vole , l'avocat trompe , le geôlier corrompt -, la
prison, qui devrait être un asile de pénitence, n'est qu'une
école de vices.
La narration de Sally , la longue histoire qu'elle fit à
Trueba , la seule personne de la prison qu elle eût jamais
entrevue, pourrait servir de texte, non seulement à un
roman plein d'intérêt, mais à un sermon philosophique.
On me permettra de ne pas en rapporter tous les détails
qui ont à la fois quelque chose de vulgaire et de repous-
sant. Qu'il me suffise de dire que la pauvre Sally , fille
d'un fermier des environs de Londres , après avoir subi
quelque tems les mauvais traitemens de sa famille qui s'op-
posait à son mariage avec un jeune soldat , vint chercher
3îi8 LES SPIJNGING-HOUSES A LONDRES.
un refuge à Londres chez une de ses sœurs qui servait
comme domestique chez un juge. Cet homme (il m'est
impossible de lui donner ici une désignation plus polie), as-
sez semblable d'ailleurs à ce vieux duc de Queensbury,
ami de Georges IV, et qui se vantait d'avoir perdu plus de
jeunes filles qu'il n'avait de cheveux sur la tête , séduisit
la jeune fille et la perdit. C'était chose curieuse de voir
Trucba , homme du monde , voyageur et écrivain assez
en renom , occupé à consoler cette pauvre fille qui partout
ailleurs aurait à peine obtenu de lui un regard de pitié, et
qui, dans leur entrevue du Spunging-House, avait montré
tant de mépris pour la sobriété , la politesse et la froideur
de Trueba. Il fit assez bien l'office d'un confesseur ^ il em-
ploya son éloquence à lui rappeler le souvenir de sa famille,
et l'engagea vivement à réclamer son secours. INIais elle
secouait la tète et répétait que cette pensée lui était plus
pénible que toutes les autres ^ que jamais elle n'aurait le
courage de soutenir la présence et les regards de son père 5
que c'en était fait d'elle à jamais -, que tout moyen de ren-
trer dans une vie plus honnête lui était enlevé. Surtout
elle insistait sur les railleries amères dont elle serait l'ob-
jet , et qu'il lui serait impossible de supporter. Les
hommes qui, au lieu d'écrire de beaux traités ex professa
sur la pliilantropie et la politique, partagent les senlimens
humains et généreux des Franklin et des Howard, doivent
réfléchir sur un sujet pénible que nous touchons à peine,
dont notre plume efileure la souillure , mais qui, à travers
toute l'Europe chrétienne, est quelque chose de si univer-
sel , de si profond, de si terrible. Déjà, en 1788, un
écrivain dont le pathétique simple ne prétendait ni à
rimitation classique, ni au romantisme allemand , Gold-
smilh, avait peint la situation de celle pauvre fille, qui ,
« perdue pour le monde entier , pour la vertu , pour se^
LES SPUNGING-HOUSES A LONDRES. 829
» amies , vient poser sa léte sur le seuil de la porte de
» l'homme qui Ta ruinée : le froid la saisit , la pluie la pé-
» nètre, et son cœur chargé d'angoisses déplore en vain le
» moment lalal où une paresse étourdie, une ambition
» vaine , le désir de voir la ville , lui ont fait quitter sa
» quenouille champêtre et sa robe grise. »
Kow lost to ail , lier friends , her virtue fled ,
Kear her belrayer's door she lays lier liead;
And pinclied witli cold, and shrinking fiom llie sliowçr
Wilh heavy heart déplores ihat luckless liour,
"When idiy first , ambitions of llie town ,
She lefther wheel , and robes of couiilry-brown.
Une autre scène déchirante attendait Trueba : car où
trouver des scènes dramatiques , sinon dans ces asiles de la
misère humaine ? Je sais que les gens frivoles dédaignent
ces détails-, mais les esprits qui pensent et les cœurs qui
sentent ne seront pas du même avis. Un jeune homme qui
avait pendant quelque tems fait avec succès le commerce
des draps s'était vu enveloppé dans la banqueroute do
plusieurs maisons de banque sur lesquelles il comptait.
Sa femme , qui lui était fort attachée , venait le voir
tous les jours. Le premier objet qui avait frappé ses yeux
dans la première cour de la prison , c'était une vaste pan-
carte contenant le règlement du lieu , détaillé avec beaucoup
d'exactitude et imprimé en lettres rouges majuscules :
entre autres clauses menaçantes , ce règlement portait que
toute personne venant de l'extérieur serait fouillée, et que
si Ton trouvait sur elle de l'eau-de-vie , elle serait mise
au secret pendant un mois la première fois , pendant deux
mois si elle récidivait , et pendant trois mois si elle répétait
le même délit. Le secret , en Angleterre , est une punition
affreuse \ on jette le prisonnier dans urx caveau , où il n'a
33o LES SPUNGING-HOUSES A LONDRES.
pour nourriture et pour breuvage que de Teau et du pain *,
il est défendu de lui donner un lit.
Malgré ces terribles injonctions , la femme du marchand
de drap, qui était enceinte et fort avancée dans sa grossesse ,
cacha sous son tablier une bouteille d'cau-de-vie. La re-
cherche eut lieu et la fraude fut découverte : le geôlier,
maitre d'exécuter lui-même la loi dont il est le gardien ,
n'adoucit jamais la sévérité de ces réglemens favorables
à son commerce et qui forcent les prisonniers à lui
demander les alimens et les liqueurs dont ils ont be-
soin. La jeune femme venait d'être saisie par un alguazil
de la justice inférieure, lorsque l'on avertit son mari de
ce qui venait d'arriver. Jamais, m'a dit Trueba, je n'ai
vu de douleur plus violente^ il poussa un cri de rage,
s'élança , renversa deux porte-clefs , et , se frayant un pas-
sage par la force, il parvint enfin jusqu'à l'exlrémité du
parloir , dont il ébranla la grille, en poussant de longs hur-
lemens 5 de l'autre côté de la grille était sa femme éperdue,
entre les mains de ces hommes sans ame, qui, pour la
moitié d un schelling , vous arracheraient la vie , et qui
cherchaient à l'entraîner. Le mari , reconnaissant son
impuissance , laissa retomber ses bras et pleura comme un
enfant. On emmena la femme : alors le malheureux , ac-
cablé de son émotion , tomba sur un banc et resta immo-
bile, l'œil fixe , la physionomie contractée. Les prisonniers
qui l'avaient suivi furent si émus , et leur compassion sus-
cita en quelques minutes, à travers toute la population
de Marshalsea , un mouvement si rapidement électrique ,
que tout le monde se réunit dans la grande cour , et que ,
séance tenante, on rédigea une pétition fort simple, mais
que je regrette de n'avoir pas conservée. Dictée par un des
escrocs les plus fieffés de la compagnie , elle était pleine d'é-
loquence et d'énergie pathétique. Elle priait ftL JenkinS;
LES SPUKGING-HOUSES A LOIÎDRES. 33 1
geôlier en chef de la prison , de se relâcher une seule fois de
Ici sévérité que la loi Taulorisait à exercer, Tassurant de la
reconnaissance de tous les prisonniers dont les signatures
nombreuses étaient jointes à la supplique. Une députa-
tion, dont Trueba fit partie (le seul emploi politique qu'il
ait jamais rempli ) , présenta la pétition à Jenkins qui
fit grâce à la coupable. Le malheureux jeune homme
était encore dans la même posture , assis sur le banc
du parloir , lorsque nos acclamations triomphales réveil-
lèrent.
Depuis trois jours Trueba visitait ce pays inconnu qui a,
cotnme on le voit, ses tragédies et ses romans en action,
lorsque l'évasion du contrebandier Brekelt mit tout ce
petit monde en mouvement. Je ne m'étendrai pas sur
les exploits préliminaires de Brekelt, et je ne dirai pas,
comme tant de romanciers , qu'il avait le courage de Cé-
sar, la prudence d'Annibal et l'habileté de Sertorius 5 ses
prouesses se réduisaient à quelques escarmouches de ti-
railleur contre les douaniers de la côte ; je crois même
que son mousquet avait abattu une ou deux tètes dans cette
petite guerre : quoi qu'il en soit, il y allait de sa vie. Dans la
prison de Marshalsea, on le traitait comme prisonnier
d'état, et les geôliers avaient reçu ordre de le tenir sous
bonne et sûre garde. Brekelt, que son métier périlleux
avait enrichi, menait joyeuse vie dans la prison, et Tor
qu'il versait à pleines mains endormait un peu la surveil-
lance des agens^ on le croyait tout occupé à nover dans
le vin et dans les plaisirs les soucis de sa position, pendant
qu'il tramait le complot singuHer , mais aussi habile que
simple, auquel il dut sa liberté.
Brekelt, après avoir affecté beaucoup dinsouciance , de
gaité, d'indifférence pour la vie et pour la mort, com-
manda un repas magnifique, dont lui-même fit les apprêts.
332 LES SPUNGING-nOrSES A LONDRES.
Il se donna beaucoup de mouvement pour tout dispo-
ser^ la plupart des subalternes, porte-clefs et geôliers
de l'endroit se trouvaient métamorphosés en domestiques ^
Brekelt allait lui-même recevoir ses convives, et avec une
politesse exquise, il les conduisait à leur place. Déjà la
plupart d'entre eux entouraient la table et l'on allait ser-
vir , lorsque Brekelt, qui avait étudié les lieux, traversa
le parloir , plaça un pistolet sur la gorge du seul homme
chargé d'y faire sentinelle, lui cria : a Ouvre ou tu es
mort ! )) il ouvrit lui-même la porte, et trouva comme il s'y
attendait deux chevaux sellés et bridés à l'extérieur^ il
en monta un , piqua des deux , galopa du côté de Balter-
sea, et ne rencontra aucun obstacle. Ses amis, avec lesquels
il avait comploté sa fuite, avaient eu soin de paver d'avance
les receveurs de péages , et de les prévenir que trois gen-
tilshommes passeraient à telle heure précise , et qu'il s'a-
gissait d'un pari.
Rien ne manqua ; les cris même que l'on poussa favo-
risèrent l'évasion et passèrent pour les exclamations du
peuple, témoin et admirateur de cette course au clocher»
Enfin, parvenus à Battersea, nos fugitifs y trouvèrent un
relai qu'ils avaient eu soin de se faire préparer , un cos-
tume complet de dandy qui les attendait, et, montés sur
leurs nouveaux coursiers, déguisés par une fausse che-
velure et des moustaches bien ajustées, ils retournèrent
sur leurs pas, reprirent paisiblement la route de Londres à
Kensington , se mêlèrent à cette procession de cavaliers
à la mode, qui font, dans les beaux jours, l'admiration des
promeneurs d'Hyde-Park , et passèrent une heure ou
deux cà gagner de fappélit, en caracolant parmi les lords et
les fashionables. De là leur cavalcade redescendit la rue
de Piccadilly ^ et nos héros allèrent s'enfoncer et se perdre
dans quelques-uneâ de ces tavernes mystérieuses où les
LES SPUNCrING-HOUSES A LONDRES. 333
brigands de Londres Irouvent un abri assuré. Un repas
joyeux les dédommagea de tant de fatigues , couronnées , il
est vrai, du plus beau succès. Ils passèrent la soirée à riro
de leurs ennemis, et à porter de nouveaux toasts aux cn-
lre|)rises aventureuses qu'ils se promettaient bien d'ajou*
ter à leurs anciens exploits.
Tout le faubourg de Soutbwark , tous les environs de
Marsbalsea étaient en rumeur; les officiers de police se
répandaient sur toutes les routes ; les coles étaient peu-
plées d'espions -, le signalement des fugitifs placardé en
grosses lettres, et accompagné de l'offre d'une récompense
pour qui les saisirait, couvrait tous les coins des rues de Lon-
dres ; tout était en mouvement, cependant Brekelt, fort ex-
pert dans l'art de se déguiser, allait au spectacle, au café,
fréquentait Drury-Lane et ne craignait rien. En effet il
écbappa à toutes les recherches -, et dès que la première
ardeur des poursuites se fut amortie , il s'embarqua pour
la Hollande , et s'établit à Flessingue.
Telles étaient les aventures et les annales de la prison ,
que Trueba, faute d'une occupation plus digne de lui,
s'occupait à recueillir , lorsqu'on lui annonça que deux
jeunes gens le demandaient , il trouva en effet dans le
parloir deux personnes qui , sans vouloir ni dire leurs
noms, ni avouer de quelle part elles venaient, le priè-
rent d'accepter 5o liv. st. , somme que lui envovait,
à ce que disaient ces messieurs, un ancien camarade
d'études qui voulait garder l'anonyme. Trueba fit de
vains efforts pour soulever le voile dont cette générosité
peu commune se plaisait h s'envelopper ; il soupçonna spé-
cialement l'excellent et érudit Sharon Turner , qu'il avait
connu en Espagne, et dont la vie aussi modeste que glo-
rieuse est semée de beaucoup d'actions semblables. Les
5o liv. st. , sans fournir à Trueba les moyens de mettre ordre
334 LES SPUNGING-nOUSES A LONDHES.
à toutes ses affaires , lui donnèrent au moins la liberté d'é-
changer la prison de Marshalsea contre une geôle moins
affreuse. Adieu à ces murs crevassés, à ces appartemens en
ruines , à ces solives tremblantes , à cette boue et à celte
poussière dont Marshalsea était le réceptacle j adieu à tous
ces pauvres débiteurs sans ressources , à ces banqueroutiers
frauduleux, à ces dignes compagnes de la pauvre Sally,
que l'on jetait là en dépôt, et qui coûtent au gouver-
nement mille fois plus qu'ils ne valent ! Trueba , muni
d'un passe-port signé d'un "juge séant à Old-Bailey, alla
chercher asile dans la prison aristocratique de Fleet-Street,
où peut-être nos lecteurs le retrouveront quelque jour.
(^Metropolitan. )
LE MALHEUR D'ETRE LAID.
Ce fut le 10 novembre 1799, pendant une éclipse de
soleil, que je fus jeté dans ce monde ^ la destinée, en me
créant laid et en me donnant pour patrie un \ieux châ-
teau situé sur la pointe des plus affreux rochers du comté
de Cornouailles , semblait avoir donné les prémisses de
cette logique imperturbable qui a plané sur toute ma vie
et qui en a fait un long enchainement de désappointe-
mens et d'ennuis. Le président de IMontesquieu blâme
beaucoup certains peuples qui étouffent à leur naissance
les enfans dont la laideur est remarquable. jN'en déplaise
à M. le président, il a grand tort , et ces peuples ont rai-
son. Qu'on se donne la peine de lire attentivement ma vie,
et l'on reconnaîtra qu'en me noyant dans la Tamise à
riieure même où mes paupières s'ouvrirent pour la pre-
mière fois 5 mes parens m'auraient rendu un éminent ser-
vice.
Je n'étais attendu de personne 5 la grossesse de ma mère
n'avait duré que sept mois , et comme je dérangeais tout
le monde, je fus extrêmement mal reçu. Le vent sifflait,
la tempête grondait, les barques de pêcheurs qui s'étaient
mises en mer le matin venaient se briser sur les rescifs
de la côte. Vilain tems ! vilain tems! criaient en chœur
toutes les vieilles femmes de l'endroit. Ce vilain tems était
fait pour moi seul : je devais naître au milieu des ra«
336 ^^ MALHELR d'ÈTRE LAID.
fales et des ouragans. Un enfant qui vient à sept mois est
toujours un objet de mécontentement pour son père et
sa mère *, puis imaginez un front osseux , un crâne dif-
forme , des membres hors de leur place naturelle , une in-
croyable anatomie , une disposition des muscles et des os
qui n'avait d'exemple nulle part. On élait tenté de me
bannir du monde où je venais d'entrer à peine-, mais une
consultation de médecins décida que tout hideux que je
pusce être, je réunissais les conditions organiques de
l'existence , et que je pouvais vivre. Je vécus pour mon
malheur. Les bonnes me regardaient avec dégoût, ma
mère n'avait pour moi qu'une compassion humiliante :
quand elle entrait dans la chambre des enfans et qu'elle
m'apercevait, elle détournait la tète en disant : «Le pauvre
petit, il est si laid! » Jamais, quand les oncles, les tantes
et les cousins venaient au château, ce n'était moi que
Ton engageait à descendre. Quoique je fusse l'aîné, on me
cachait, et j'entendis un jour le valet de chambre de mon
père qui causait avec un de ses amis sous le balcon , lui
dire :
a jN'est-ce pas dommage que ce beau parc et ce beau
château deviennent un jour la propriété de ce petit monstre
que vous voyez là-haut ? n
Vous pensez bien que l'on se débarrassa de moi dès que
la décence put le permettre -, je fus confié à une bonne
dame du voisinage qui prenait soin de quelques petits en-
fans à peine sevrés. Sur moi seul tombaient toutes les accu-
sations, une tache à la muraille, une empreinte de boue
sur le parquet, un acroc dans les rideaux^ c'était tou-
jours moi, moi seul qui avais commis tous les méfaits,
tourmenté le petit chat, ouvert la cage du serin, ou
jeté dans la rue les bonnets de la maîtresse. Je crois que
les servantes inventaient des atrocités pour me les altri-
LE MÀLHEUn d'ÈTUE LÀIU. 387
buer. Gruce à moi, dont la laideur était un point de mire
universel et qui déplaisais à tout le monde, je me trouvais
avoir le monopole de toutes les iniquités commises ou à
commettre. Les autres enfans étaient traités avec une bien-
veillance vraiment maternelle. A eux les bons morceaux.
Jamais de réprimande. Je payais pour tous. Combien de
fois Lisbetb qui nous servait à table , reconnaissant que
l'assiette qu'elle portait, renfermait un morceau trop suc-
culent pour m'étre offert, se trompant, ou, sans se trom-
per, donna au jeune Mildmay dont le visage était riant, ré-
gulier et gracieux , failc de poulet ou le morceau de cô-
telette tendre qui m'étaient destinés. Tout cela me donna de
la rancune, du mécontentement et de la mauvaise humeur.
Mais la nature qui m'avait fait laid, m'avait créé faible, et
le dépit que je nourrissais secrètement ne pouvait se ré-
véler que par des murmures qui achevaient de me rendre
souverainement désagréable. Hélas I quand j'entrai en
pension, rien ne changea. Mon intelligence n'était pas plus
obtuse, ni ma gaucherie plus ridicule que celle de la plu-
part de mes camarades. Eh bien I me voilà condamné,
par firrégularité de mes traits , la forme de mon nez , la
disgrâce de toute ma personne, à devenir le souffre-dou^
leurs universel.
a Clavering, me disait l'un, nous allonsjoueràlapaume,
ne te mêle pas de notre jeu , ce serait une vilaine partie
si tu en étais.
— Mon garçon , s'écriait un autre quand nous étions
rassemblés dans le dortoir, fais-moi le plaisir de me passer
ton oreiller-, le mien est trop mou : tu ne peux pas être
agréable, sois donc utile. »
S'il y avait des commissions à faire, et que ces commissions
fussent embarrassantes , c'était moi que Ton en chargeait.
Ne me parlez pas des prisonniers d'état, ne me parlez pas
vu, 22
33B LE MALHEUR d'ÊTUE LAID.
de la vie des moines dans leur solitude ascétique : rien
n'est comparable aux douleurs que les enfans élevés dans
un collège font endurer à celui de leurs camarades qu'ils
choisissent pour but de leurs persécutions. Tout ce qu'il
y a de mauvais dans la nature de l'homme se révèle et se
développe librement. Pas de pitié. Le jour, la nuit, pen-
dant les classes, pendant les récréations, toujours même
torture, et la victime n'éprouve un instant de répit que
lorsque ses persécuteurs sont lassés.
Quel bonheur aussi , lorsque , arrivé à l'âge de quinze
ans, je fus placé chez le docteur Thithe qui devait me
traiter comme l'enfant de sa maison , me recevoir dans sa
famille et achever mes études ! C'était passer de l'enfer au
paradis. Le docteur Thithe avait un fils nommé Charles,
et qui servait dans la marine de l'état ^ il avait aussi des
prétentions sur deux bénéfices ecclésiastiques dont mon
père disposait. Mon père exerçait de l'influence sur les
membres du conseil de l'amirauté et pouvait contribuer
puissamment à l'avancement du jeune Charles. Le bon
docteur! Tbonnéte homme ! l'excellent et l'admirable phi-
lantrope ! Ma laideur, mes doigts crochus , ma tête chauve ,
mes dents dépareillées, ne le rebutèrent pas-, toujours la
meilleure tasse de son thé m'était réservée, toujours le plus
gros morceau de sucre m'appartenait. L'empressement du
docteur Thithe et de sa femme avait pour moi une saveur
toute nouvelle. Jamais je n'avais été compté pour rien nulle
part, et à leurs yeux j'étais le premier personnage de la
maison. Me voilà me carrant , me pavanant , me prélassant,
comme disent les vieux auteurs , dans cette situation si in-
connue et si agréable pour moi. La maison du recteur de
Grabbingdon était ma propriété , mon empire. J'y fiiisais
tout ce que je voulais , je descendais au parloir en bonnet de
coton j quand j'étais de mauvaise humeur , tout le monde
LE MALHEUR D ilHE LAID. SSq
se taisait. J'atteignis ainsi ma dix-lmilième année, un peu
oublié de ma famille, mais entouré de tant de respect et
couvert de tant de caresses par la famille du docteur, que
tout le reste m'était indifférent. On poussa la politesse et
la prévenance jusqu'à me conduire au bal. Mistriss Ma-
ckham, veuve d'un épicier, et qui, depuis la mort de son
mari, donnait des bals, conduisait un tilbury et faisait des
calembourgs, voulut bien me recevoir cliez elle-, sa fille
aînée était mariée à un docteur en crédit , et pour que
personne ne l'oublicit, elle avait soin de ne l'appeler jamais
que madame docteur Snubbs. Deux ou trois garçons aux
cheveux rouges et crépus , qui auraient passé pour fort
laids si je n'avais pas été un des habitués de la maison ,
composaient le reste de la famille à laquelle appartenait
encore, je ne sais pourquoi, la plus jolie fille qui jamais
soit sortie du comptoir d'un épicier, Rosa-Mathilda Mack-
ham. Elle eut le courage de danser avec moi. Oh ! l'admi-
rable jeune fille I me disais-je, quel ange! Il est vrai
qu'elle tremblait en me regardant , que sa main frémissait
quand je la louchais, et que tous ces symptômes réunis me
portèrent à croire qu'elle partageait mon émotion. Ah !
lecteur , si vous saviez quelle reconnaissance germait en
moi, combien je la bénissais de n'avoir pas refusé mon
invitation , et quelle sensation délicieuse j'éprouvai en la
voyant rougir à mon approche ! Pour peu qu'il y ait
de malice dans votre esprit , vous me demanderez si
cette rougeur n'était pas un symptôme de crainte et de
tristesse, et si TefTet que je produisais sur Mathilda était
précisément celui que j'avais l'impertinence de supposer.
Quoi qu'il en soit , je me sentais très-heureux : et lorsque je
m'arrête sur celle partie de ma vie, sur les douces illusions
qui me ravissaient alors , je suis tenté de briser ma plume,
4e changer le titre de cette autobiographie et d'écripe es
3/{o LE MALHEUR d'ÈXUE LAID.
léte de mes nouveaux Mémoires : Le bonheur d'être laid.
Madame Thitlie avait pénétré le mystère de mes sen-
limens secrets , et dans la bonté de son ame , elle se plai-
sait à les favoriser. Dès que Mathilda lui écrivait un petit
billet, de cette écriture cursive, facile, dont les pattes de
mouche laissent à peine une Irace sur le papier, madame
Thithe s'empressait de m'envoyer ces précieux documens.
Chaque nouveau billet , déposé dans un coffre destiné à
cet usage, augmentait mon trésor et accroissait mon amour.
Cependant je n'avais pas encore tenté de déclaration en
forme. Je pris courage , et je me hasardai.
Cétait un matin du mois de mai : la nature elle-même
souriait à mes espérances -, les arbres commençaient à se
parer de fleurs , et le ciel resplendissait de cette lumière
douce qui annonce le rajeunissement de l'année. La maison
de madame Mackham, édifice de mauvais goût , s'élevait
sur le penchant d'une colline , et dérobait à la vue un fort
beau parc qui avait été détaché d'un vieux manoir seigneu-
rial. J'entrai, comme un habitué de la famille, sans me
faire annoncer *, je traversai les corridors et les galeries, ou
je ne rencontrai personne. Parvenu à un petit perron qui
donnait sur le pare , j'aperçus la jeune fille qui se prome-
nait sous les tilleuls, et qui se retourna vivement, au bruit
de mes pas.
« Ah ! monsieur, monsieur, s'écria-t-elle , maman n'y est
pas. Elle n'y est pas, je vous assure. )>
Puis elle s'enfonça comme une biche légère sous les
ombrages du parc^ le tremblement de sa voix exprimait
une agitation , une terreur si vive , que je ne pus me mé-
prendre sur le trouble qui la dominait. A quoi attribuer
ce trouble ? à ma présence , à l'amour qu'elle ressentait
pour moi ? le plus laid des hommes a trop de vanité pour
penser autrement. Oui , Mathilda m'aime, me disais-je, et
LE MALriEL'll d'être LAID. 34 1
cette crainte nerveuse n'est que le symptôme d'une passion
qu'elle cache, et conlrc laquelle elle lullc -, pauvre enfant!
que je lui promets d'amour, en retour de son amour pour
moi. Ces réflexions traversèrent mon esprit, comme un
éclair traverse le ciel-, puisant des forces et de la har-
diesse dans le pressentiment du bonheur qui m'attendait,
je m'élançai sur ses pas , bien résolu à la consoler par les
plus tendres paroles, par les plus doux aveux ^ j'oubliai
tout, ma laideur, l'abandon de mes parens, la dislance de
rang et de fortune qui se trouvait entre nos deux familles.
Mon pas était rapide , et je tardai peu à l'atteindre : déjà
je pressais sa main blanche-, déjà mon éloquent discours
avait commencé par les protestations ordinaires d'amour
et de constance , lorsqu'un laquais se présenta tout-à-coup
au détour d'une allée, et vint annoncer à Mathilda que
sa maman l'attendait. Mathilda le suivit.
J'en appelle au lecteur : est-il rien d'aussi cruel que de
voir les plus délicates , les plus célestes de nos sensations
troublées dans leur cours et interrompues dans leur ex-
pansion par la présence d'un esclave en livrée î J'étais
anéanti : cependant , quand vint le soir, pour distraire ma
douleur, je me mis à écrire à Mathilda des pages brûlantes,
dans lesquelles j'exprimais, avec la rhétorique passionnée
dun premier amour, tout ce que le laquais m'avait empêché
de lui dire de vive voix. Mon intention était de remettre à
Mathilda ces élucubralions nocturnes qui se composaient de
huit pages in-quarto. Je me levai de bonne heure, et pour
arriver plus tôt , je sautai par-dessus une haie vive, dont
les épines s'accrochant à mon habit m'arrêtèrent un mo-
ment. Je me trouvai au-dessous de l'une des croisées de
•j^jme xhilhe : au moment où une lettre déchirée en plu-
sieurs morceaux fut lancée de cette fenêtre par une
lïiain blanche et potelée que je crus reconnaître, et
34^ LE 3lA.LHErR d'ÈTRE LAID.
tomba près de moi. Je recueillis avec soin ces fragmens,
et lorsque je connus l'écriture chérie de la dame de mes
pensées , de Malhilda Mackliam , mes lèvres brûlantes les
couvrirent de baisers -, c étaient bien là ces caractères ma-
giques dont Tempreinle laissait à peine un sillon sur le
vélin. Depuis long-tems je les regardais comme ma pro-
priété légitime -, aussi rapprochant les divers fragmens, ne
me fis-je aucun scrupule de déchiffrer et de lire la lettre
suivante. Elle était datée de la veille au soir :
Lundi soir.
Ma chère madame Tliithe, j'ai ime pelile requête à vous
adresser, et j*espèrc que vous serez assez bonne pour ne pas
m'opposer un refus. Vous savez que ma sœur Marie est arrivée
ce matin : son état de santé est faible , la délicatesse de ses
nerfs nous fait craindre des accidens , et comme elle ne s'est pas
encore accoutumée à une laideur aussi complètement originale
que celle du pauvre M. Clavering, nous avons bien peur que son
aspect ne l'étonné et ne la bouleverse. Tachez donc , je vous en
prie, de faire en sorte qu(f M. Clavering ne vienne pas chez
nous tant que nous aurons Marie. Ce matin il est entré à l'im-
proviste, et la manière dont j'ai cherché à le congédier a dû lui
sembler au moins bizarre. Je ne sais quelle excuse j'aurais trouvée
pour colorer mon impolitesse, si au moment où il me prenait très-
gracieusement la main, et où , malgré ses efforts, il me semblait
plus horrible que jamais, le valet de chambre n'était venu me de-
mander. Tâchez, ma bonne madame Thithe, qu'il ne nous en
veuille pas , et surtout que ses visites ne recommencent qu'a-
près le départ de ma sœur. Donnez-moi , je vous en prie, des
nouvelles de votre fils Charles et de sa traversée ; si vous lui
écrivez, dites-lui que je conserve son portrait avec soin, avec
bonheur , et que j'attends son retour. Quant à l'affaire qui con-
cerne ce malheureux M. Clavering, qui après tout n'est pas res-
ponsable de la malheureuse figure que Dieu lui a donnée , je
m'en rapporte à votre tact et à votre connaissance du monde.
Mathilda,
LE MALHEUR d'ÈTRE LAID* 343
La lecture de celte lettre m'en dit assez , je quittai aussi-
tôt la maison du docteur Thithe, et prenant une chaise de
poste , je me dirigeai sur Londres. C est un grand foyer
central où tout se perd, où les individus s'effacent, un
tourbillon éternel de passions et de pensées bouillonnantes.
Londres m'offrait plus d'un espoir, d'abord celui d'être
oublié, ensuite celui d "être, non plus le dernier comme dans
ma province 5 mais peut-être, sous le rapport désavan-
tages physiques, V av^ant-deimier des hommes. Ne croyez
pas , au surplus , que j'eusse perdu mon expérience 5
tout en me persuadant de ma laideur, les événemens
de ma vie m'avaient appris à la faire valoir, et à la con-
sidérer sous son aspect le plus consolant. J'avais mille
raisons pour être satisfait de moi-même, qui ne s'étaient pas
présentées à moi dans ma jeunesse. Je faisais un recueil de
tous les apoplithegmeset de toutes les maximes à T usage des
hommes laids ; j'avais le menton carré et pointu comme
Turenne, une verrue comme Saint-Évremond , des dents
inégales comme Swift , des taches de rousseur comme
Cicéron, les épaules hautes et plates comme Samuel
Johnson-, j'étais chauve comme Hœndel, j'avais la jambe
torse comme Hogarth : et le trait que j'avais dans l'œil
n'était sans doute pas plus désagréable que celui de Marie
Sluart, reine d'Ecosse. Peu à peu, à force d'amour-propre,
je mhabituai à me regarder comme un gentilhomme d'assez
agréable tournure. John Wilkes, dont la laideur n'était pas
moins remarquable que la mienne, avait coutume de dire :
(( En fait de bonne fortune , si je me compare aux autres
liommes, je ne suis que d'une semaine en retard. ^) Ce mot
me sembla d'une merveilleuse vérité. Philippe Thicknesse
avait aussi établi comme axiome que, « pour être complè-
tement laid , il fallait être vieux. » Or, comme je touchais
'344 ^E MALHEUK d'ÈTÎIE LAID.
à peine à ma Irenlième année, je me croyais fort éloigné
de ce point fatal .
Grâce à ce répertoire de vieux dictons et de palliatifs plus
ou moins habiles, plus ou moins ridicules, plus ou moins
faux , je repris courage et me lançai bravement dans le
monde, bien persuadé que je ne me laisserais pas reprendre
à l'hameçon de ces espérances amoureuses qui m'avaient si
ridiculement séduit j j'avais changé de tactique et de sys-
tème , mon but n'était plus d'aimer, mais d'être aimé. Aimé !
moi! vous souriez , lecteur. Avec ces cheveux plus pales et
plus blancs que la paille battue , sur laquelle trois hivers ont
passé I A quoi servirait donc la civilisation, si l'on ne trou-
vait pas moyen de remédier à ces désavantages -, tous les
journaux m'assuraient que rien n'était plus facile que de
donner la teinte de Tébène aux cheveux blancs et aux che-
veux rouges. Je fus long-tems à me décider entre les cent
annonces, toutes plus magnifiques les unes que les autres, et
je me déterminai enfin à donner la préférence à la temture
lyrienne du docteur Barbarena. Je sacrifiai quelques gui-
nées au désir de plaire et à celui de noircir mes cheveux.
Hélas ! le lendemain de l'opération , lorsque je dénouai le
foulard qui avait emprisonné ma chevelure , avec quelle
douleur reconnus-je qu'une teinte verdàtre la colorait tout
entière, et me donnait la tournure d'une naïade en grand
costume, de l'ancien opéra. Je maudis le docteur Barbarena
et sa teinture tyrienne. Après avoir essayé de purifier ma
tète , qui, malgré des immersions fréquentes et des efforts
réitérés, conservait un reflet jaunâtre plus étrange et plus
singulier encore que la couleur blafarde de mes cheveux ,
je méditais assez tristement , quand on me remit une lettre
que m'écrivait un de mes camarades de classe, Castleton, le
meilleur garçon du monde , mon fidèle Achale \ et qui ce-
LE MiLiiEru d'ètue laid. 345
pendant, je ne sais par quelle malice du destin, n'avait
cessé de se trouver sur mon chemin toutes les fois que
j'avais un succès à espérer, un but à atteindre ou un projet
à faire réussir.
Mou clier Clavcring, m'écrivait Caslleton , si vous n'clcspas
engagé ce soir , voulez-vous prendre la peine de passer chez
M""* Damer, rue de Grosvenor , n** i8 ? C'est une bleue (i) , une
veuve et une beauté célèbre, je vous en avertis. Elle m'a donné
carte blanche , et votre nom est tout naturellement tombé sous ma
plume. Toutefois , ayez la bonté , mon cher ami , de ne pas faire
attention à sa sœur, divinité de seize ans, charmante, pétil-
lante , sémillante et vertueuse.... Du vin de Champagne frappé.
A ce soir ; tout à vous,
Castletox.
Je devais aller diner à B.iclimond ; mais ce billet me fit
perdre de vue mon voyage projeté 5 je calculai TefFet pro-
bable que devait produire sur moi la fatigue, la chaleur
et la poussière, et je résolus d'attendre paisiblement Theure
de ma visite chez M""^ Damer.
Je relus le billet de Castleton , et ce ne fut pas sans res-
sentir un mouvement de vanité très-agréable que je ré-
pétai le passage dans lequel il me priait de ne pas son-
ger à la sœur de M""^ Damer. A moi, une jeune fille !
moi , me laisser prendre une seconde fois à cette séduc-
tion de pensionnat ! Oh! non , qu'il ne redoute rien, qu'il
dorme tranquille. C'est à M"'' Damer que toute mon ame
est déjà dévouée. En qualité de femme bleue, elle doit
avoir de la sensibilité et du bon sens. Eh bien ! elle seule
sera l'objet de mes vœux , elle seule saura me com*
prendre.
Je sonnai , et mon valet de chambre entra :
(1) Uttc feaune savante , un bel-esprit.
346 LE MALHEUR d'ÈTRE LAID.
{( Jefferson , failcs alleler le cabriolet , et allez chez
Henderson chercher raon bouquet de violettes, et chez le
joaillier, lui demander ma clef de montre arabe. Voici
douze {Ruinées. »
Si vous saviez, lecteur, ce qu'il en coûte d'être laid!
Mes violettes doubles que le marchand de fleurs le plus cé-
lèbre de Londres a soin de tenir toujours prêles, même
dans les mois de décembre et de juillet, me coûtent régu-
lièrement cent cinquante livres sterling par année , et je
recommande vivement à ceux dont les avantages physiques
ne sont pas plus remarquables que les miens, de m'imiter
en cela et de passer avec Henderson le même engagement
que j'ai signé. Fussiez-vous plus hideux que Tercite ;
grâce au bouquet de violettes , vous obtiendrez un mot et
un regard. Des veux qui sans cela ne se seraient pas ar-
rêtés un seul moment sur vous, se fixeront sur voire bou-
tonnière -, des voix douces qui ne vous auraient pas adressé
la parole, vous interpelleront avec une expression cares-
sante.
« Ah I mon Dieu! les belles violettes ! où avez-vouspu
découvrir ce trésor ? »
Puis le bouquet jjienheureux , le bouquet parfumé
passe dans des mains charmantes et va orner un sein
de jeune fille. iS est-ce pas assez, dites-moi, de payer ce
bonheur cent cinquante livres sterling par an !
Est-ce Tacheter trop clier ? les hommes qui ne sont que
médiocrement laids peuvent s en tenir à la moitié. Je suis
forcé de faire plus de frais encore. Vous ne sauriez croire
tout ce que m'ont coûté les bagatelles d'orfèvrerie mer-
veilleusement ouvragées que je suspends à ma montre.
Jai soin d inventer pour chacune d'elles une histoire
intéressante, une narration presque romanesque. Celle-
ci est une reUque curieuse. Celle-là vient de Conslau-
LE MALHEUR d'eTRE LAID. 347
linoplc, et l'amulelle qu'elle contient, rappelle une su-
perstition orientale. Ce petit poignard d'argent doré, c'est
un signe de ralliement pour les patriotes polonais. Ce trian-
gle fabriqué en Chine, est le symbole de la franc-maçon-
nerie dans l'empire du Milieu. Tout cela me coûte non
seulement des frais pécuniaires , mais des frais d'imagi-
nation inouïs. Tous les mois , lorsque je règle le compte
de mes fournisseurs , je répète amèrement : Ah ! qu'il
en coûte d'être laid !
Cependant, une fois bien parfumé, orné de mon bou-
quet de violettes , chargé de ces joujoux élégans sur les-
quels je comptais pour faire passer ma laideur, je nie pré-
sentais chez M'^^ Damer. Quelle voix ! quelle grâce ! que
je l'aimais quand elle me remercia d'avoir cédé aux
prières de Castleton et de lui avoir rendu visite. En moins
d'une demi-heure, elle m'avait conquis, moi et mon bou-
quet de violette. Sa sœur était assurément fort jolie, une
espèce de Psyché rieuse, une rose encore en bouton. Une
petite fille à demi coquette , à demi prude, dont le regard
et la bouche souriaient à la fois : jolie assurément, mais
trop jolie pour un homme si laid ! Je la laissai tout entière à
mon ami Castleton. Mistress Damer était tout pour moi.
C'était elle seule que je trouvai belle : une beauté épa-
nouie, fraîche, du sentiment et de l'esprit , quelque
chose d'étranger et de nouveau , la démarche imposante à
la fois et sveile, de la beauté britannique et quelque chose
de la coquetterie sentimentale des Françaises à la mode.
O les délicieuses matinées I et qui me semblaient toujours
trop courtes I Quelle jouissance pour la vanité et pour le
cœur, lorsque le valet de chambre disait à tous ceux qui se
présentaient : Madame n'y est pas, et que moi jetais avec ma-
dame I C'était le paradis, c'était l'extase ! Nous parlions po-
348 LE MALHEtm d'Être laid.'
lilique, métaphysique, chronologie, craniologie et toutes
ces belles sciences, dont les grandes dames de tout pays
s'amusent en attendant mieux. Nous n'étions pas encore ar-
rivés au chapitre du sentiment. N'importe, me dis-je, cela
\iendra. En attendant il ne se passait pas un jour sans que
M™^ Damer ne reçût de son esclave dévoué quelques nou-
velles offrandes, quelque hommage délicat. Elle était hleue,
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Elle m'avait sou-
vent parlé d'un ouvrage de Shaftesbury dont la première
édition est fort rare , et elle manifesta le désir de posséder
cette édition que, par un hasard aussi heureux qu'extraor-
dinaire, je possédais dans ma bibliothèque. C'était un de
mes trésors les plus chéris. J'en aurais refusé le don au roi
lui-même , si le roi me l'eût demandé ^ mais que pouvais-
je faire de mieux que de sacrifier mes plaisirs à ceux de
l'objet aimé ? Le lendemain même du jour où mistress Da-
mer m'avait témoigné ce désir , elle reçut de ma part et
soigneusement enveloppé le livre auquel elle attachait tant
de prix.
Peu de jours après cet envoi qui pouvait passer pour
une galanterie du premier ordre , je reçus un billet de
]y£mc Damer. C'était le premier Oh ! le premier billet
de la femme que l'on aime ! Vous en souvenez-vous , lec-
teur ? quelle sensation délicieuse parcourt les veines et fait
tressaillir les fibres ! Je trouvai cette écriture plus jolie en-
core que celle de Rosa-Mathilda Mackham. Il est vrai que
le billet contenait peu de chose et n'était qu'une invitation à
me trouver le lendemain à deux heures précises chez M'"'' Da-
mer, pour l'accompagner, elle et sa sœur Dora, chez le phré-
nologiste Deville -, cet homme qui a si bien exploité la passion
des Anglais pour le nouveau et l'original-, qui a moulé plus
de figures bourgeoises que Phidias n'a sculpté de dieux et
LE MALHEun d'Être laid. 349
de divinités grecques. Je choisis le plus beau papier doré
sur tranche -, ma cire ambrée, ma poudre de mille couleurs,
et j'écrivis celte éloquente réponse :
Croira-t-on qu'il me fallut trois heures pour ébaucher,
recommencer , déchirer et écrire de nouveau celte mer-
veilleuse hgne :
Chère madame Damer, c'est avec le plus grand plaisir que
j'accepte votre aimable invitation ; je serai chez vous à trois
heures précises. Toujours à vous.
Auguste Clayering.
Quand j'arrivai, M™" Damer et Dora n'étaient pas
encore prêtes-, j'attendis que leur toilette fut achevée, et
cette heure d'attente fut pour moi un siècle ; elles étaient
riantes , plaisantes, pleines de grâce et de gaité. Nous lon-
geâmes le Slrand, où se trouve ordinairement une si
bonne moisson de laideurs humaines et de curiosités phy-
siologiques. Je ne fus pas f^iché de les rencontrer sur mon
passage-, il me semblait qu'elles me consolaient. Cependant
lorsque je vis une ou deux jeunes personnes me montrer
malignement du doigt , je ne fus plus aussi calme 5 je me
demandai si ma laideur ne dépassait pas toutes les laideurs
qui s'étaient offertes à moi sur la route. Le coloris de mes
pensées changea subitement. Le poète a eu raison de le
dire : « La vie est une comédie pour l'homme qui pense j
elle est une tragédie pour l'homme qui sent. »
M. Deville nous fit sa leçon de phrénologie, et nous dé-
montra savamment quels étaient les organes correspondans
au meurtre, à l'amour, à la philogéniture, au sentiment des
couleurs et à celui de la musique. Acetteépoque-là, les dames
de Londres étaient possédées par une manie scientifique.
Leur esprit vivait au milieu des gaz et des systèmes de
chimie. Elles parlaient de minéraux et d'équations comme
35o LE MALHEUR d'ÈïRE LÀID.
elles parlent aujourd'hui de fleurs et de rubans • on s'était
surtout épris d'une grande passion pour l'étude des crunes
et la connaissance des bosses. Presque tous ceux qui se
croyaient doués de facultés remarquables ( c'est-à-dire
l'immense majorité de la société , foule vaniteuse et pré-
tentieuse), avaient été chez Deville se faire mouler en plaire *,
on se soumettait par vanité à cette opération désagréable
qui forçait le patient de laisser sa tète long-tems empri-
sonnée et inactive, sous la triple couche de plaire que le
phrénologiste superposait. Les deux dames m'invitèrent à
faire mouler ma tête , qui, disaient-elles, le méritait bien j
leurs chuchotemens , leurs sourires, le coup d'œil oblique
qu'elles me lançaient de tems en tems , tout me révélait
une vérité assez pénible^ c'est qu'elles se moquaient de
moi. Aussi réslstai-je long-tems , même aux prières de
lady Damer. Dora , qui craignait d'échouer dans son des-
sein perfide et qui n était venue là que pour s'amuser,
murmura quelques mots tout bas à mon oreille.
(c Allons donc , c'est très-mal. Comment voulez-vous
que l'on donne sa main à un homme qui ne veut pas seu-
lement prêter sa tête.^»
Ce mot me laissa entrevoir que M""" Damer n'était pas
éloignée de m'accepter non seulement comme cavalier ser-
vant, mais pour mari. Épouser madame Damerl Ce bas-
bleu de premier ordre , cette patrone de la littérature et
des arts! quel bonheur ! quelle joie ! 3Ia foi, je n'y pus te-
nir et je cédai. Je permis à lopérateur de jeter sur mes
bosses frontales et sur mon occiput fenduit de plaire de
Paris qui devait conserver l'empreinte de mon visage et la
forme de mon crâne.
Me voilà assis dans un fauteuil, et subissant ce supplice
ridicule par galanterie pour ces deux dames. J'avais fair
d'un martyr, lorsque je me résignai à ce que M. Devillê
LE MALHEtR d'ÈTRE LÀID. 35 I
voulait (le moi. Du sein de la profonde retraite où j'étais
enseveli vivant, je pouvais entendre les éclats de rire et
les plaisanteries de ces dames. Quand ropérationTul finie,
les convulsions de gaité duraient encore. Je relevai latcle
et je vis Dora et M"" Damer qui s'arrachaient un petit
morceau de papier sur lequel la première des deux avait
inscrit quelques mots. Comme je témoignais le désir de
connaître le sujet de celle joie, et de la partager s'il était
possible : »
<( Eh Lien I s'écria Dora, comme vous voudrez, je ne
m'y oppose pas. «
Dora avait écrit au crayon, sur une bande de papier, une
épigraphe dont le sens était que la nature ayant brisé le
moule qui m'avait servi, l'opéralion de M. Deville se trou-
vait absolument nécessaire , et que les amateurs d'histoire
naturelle , en me classant à la tête des êtres anomaux ,
et non décrits , sauraient gré au phrénologiste français de
leur avoir conservé un spécimen aussi curieux. Je ne perdis
pas une des paroles de celle maligne épigramme , et tout
ému de colère contre miss Dora , je me retournai vers ma
protectrice.
(( Eh quoi! lui dis-je , madame, les plaisanteries dé-
placées de voire sœur seraient-elles souffertes par vous ^
pourriez-vous lui permettre de se livrer envers vos amis
à des railleries amères?
— Monsieur, répliqua M'"^ Damer avec un impertur-
bable sang-froid , vous savez que j'aime beaucoup lord
Shaftesbury , et j'ai à vous remercier de m'avoir donné une
magnifique édition de cet auteur. Eh bien! voici ce que
j'y ai lu : «Nous ne faisons pas toujours le ridicule dont
nous nous moquons, nous le trouvons tout fait. »
Ma foi je pris mon chapeau , et je m'élançai furieux
hors de la salle. Tant de railleries pour réponse à tant de
352 LE MALHELll d'ÈTRE LAID.
complaisance^ se servir, pour empenner la flèche, du
cadeau même que j'arais fait à mislress Damer -, ah ! la
cruelle ! ahl Tingrate ! emprunter des paroles à mon au-
teur favori , pour me blesser au cœur , pour me frapper
dans mon amour -propre -, je résolus de ne plus voir
M"* Damer, et d'échapper à ces femmes sans cœur qui
s'intitulent Z>/ez/e>y, comme j'avais échappé aux jeunes per-
sonnes sentimentales représentées par Malhilda Mackham.
Trois ans se sont passés depuis mon aventure chez
Deville^ j'ai aujourd'hui trente-quatre ans-, un poète a
dit que le lems qui nous enlève nos années , nous enlève
aussi nos plaisirs. Mon seul plaisir était l'espérance , et le
tems me l'a ôtée 5 plus d'amour, plus de mariage pour moi,
c'en est fait, tout est dit, je n'y pense plus. Adieu, élans du
cœur, brillante et douce rêverie. Je suis trop vieux main-
tenant, même pour penser à l'amour ^ ma folle générosité
envers un sexe ingrat a considérablement diminué mon
patrimoine. Depuis la grisette jusqu'à la grande dame,
depuis la dévote jusqu à la femme de mœurs faciles ,
tout le monde m'a refusé 5 mes hommages ont été repous-
sés des moins scrupuleuses; ce quil y a de pis, c'est que
ma fortune a souffert , et qu'après la honte de tant de re-
fus , iai laissé entre les mains des belles une partie de
mon patrimoine. Ahî messieurs, je vous répéterai sans
cesse , il en coûte bien cher d'être laid.
La demoiselle d'opéra prit mes diamans, chose toujours
acceptable -, mais un jour qu'empruntant une locution à la
mode en France , je lui disais que l'amour lui prêtait mille
charmes , elle me répondit comme iN'inon , avec plus
d'esprit que de politesse : « Ah I si l'amour prête des
charmes , pourquoi n'en empruntais-tu pas ? »
Continuerai-je l'histoire de mes exploits malheureux?
on ne Vexigerçi pas. Ils se résument à peu près comme
LE MÂLIIEfR D'ÈTTiE LAID. 353
ceux (le M. Hobliouse , dont lord Byron décrit si plaisam-
ment la patience et les hauts faits, (t Hobliouse , dit lord
Byron , restait pendant des journées entières sur le bord
d'un ruisseau , jetant son filet çà et là ; et changeant son
filet contre le hameçon , et le hameçon contre le filcl : il
revenait le soir comme il était arrivé le matin. Toutes les
fois que je le voyais sortir et se préparer à ses expéditions,
j'écrivais d'avance sur mon journal les mots suivons :
Hobliouse est allé à la pèche et n'a rien péché, ce qui
le soir se trouvait parfaitement vrai. »
Voilà le résumé , l'analyse et la chronique de mes
bonnes fortunes, de leur progrès, de leur accroissement et
de leur décadence. Ces douces et araères leçons avaient été
répétées assez souvent, mais l'amour-propre est toujours
sur le point de les oublier. La plus jolie des femmes de
Londres, lady Emmeline, avait souvent parlé de moi avec
bonté, et un mouvement secret m'avertissait que si je n'y
prenais garde , je pourrais bien retomber dans la même
erreur, et recommencer la pèche inulile de l'ami de lord
Byron. Un soir elle me demanda si je voulais l'accompa-
gner à rOpéra ^ j'acceptai avec empressement , et nous
restâmes tête à tête dans sa loge jusqu'au dernier acte de
la Médée. On m'a dit que la Pasta avait été plus sublime
que jamais; c'est ce dontje ne m'aperçus pas. J'étais foit
mauvais critique alors, et je remarquai seulement que le
bras de lady Emmeline était d'une blancheur ravissante,
cl orné de petites fossettes au coude. Quanta l'opéra, je n'y
songeais pas : duo, trio, grands airs, passaient inaperçus; j'aî-
lais prendre courage et exprimer une partie de tout ce quejo
pensais , lorsque Caslleton entra dans la loge \ c'était mon
meilleur ami, mais je l'eusse volontiers envoyé à tous
les diables-, il resta pendant le ballet , et ne nous quitta
qu'à la porte. Emmeline (je commençais à m'habitucr à
vu. 23
354 I-E MALHEUR d'être LAID.
ne plus l'appeler que de ce nom , dans ma pensée du
moins ) s'appuya sur mon bras -, je Taccompagnai jus-
qu'à sa voiture , je lui donnai la main -, son mouchoir
tomba, je le ramassai, et le remerciement le plus doux
sortit de ses lèvres. Le lendemain, à Theure où une femme
est visible, à deux heures, je me trouvai dans Grosvenor-
Square. Le valet de chambre m'introduisit -.ladvEmmeline
était dans son boudoir , et la jalousie bleue qui intercep-
tait les rayons du jour m'empêcha d'abord de distinguer
ses traits -, mais quand je m'approchai d'elle, je reconnus
qu'elle était baignée de pleurs; elle tenait un mouchoir
sur ses yeux, et s'efForça de sourire lorsque j'entrai; je
m'avançai d'un air de compassion et de galanterie.
({ Ah mon Dieu! madame, qui a pu vous causer ce
chagrin? pourquoi étes-vous en larmes, oserais-je vous le
demander ? et y a-t-il un homme assez barbare.... »
Ses larmes jaillirent encore , elle soupira plusieurs fois
et reprit :
Lord Williams est si cruel pour moi , si injuste ! il m'a
fait une querelle épouvantable à cause de notre soirée
d'hier, notre soirée d'opéra.
Je tombai à ses pieds , je saisis sa main.
(( Quoi! chère Emmeline , m'écriai-je, parce que vous
étiez avec moi ? «
Elle retira sa main avec promptitude , et riant à travers
g^es larmes.
(( Jaloux de vous ? oh ! non monsieur Clavering, on ne
peut pas être jaloux de vous , soyez bien rassuré ; lord
Williams s'est formalisé de ce que Castleton est resté dans
ma loge, quoiqu'il n'y ait certainement passé que dix mi-
nutes tout au plus. »
Voilà un agréable dénouement. Je me relevai avec une
certaine gravité , et je me dirigeai d'un pas lent vers la
feBclre qui donnait sur la rue j mou cheval était là qui
LE MALHEUR. d'ÈTRE L\ID. 355
m'allcndait, et qui frappait le pavé d'un pied impatient.
Je saluai la maîtresse de la maison, et je me promis bien
de mettre à profit le dernier enseignement que je venais
de recevoir.
Alors je me jetai dans la vie publique , et j'essayai de
me faire élire par leshabitans d'un bourg ; mais toutes les
femmes étaient contre moi, et sans entrer dans d'inutiles
détails, il me suffira de dire que mon élection fut perdue
et mes guinées dissipées sans résultat. Le malheur délre
laid me poursuit partout-, mon père est mort depuis quel-
ques années , ma couronne de baronnet est riche et ho-
norable, il y a une pairie dans ma famille. Parmi les
femmes qui liront ces confessions douloureuses , ne s'en
trouvera-t-il pas une qui veuille prendre en considération
cet avantage, et jeter un voile complaisant sur la gros-
sièreté et la rudesse de mes traits , sur les désagrémens de
ma figure ? Allons, le sort en est jeté, une annonce insérée
dans les journaux peut me procurer ce que je désire.
En disant ces mots, je pris mes gants, ma canne et mon
chapeau , et m'acheminai vers le bureau du journal le
plus répandu; je remontais la rue Saint- James, lorsque je
vis beaucoup de monde arrêté devant l'étalage d'un mar-
chand d'estampes. Lorsque l'un descurieux m'aperçut, il se
mit h. rire 5 tous ceux qui l'entouraient l'imitèrent, leurs
veux se portaient alternativement sur moi et sur une ca-
ricature qui semblait attirer l'attention générale. Je m'ap-
prochai du vitrage. Hélas ! c'était moi-même , c'était
la copie exacte et non la charge du portrait en médaillon
que j'avais donné à ma danseuse -, encore avais-je fatigué
le peintre de mes prières et de mes obsessions , pour qu'il
flattât et embellit autant que possible cette malheureuse
et incurable laideur , mon supplice et mon bourreau.
( lYew Montlilj Magazine. }
NOUVELLES DES SCIENCES,
DL LA LITTÉRATL'P.E, DES DEÀUX-ARTS, DU COMMERCE, DES I
ARTS INDUSTRIELS, DE l'agRICULTURE , ETC.
Dégagement du calorique observa dans certaines
/leurs. — Ce qui distingue Tiiomme de génie de Thomme
savant, c'est la puissance créatrice qui ranime ^ c'est celle
ardeur qui l'entraîne sans cesse vers l'étude des phéno-
mènes mal appréciés. Grâce à ces esprits rares , la nature
nous livre insensiblement ses secrets , et la science réalise
chaque jour de nouvelles conquêtes. M_>L Lamark, Sen-
iicbicr et liuher avaient reconnu dans les arums et spécia-
lement dans Xarum italicum et Varwn cordijolium^ la
propriété spéciale de dégager une grande quantité de ca-
lorique au moment delà fécondation -, plus tardMM. Bron-
gniart , Dutrochet et Biot annoncèrent que toutes les
plantes étaient douées de la même propriété quoique à un
degré moins prononcé. M. Schultz, à son tour, vient de
déinonlrer que le dégagement du calorique se manifeste
aussi d'une manière très-intense dans le caladiuin piniia-
tifidum, durant les mêmes circonstances : découverte
précieuse, qui corrobore les expériences déjà constatées,
qui agrandit le domaine de la botanique, et détruit un
grand nombre d'erreurs accréditées. Comme il arrive
presque toujours , ce fait mal observé par quelques sa-:
vans donna lieu d'abord à des critiques amères , et l'on re-
fusa même d'ajouter foi aux observations de M. Schultz.
NOUVELLES DES SCIENCES, ETC. 3^7
mais la vérité a enfin triomphé, cl dos épreuves muUipUées
Tont établie d'une manière inconleslable. IXous n'entre-
prendrons pas d'exposer nous-mèmc le résultat des ex-
périences nombreuses de ce savant , et de réformer les
jugemens de ses antagonistes-, nous serions ineompélens
pour vider la querelle : nous laisserons M. Schultz rendre
compte lui-même d'une découverte qui est le fruit de ses
travaux et do son expérience.
a C'était en 1826, dit-il, je me promenais dans le
Jardin-des-Piantcs à Berlin , lorsqu'un beau pied de ca-
ladiuju piiinalifidinn s offrit à mes regards. Je ne remar-
quai d abord que le joli bouquet formé par la réunion de
vingt ou trente fleurs qui dominaient la lige : mais bientôt
je fus frappé de la rapidité avec laquelle la végétation se
développe dans celte plante , car j'étais passé depuis peu
dans ces mêmes allées , et elle paraissait alors bien loin
d'être en floraison.
a Une telle accélération me fit supposer que le caladium
pourrait bien participer de la nature des aimms , puis-
qu'il était de la même famille ^ il me sembla qu'il devait
aussi, durant sa fécondation, dégager du calorique. Ce que
l'analogie m'avait fait soupçonner, l'expérience me le dé-
montra , et je me convainquis bientôt de la vérité , en
constatant d'une part la température de la serre , et en
présentant ensuite la boule du thermomètre sur le calice
de la fleur-, je remarquai en effet que le mercure, élevé à
quinze degrés par la température de la serre, montait in-
sensiblement de quatre ou cinq degrés lorsque je le rap-
prochai de la fleur. Je poursuivis mes recherches , et me
convainquis que la portion du calice sur laquelle sont
placées les étamines était celle qui donnait toute la cha-
leur, je m'assurai qu elle la communiquait ensuite au ca-
Iki' , el qu'à mesure que les pétdes se fléuissaient j sa tem-»
358 NOUVELLES DES SCIENCES,
pérature devenait décroissante. Ces observations me pa-
rurent assez intéressantes pour ne pas négliger de les
publier, et je les insérai dans le deuxième volume d'un
ouvrage qui a pour litre : Die Natur der lehendigen
PJlauze. Plusieurs savans voulurent répéter après moi
Texpérience dont j'avais donné tous les détails , mais ils
n'obtinrent pas les mêmes résultats. Je fus combattu par
quelques hommes érudits -, M. Link regarda mon as-
sertion comme fausse et inexacte , et le professeur Gop-
pert de Breslau ne craignit pas de proclamer que le fait
était tout au moins très-douteux. Convaincu cependant
de l'exactitude de mes expériences , j'attendais impatiem-
ment Toccasion de les reproduire , lorsqu'au commence-
ment de cet été, il m'a été permis de vérifier de nouveau
ce phénomène, et de l'établir par des preuves solides et
irrécusables.
« La fleur du caladium piiinatifidum^divyiewK avec ra-
pidité à son entier développement , comme aussi il lui faut
peu d'instans pour se faner et périr. La nature, qui a mis
dans tous ses ouvrages rapport et compensation , n'emploie
que douze heures pour la flétrir, mais aussi elle la conduit
à la vie avec une puissance et une force qu'on ne remar-
que pas chez les autres fleurs. Celte accélération n'est pas
continue, elle a ses époques d'intensité et d'abaissement;
mais l'instant où elle se manifeste dans toute son intensité
est régulièrement entre huit et dix heures du soir. Hors ce
lems , le caladium pinjiatijîduin eslTé.Qi par les mêmes lois
communes aux autres plantes: aucune particularité ne le
distingue , et sa température est celle de ratmosphère.
S il est des fleurs qui naissent à toute autre époque que
celle qui leur a été assignée , la nature devient marâtre à
leur égard-, la tige refuse de leur apporter les sucs nour-
riciers de la terre , et la fleur est condamnée à ne point
DU COMMERCE, DE l'iNDUSTRIE, ETC. 35g
jouir de la rosée du lendemain \ elle ne parlicipe plus de
celle chaleur vivifiante qui la soulient sur sa lige ^ délaissée,
elle meurt d'éliolement et de froid. Ces faits , que je viens
de citer, sont extrêmement remarquables, et je suis cer-
tain que si M. Link s'y fût arrêté , il aurait élé plus li€U*
reux dans le résultat de ses recherches. Je les recueillis en
1826, et les insérai dans Touvrage dont j'ai déjà parlé, à la
suite de mes premières observations. Je connaissais bien dès
lors les différentes propriétés du caladium pinnatifidum ,
mais je n'avais pas apporté une attention spéciale à
l'échelle des degrés que parcourt l'intensité de la chaleur
qui en émane j depuis j'ai eu la satisfaction de compléter
mes travaux.
(c Le i" mai de cette année, après m'étre assuré que la
température du caladiiun était la même que celle de
ratmosphère qui l'environnait, je cueillis une fleur à peine
éclose , je l'emportai dans mon cabinet , et la plaçai pav
Icxtrémité de sa tige dans un verre d'eau. La température
du cabinet et de la fleur était de treize degrés Réaumur
( Gi° 2 Fahr. ) , et jusqu'à cinq heures du soir je ne re-
marquai aucun changement apparent. Vers les six heures,
la fleur, jusqu'alors parfaitement inodore, répandit une
odeur très-forte et désagréable, sa température s'était
élevée de deux degrés-, le thermomètre marquait i5'^ à
sept heures, la colonne de mercure arrivait jusqu'à 17° à
huit heures-, à 19° à huit heures et demie ^ à 19° 1/2 à neuf
heures \ 20° 1/2 à dix heures , enfin la colonne du thermo-
mètre était parvenue à 21° 1/2 à dix heures et quart. Je ne
me lassai pas, je continuai encore le cours de mes observations
jusqu'à onze heures, mais le thermomètre étaitresté station
naire \ la chaleur avait atteint son maximum d'intensité.
Je ne dois pas omellre que lodeur désagréable qui s'étaijt
fait sentir au commencement de rélévaliou de la tempéra-
36o
tiiie augraenlail en raison de la chaleur -, elle devint si forte
qu'on aurait cru que le parquet avait été arrosé avec de
Tammoniaque. Le lendemain, lorsque je revins auprès de
ma fleur , sa température était au niveau de celle de Tair
atmosphérique; et le soir de ce jour, les phénomènes
que j'avais ohservés la veille ne se manifestèrent plus.
Je ne me hornai pas seulement à cette épreuve , je la ré-
pétai sur toutes les fleurs que je pus me procurer, et dans
le cours de mes expériences j'ai toujours vu le mémo
phénomène se reproduire, selon les mêmes lois et les
mêmes proj ortions. »
^nfÇt^opofogie,
Origine et condition actuelle des Chaliahs dans l'ile
de Cejlan. — Maintenant que l'Angleterre prépare par
de sages mesures l'émancipation des esclaves africains qui
se trouvent dans ses possessions de l'Inde occidendale , il
ne sera pas sans intérêt d'examiner quelle est la condition
politique des divers peuples que le hasard ou la conquête
a placés sous sa domination dans l'Inde orientale -, car là
aussi se trouvent des hommes à qui la liberté a été ravie
et qui gémissent sous le plus odieux despotisme. Nous ne
nous occuperons dans cet article que de la tribu des Cha-
liahs, l'un des plus anciens peuples de l'île de Ceylan.
L'origine des Chaliahs est, comme celle de la plupart
des peuples de llnde, enveloppée d'un nuage épais de
fables, de mystères et de prodiges. A travers tant de faits
exagérés ou tronqués , qu'on peut comparer à des jalons
mal placés qui conduisent toujours à de fausses routes , il
est souvent difficile de se reconnaître -, et si un esprit sa-
Race parvieot quelquefois à débrouiller co chaos , à dé-
36ï
couvrir la vérité , alors même la vérilé ne se révèle à lui
que sous un jour bien douteux. Les premiers Clialiahs
habitaient d'abord la péninsule de llnde, et ce ne fut qu à
rinvitalion du roi de Candy (i) qu'ils vinrent fixer leur
demeure dans les provinces maritimes de Ceylan. Leur
industrie se bornait à confectionner des tissus^ plus tard
ils apprirent à filer l'or et f argent , mais les intérêts de leur
commerce les ramenèrent bientôt à leurs travaux primi-
tifs. C'est là tout ce que nous apprennent de plus vraisem-
blable les traditions du pays , sur findustrie et le com-
merce des Chaliabs.
L'histoire politique de ces peuples n'offre pas non plus
beaucoup de documens positifs sur la manière dont ils
étaient gouvernés. On sait seulement que cette nation fut
de tout lems divisée en plusieurs castes , qu'elle obéissait
aux rois de Candy dont elle était tributaire -, mais c'était
le tribut de Fesclave qu'elle payait, car les Chaliabs
étaient non seulement obligés de remplir les greniers et
les magasins du roi , mais encore de lui rendre des ser-
vices personnels. Plus tard , lorsque les rois de Candy
furent dépouillés de leurs possessions et de leurs préroga-
tives par les Portugais , les Chaliahs changèrent aussi de
maîtres sans cependant voir améliorer leur condition.
Après avoir établi leur domination dans l'ile de Ceylan,
les Portugais suivirent le même système d'administration
que les rois de Candy , et les Chaliahs furent toujours des
serfs attachés à la glèbe. On les employa en outre à re-
cueillir et à préparer la cannelle , et ils se soumirent sans
murmurer à ce nouveau fardeau dont on les accabla tout
à coup \ ils se contentèrent de lui donner le nom de grand
(0 On sait que le royauiûQ de Candy occupe la partie centrale dq
l'île de Ceylan,
362 iS'OtVELLES DES SCIENCES,
impôt (i?iuhu~buddu), comme s'ils prévoyaient qu'il de-
viendrait dans la suite une source d'exactions et d'arbi-
traire.
Les Hollandais , après avoir délivré le roi de Candy du
joug des Portugais , n'eurent pas une pensée plus géné-
reuse que leurs prédécesseurs. Non contens de marcher
sur leurs traces, ils allèrent plus loin, en établissant de
nouvelles lois qui consacrèrent cette odieuse servitude. La
nation , déjà divisée en quatre castes , eut de nouveaux
devoirs à remplir, mais les mêmes impots à payer. Toutes
les castes étaient employées à la préparation de la cannelle,
et les privilèges q'ii les distinguaient les unes des autres
ne traçaient que de légères lignes de démarcation. Cepen-
dant sur la quatrième retombaient les travaux les plus
rudes et les plus pénibles -, c était elle qui attisait les faur-
neaux de distillerie , qui transportait les fardeaux et qui
dépouillait les canneliers de leur écorce. Le gouvernement
néerlandais sut bientôt apprécier les immenses avantages
que lui procurait ce système dexploilalion , et ne négligea
aucun moyen pour accroître le nombre des travailleurs et
pour les empêcher de se soustraire à cette capitation. A cet
effet il fit établir un registre où se trouvaient inscrits le
nom et 1 âge de chaque Chaliah, la caste à laquelle il ap-
partenait, l'emploi qu il était chargé d'accomplir, et l'exac-
titude qu il mettait à s'acquitter de ses devoirs. 11 fut ré-
glé aussi que tout enfant né d'un Chaliah suivrait la con-
dition de son père , et que , lorsque les parens seraient de
caste différente , l'enfant appartiendrait à la caste infé-
rieure. Parvenu à l'Age de onze ans , le Chaliah était sou-
mis à la taxe qui allait en augmentant chaque année jus-
qu'à un certain âge. Dans la quatrième classe , par exem-
ple, l'enfant qui commençait à payer tribut était d'abord
taxé à un pingo (55 livres pesant) pour la première année,
DU COMMERCE, DE l'iNDUSTRIE , ETC. 363
mais à mesure qu'il grandissait ou l'imposait d'un pingo
de plus ^ parvenue à onze pingos, maximum de la taxe des
hommes , elle restait invariable et prenait le nom àîange-
hadde^ ce qui, dans la langue du pays, signifie capita-
tioji.
Lorsque les produits de Vangehadde étaient insuffisans
pour compléter les quantités de cannelle demandées , on
exigeait une taxe extraordinaire , mais que Ton payait aux
Chaliahs à raison de 6pj'ic€(6o cent.) le pingo. C'est ainsi
qu'on colorait par une légère rétribution l injustice de ce
nouvel impôt. Malheur à celui qui n'apportait pas sa taxe
régulièrement ou en bonne qualité 5 pour lui point de re-
mise : on Tarrèlait aussitôt , on le fouettait, et on le jetaic
dans les prisons qui étaient transformées en laboratoires
pour la distillation de l'huile de cannelle, travail pénible,
auquel chaque prisonnier était forcé de prendre part.
Une telle oppression neut d'autre résultat que d'abrutir
les malheureux Chaliahs à un tel point que, ni l'amour
de la propriété et des richesses , ni les tributs exorbitans ,
ni les exactions sans nombre, ni les travaux, ni les châti-
mens , n'avaient encore pu réveiller en eux un vif désir
de s'affranchir du joug qui les accablait. Cependant , en
1716 , obsédés par les agens hollandais, ils se décidèrent
enfin à se retirer dans l'intérieur des terres et à abandon-
ner les provinces maritimes. Un petit nombre seulement
mit à exécution ce projet ^ mais en 1728, des exactions plus
révoltantes encore déterminèrent une révolution complète.
Les canneliers étaient rares, et le gouvernement refusa de
diminuer la taxe quoiqu'il fût impossible de Tacquitter.
Mais les Hollandais s'étaient aperçus à tems que ce nouvel
acte de tvrannie ne ferait que leur aliéner l'esprit du peuple,
firent quelquesconcessionspourle ramener. Ils autorisèrent
la formation d'assemblées annuelles où le peuple viendrait
364
s'imposer lui-mcme. La politique des Hollandais triompha :
ce qu'ils avaient prévu s'accomplit -, la démarche, généreuse
en apparence, du gouvernement, flatta Tamour-propre du
Chaliah, et quelques aunes de toile de coton qu'on lui jeta
en guise de récompense quand il outre-passait la taxe , lui
fascinèrent les yeux ^ mais malgré cette apparente généro-
sité, la condition des castes ne fit qu'empirer.
Enfin, en 17 35, une grande partie de la caste des/;e-
Iciirs ou préparateurs éprouva le besoin de s'affranchir.
Au cri répété de plus cC esclavage l ils se mettent en mar-
che et vont se fixer dans le territoire de Candy. Les Hol-
landais , inquiets , envoient des parlementaires \ mais celte
fois on n'écoute plus rien , ni promesses ni concessions.
Leur résolution est ferme \ leur langage est dicté par le
désespoir. « Nous ne retournerons plus sous de pareils
mailres, s'écrient-ils, dussiez-vous ravager nos terres et
l'héritage de nos ancêtres, dussiez-vous brûler nos femmes
et nos enfans et nous couvrir de leurs cendres. )>
Dans une conjoncture aussi critique, le gouvernement
hollandais s'adressa au roi de Candy qui avait reçu les re-
belles dans ses états , mais ce prince ne crut pas devoir sa-
crifier aux exigences injustes d'une puissance tyrannique
des hommes qui s'affranchissaient d'un joug odieux. Il
protégea la nouvelle colonie , qui grandit et prospéra à
côté des autres castes et des autres tribus indiennes qui
habitaient Ceylan. Dès lors les Hollandais comprirent leur
position vis-à-vis des castes qui étaient restées sous leur
dépendance j ils ne manquèrent jamais de satisfaire, au
moins en apparence, les réclamations qu'elles leur adres-
saient ^ et leur système de gouvernement devint une
combinaison de concessions et d arbitraire. Les Chaliahs
obtinrent qu'au droit de s'imposer , serait ajoutée la
faculté de se choidi: uu dirçcteui: dQ radmin.istrai,ion da
DU COMMERCE, DE L'l^ DU STRIE , ETC. 365
la taxe. On rétablit les récompenses , on redoubla les chà-
limens , et si une année le Cbaliab avait reçu quelques
aunes de toile de coton pour avoir oulre-passé la taxe, sou-
vent , l'année d'après , plusieurs mois de fers le punissaient
d'une légère négligence.
 l'époque où les Anglais débarquèrent à Ceylan, ce
système odieux n'avait reçu que quelques légères modiQ-
cations. On n'avait pas eu honte de recourir aux strata-
gèmes les plus grossiers pour caplcr l'esprit ignorant des
castes. Ainsi, le gouverneur ne se montrait en public
qu'entouré de nombreux officiers, précédé de drapeaux ma-
gnifiques et escorté d'un corps de musique très-bruvanle -, et
c'est souvent au milieu de ce faste que se préparaient de
nouvelles exactions , tandis que le peuple ébahi venait ap-
plaudir et s'incliner devant ses tyrans. Il faut le dire, l'ad-
ministration des Hollandais dans bile de Ceylan montre
jusqu'à la dernière évidence qu'un gouvernement despo-
tique, mais loyal, est préférable à tous égards à celui qui
couvre ses actes arbitraires du manteau de la légalité , et
qui recourt aux supercheries les plus basses pour dépouiller
les peuples qui lui sont soumis. Les Hollandais regardaient
le Chaliah comme leur propriété : pour mieux l'asservir,
ils le dégradèrent même à ses propres yeux ^ ils lui dirent :
(( Tu n'es bon qu'à préparer la cannelle; » et ce pauvre
peuple sembla le croire. L'esclavage fut ainsi consacré par
une coutume, si ce n'est par un principe ; mais qu'importe,
c'est toujours l'esclavage! Possesseurs souverains des pro-
vinces maritimes , les Hollandais sacrifièrent le caractère
de bienfaiteurs ou de protecteurs au rôle de vils agioteurs.
Comme maîtres 5 ils furent arrogans, cruels, despotes j
comme marchands , ils allièrent l'oppression à l'avarice.
Naguère encore la condition du Chaliah n'était pas
366 NOUVELLES DES SCIENCES,
meilleure , et l'Angleterre , en prenant possession de Cey-
lan , ne Tavait pas changée. Elle laissa subsister les mêmes
impôts, les mêmes cbâlimens, en un mot, le même sys-
tème, sauf quelques légères modifications. Cependant,
comme tous les aulres Indiens, le Chaliah est doux, pa-
tient et soumis. Les naturels des climats chauds, il est
vrai , ne sentent pas leur dignité ; ils aiment la dépendance
et souffrent le despotisme. Mais sont-ce là des motifs pour
laisser croupir dans la servitude des hommes que nous
reconnaissons nos égaux ? Faut-il donc les accabler parce
qu'ils supportent avec plus de résignation que d'autres le
Joug de la tyrannie ? faut-il que , sous le patronage de
TAngleterre , ces hommes soient soumis pour quelques lé-
gères infractions à des chatimens que la civilisation euro-
péenne ne réserve qu'aux grands crimes ?
Cependant nous devons dire que depuis l'arrivée du
nouveau gouverneur, sir Wilmot-Horton , ce système de
capitation a reçu d'importantes modifications. C'est à lui
qu'appartient l'honneur d'avoir appuyé le plan de réforme
présenté au roi, et c'est lui qui, le 22 septembre i832,
a fait publier l'abolition du travail forcé, qui depuis un
tems immémorial avait prévalu dans File. Aujourdhui la
culture et la récolte de la cannelle se fait de gré à gré. D'a-
près les derniers recensemens, i6,5oo Chaliahs sont oc-
cupés à cette exploitation, de concert avec 4,000 Cingalais.
Mais il reste encore bien des vexations à faire disparaître,
bien des injustices à redresser. Les indigènes de Ceylan ,
dépouillés de toute espèce de droits politiques, se trouvent
dans un état dilotisme complet. C'est au parlement de la
réforme à faire disparaître cette anom.alic qui est en oppo-
sition manifeste avec l'émancipation qu'il a étendue à tous
les esclaves africains qui se trouvent dans les Antilles»
DU COMMEllCE, DE l'iNDUSTÏÏIE , ETC. 36^
Navigation inlérieuie de la Grandc-Bretagjie. — Le
nombre infini de canaux qui intersecte l'Angleterre en mille
sens divers, et qui donne à la carte de la Grande-Bretagne
l'apparence d'une toile d'araignée , n'est pas d'une origine
aussi ancienne qu'on pourrait le croire. Le premier essai
de ce genre ne remonte pas à plus de quatre-vingts ans.
Il y avait déjà long-tems que la France possédait ses grands
canaux de Briare et du Languedoc , que l'on ne s'occu-
pait pas encore en Angleterre des movens de navigation
artificielle. Les côtes et les rivières , voilà où se bornait la
navigation du commerce de l'intérieur. Les routes mêmes
étaient à cette époque presque inconnues. Elles consis-
taient le plus souvent dans le lit desséché des torrens , et
le voyageur, réduit à ses propres ressources , restait sou-
vent deux ou trois jours en route pour accomplir un trajet
qu'aujourd'hui on fait en autant d'heures.
Les premiers efforts des ingénieurs anglais se portèrent
sur la canalisation des rivières. Le parlement accorda plu-
sieurs concessions -, mais le succès ne couronna pas tou-
jours ce genre d'entreprise. Le courant des rivières chan-
geait petit à petit la direction artificielle : les inondations
couvraient les travaux d'encaissement et renversaient les
écluses ; les alluvions venaient resserrer le lit nouveau
creusé par la main des hommes ; l'été mettait le canal à
sec ^ l'hiver, les grandes eaux rendaient la navigation dan-
gereuse et souvent impossible 5 et les navires étaient sans
cesse exposés, malgré les jalons placés dans le courant pour
indiquer le canal , de se briser contre les rives , contre les
atterrissemens , contre les travaux. Ce système de canaux
368 NOUVELLES DES SCIENCES,
fut donc abandonné à tout jamais , et l'on songea bientôt
à creuser à côté de ces rivières des canaux artificiels , dans
lesquels on put facilement retenir les eaux à un niveau
constant , au moyen de saignées faites aux rivières.
Aujourd'hui TAngleterre est de tous les états du monde
celui qui possède le plus grand nombre de canaux. Le par-
cours de ces différentes lignes de navigation est de plus de
2, 4oo milles (i) , et les frais généraux de construction en ont
été portés par quelques ingénieurs, en i83o, à 5o, 000,000
liv. st. (i, 260, 000, 000 fr.). Ces entreprises ont nécessité
le percement de 5i galeries souterraines sur une longueur
de 80 kilomètres, environ 4o,ooo toises, et la construction
de plus de 3, 600 écluses et de 4^3 ponts. Mais aussi, grâce
à ces prodigieux travaux, les principaux foyers de commerce
et d'industrie se trouvent reliés entre eux : ainsi , les qua-
tre grands porls de l'Angleterre , Londres, Hull , Liver-
pool et Bristol , communiquent entre eux et avec les prin-
cipales villes de Tintérieur, malgré les chaînes de monta-
gnes qui les séparent.
Les canaux de l'Angleterre, convergeant tous vers une
de ses villes principales et se ramifiant autour d'elles ,
chacune de ses villes se trouve enveloppée dans un cercle
qui forme une division distincte de canaux. C'est d'après
ces grands centres de communications hydrauliques que
nous indiquerons les principaux canaux de l'Angleterre,
afin de ne pas séparer ce qui forme un système hydrau-
lique entièrement distinct. Tel est le mode qui a été déjà
adopté par l'un de nos collaborateurs, INL Adrien Balbi,
dans son Temmqwdhlc udbrégc de GcograpJiie. C'est mémo
en partie le travail de ce savant géographe que nous rc-
(1) M. Page , de Spccn , porte le parcours des ligues de canaux de
l'Auglclcrre seulement à 2,174 milles.
DU commeuce , de l'industrie, etc. 36c)
produisons, en y ajoulant loulefois le résullal des nou-
velles publications de M. Pliilllpps.
STSTÈMB HYDaAULlQT7B DE MANCHESTER
Les divers canaux qui rajounent autour de Manchester, et
qui composent le sjslcmc dont cette ville est le centre , ont im
parcours d'environ 2 1 0 milles ; nous ne citerons ici que les priu-
cipaux.
Le canal de Rochdale y construit en i8o4, et dont le par-
cours est de 3i milles, va de Manchester à Halifax en passant
par Rochdale ; il se réunit dans Manchester avec celui de Bi id-
gewater par une galerie souterraine.
Le canal de Bridgcivciier. C'est au duc de BridgcM-atcr , qui
avait déjà fait creuser le canal latéral à la Sankcy , que l'Ano-le-
lerre doit celui de Bridgewater , dont le parcours n'est pas
moindre de ^o milles, en y comprenant ses principaux embran-
chemens. La première branche de ce canal part des mines de
charbon fossile situées près de Worseley , et va jusqu'à Man-
chester ; la deuxième part de Manchester et remonte la rive
méridionale de l'Irwel jusqu'à Runcorn sur la Mcrsey, après
avoir traversé l'Irwel sur un pont-aqueduc de 186 mètres de
longueur ; les bateaux à voile passent sous l'arche du milieu. Ce
canal est remarquable par des portes de sûreté très-ingénieuses
qui, eu cas de rupture de la levée, ne laissent écouler que les
eaux contenues entre deux d'entre elles. Une troisième branche
conduit des mines de \\ orseley jusqu'aux marais Chatmoss , où
sont jetées les terres déblayées afin d'exhausser ces marais et les
rendre à la culture. Ce canal a 88 kilomètres 1/2 de longueur
sur un seul niveau , le même que celui des 29 premiers kilo-
mètres du canal de Grand-Tronc avec lequel il communique.
Ce canal , commencé en i -jSS , fut achevé dans l'espace de cinq
années. Le succès du duc stimula les spéculateurs ; chacun
alors voulut faire un canal , comme un peu plus tard ch.icuu
a voulu crenser une mine , comme aujourd'hui chacun veut Aiirp
son rail-way.
370
Le canal A'Ashton et Oldham va de Manchester jusqu'à
Ashton ; un premier embranchement conduit à Oldham et un
deuxième à Stockport , dans le comté de Chester. Il fut con-
struit en 1797, et son parcours n'est que de 18 milles.
Le canal de Huddersfield va d'Ashton à Huddersfield ; ce
canal et le précédent réunissent deux rivières navigables : la
Calder et la Mersey qui se jettent dans des mers opposées. Le
canal de Huddersfield traverse la chaîne de montagnes qui sé-
pare les bassins de ces cours d'eau ; ce passage est effectué par
une galerie souterraine taillée dans le roc, de 45828 mètres de
longueur. C'est une des plus longues qui aient été faites dans la
Grande-Bretagne. Le parcours de ce canal , qui fut construit
en 1798, est de 19 milles 1/2.
Le canal de Peack-Forest , commencé en 1820 , part de l'ex-
trémité de celui d'Ashton jusqu'à Soads-Knowl, où il est termine
par une route en fer, après avoir parcouru une distance d'en-
viron 21 milles. Le canal de Ramsdan conduit de la rivière
Calder jusqu'au canal de Huddersfield. Sa construction date de
1774, et son parcours n'est que de 8 milles environ.
SYSTÈME HYDRAULIQUE DE LXVEBFOOL.
Les divers canaux qui rayonnent autour de Liverpool , et qui
composent le système dont cette ville est comme le centre, ont
un parcours d'environ ^12 milles; nous ne citerons ici que les
principaux.
Le canal d'Ellesmere, construit en i8o4, prend son nom de
cette ville où ses deux lignes se coupent à angles droits pour
se subdiviser ensuite en quatre branches , dont le parcours est
de iio milles environ. Le canal de Shreœsbury , construit en
irgn , va de cette ville jusqu'à Newport et traverse le Tenet sur
un pont-aqueduc en fer, le premier qui ait été construit en An-
gleterre. Son parcours est de 17 milles.
Le canal de Shropshire ^ commencé en 1797, se divise en
deux branches qui vont jusqu'à la Saverne. Ce canal , dont le
parcours n'est que de 7 milles 1/2, est cependant très-remar-
^oable par les trois plans inclinés qui en facilitent la navigatioa ;
DU COMMERCE, DE L INDUSTRIE, ETC. 3j I
les ])ateaux montent le troisième plan au moyen d'une machine
à vapeur. Le canal de Kelley communique aux belles fonderies
de ce nom ; c'est sur ce canal que le système des plans inclinés
a été pour la première fois essayé en Angleterre.
Le canal de Trent et Merscy^ surnommé le Grand-Tronc ,
parce qu'il est comme l'arbre d'où se ramifient presque toutes les
l)rancbes de la navigation intérieure de l'Angleterre , a été com-
mencé en 1777 , et sa construction a duré onze ans. Ce canal,
qui joint la Trent à la Mersey , a été entrepris sous le patronage
du marquis de Stafford. Il commence à Prestan-Brook sur le ca-
nal de Bridgewater. On rencontre dans l'étendue de son parcours,
qui est de i5o kilomètres : 75 écluses , 5 galeries souterraines ,
3 ponts-aqueducs, etc. ; il passe près des salines de Nortwich,
de Nanthwicli, de Herecastle; et plusieurs de ses rameaux se
dirigent sur diverses villes à droite et à gauche. Il se joint au
canal de Fresley , qui communique avec ceux dont Birmingham
et Londres sont le centre.
Le canal de Derby se compose de trois branches qui se joi-
gnent dans cette ville : la première se dirige vers le sud jus-
qu'au Grand-Tronc , qu'elle traverse pour déboucher dans la
Trent à Swarkstone; la deuxième va vers le nord ; la troisième
vers l'ouest jusqu'au canal d'Erewash. Sa longueur est de 27 ki-
lomètres.
Le canal à'Ere<vash , parallèle à la rivière de ce nom , fait
arriver à la Trent le combustible fourni par les houillères du
comté de Derby. Il a plusieurs ramifications : à l'ouest, le canal
de Nutbrook ; au nord , le canal de Cromford , continué par une
route en fer jusqu'à Mansfield ; à l'est, le canal de Notlingham
qui finit à celte ville sur la Trent, et qui est prolongé au-delà
de ce fleuve par le canal de Grantham. Il a été creusé en 1777,
et l'étendue de son parcours est de 12 milles.
Au-delà de Nottingham , en descendant la Trent, on trouve
le plus ancien canal de l'Angleterre , la Fosse Dyllie , creusé par
les Romains ; son parcours n'est que de 1 1 milles. A Stock^vilh
sur la Trent commence le canal de Chesieifie!d , qui va jusqu'à
3^2 ^OUVELLES DES SC1E^CES ,
celle ville. Il fut construit en 1776, et son parcours est de 46
milles.
Le canal de Leeds et Lioerpool, commencé en 17^5,0 20g ki-
jomètres de longueur; il communique par l'y///- et VOuse avec
IIull et la mer du Nord; il prend naissance à Liverpool , suille
cours de la Doniilas jusqu'à Wicfan , passe à Blackburn, Burn-
lej, Colne , Skipton , Blingley et finit à Leeds.
Le canal de Lancasfre, ouvert à la navigation en 1799 , prend
naissance à West-Houghton , communi(iue à l^V igan , traverse
à Chorîey une galerie souterraine , le Pviblc à Prcslon, arrive à
Lancastre et finit à Kendal dans le A'N cstmoreland. Son par-
cours est de 99 milles.
SYSTÈME HYDRAULIQUE TE LONDRES.
Les divers canaux qui rayonnent autour de Londres et qui
composent le système dont celte ville est le centre ont un par-
cours d'environ 200 milles ; nous ne citerons ici que les princi-
paux.
Le canal du R'^gent , qui fut achevé en 1820 et qui n'a que
C) milles de parcours , étaÎ3lit une communication entre Londres,
Hull et Liverpool ; il a 2 galeries souterraines, 12 écluses, et
est traversé sur 87 ponts. Le canal de Grnnclc-Jonciion , com-
mencé en i8o5, a i53 kilomètres de longueur; il va de la
Tamise à Londres jusqu'au canal d'Oxford, en traversant les
comtes de Middlesex , de Hertford, près deBcdford, de Bue-
kingliam et de Northamplon ; il passe par 19 villes et a loi
écluses.
Le canal de Grande-Union., construit en 1800 , part du canal
de Grande Jonction., près Daventry, jusqu'à la ligne de com-
munication de Hull à Liverpool ; son parcours est de 23
milles 1/3.
Les canaux d'Oxford, Coventry , Fazeley, formant une cliaîne
continue depuis la Tamise jusqu'au Grand-Tronc ; celui d'Ox-
ford a i47 kilomètres de longueur, et dans cette étendue onnQ
DU COMMERCE , DE l'i^DUSTRIE , ETC. 3'j?)
compte pas moins de 2Î)0 pouls. Le parcours du canal de Co-
vcntry est de 27 milles et celui de Faselej de 16 milles 1/2.
Le canal de llerefovd va de celte ville à Glouccslcr, il a 36
milles de parcours. Le canal de Bcrks et AYilts , construit
eu 1801 , part d'Abingdon pour aller joindre le canal de Kennet
et Avon , et parcourt ainsi une dislance de 62 milles. Le canal
de Grand-Surrcy aboutit à la Tamise au-dessus et au-dessous
de Londres. Il a clé construit en 1801 , el son parcours est de
12 milles environ. Le canal de la Tamise et de la Med^vay n'a
que II kilomèlrcs , mais il est à très-grande section.
STSTÈME HYDRAULIQUE DE BIRMINGRAM.
Les divers canaux qui rayonnent autour de Birmini^luim et
qui composent le système hydraulique dont cette ville est le
centre ont un parcours d'environ m milles; nous ne citerons ici
que les principaux.
Le canal de Birmingham et Faseley ^ construit en i'^'j2 et qui
a 22 milles de parcours , joint à Faseley celui d'Oxford et celui
de Grand-Tronc; il complète ainsi le système de communica-
tion hydraulique avec les ports et les villes de Londres, Hull ,
Manchester et Liverpool.
Le canal du T^ieux-Birmin gham aLoutit au canal de StaiTord-
shire et AYorcesler. A l'ouest du canal, une branche va jusqu'à
Walsall ; cette branche el beaucoup de rameaux secondaires
mènent aux belles usines où l'on exploite les mines de fer et de
charbon du territoire de Birmin^rham.
Le canal de Wyriey et Essington , commencé en 1796 , réunit
au nord de Birmin"ham et de A'\'aisall le canal du Vieux-Bir-
o
mingham avec celui de Faseley.
Le canal de Siafford et JVorccster part du Grand-Tronc jus^
qu'à Hepwood, sur la Saverne. Le canal de Lecminster et
Kingston va de la Saverne, près Slourport, jusqu'à Kingston.
Le canal de M^orcester et Birmingham joint ces deux villes , et
passe dans quatre galeries souterraines. Le canal de Droite
mch va de la Snverno aux salines dç Droitwich ; c'est peut-être
374 NOrVELLES DES SCIENCES,
sur tout le globe le seul canal qui soit alimenté par tics sources
d'eau salée.
Les canaux de Diidley et Stouibriâge font communiquer entre
eux les canaux du Vieux-Birmingham , de Slaffordsliire et
Worcester , et de Birmingham et Worcester. Le canal de
Stralford va de cette ville jusqu'au canal de Birmingham et
y\ orcesler. Le canal de IVarwick part du canal de Faseley et
Birmingham, passe près de Warwick et va jusqu'à Nepton.
SYSTÈME HYDRAULIQUE DE L'ECOSSE ET DE L'ZALAMDE.
N'ayant pas pu réunir tous les documens nécessaires relatifs à
ces deux parties du Rojaume-Uni, nous indiquerons ici les ca-
naux les plus importans qui parcourent leur territoire.
En Ecosse se trouve :
Le canal Calédonien , l'un des plus remarquables qui existe,
fut construit en 1822; il réunit les deux mers qui baignent
l'est et l'ouest de l'Ecosse, par les lacs jSess, Oich , Loch,
Eil et Linnhe ; il part de la baie d'Inverness, non loin de
l'embouchure de la ]Ness jusqu'à la baie d'Eil. La longueur de
"excavation du canal est de 34 kilomètres ; celle des lacs inter-
médiaires de 60 kilomètres , ce qui donne une longueur totale
de C)4 kilomètres; sa largeur est de i5 mètres. Sa profondeur
de plus de 6 mètres lui permet de porter les vaisseaux de guerre
qui ont à passer ?.3 écluses dans toute la longueur du canal.
Comme entreprise commerciale, le canal Calédonien ne donne
pas de grands bénéfices; mais il évite aux navires des périls
sans nombre.
Le canal de Foith et Clyde commence à Bowling-Bay, sur la
Clyde , au-dessous de Glasgow jusqu'au Forth ; il est alimenté
par huit réservoirs d'une superficie de 288 hectares; il a été
construit en i -jgo , et son parcours est de 35 milles.
Le canal de Glasgow à Paislep , couslruit en 181 2, et dont
le parcours est de 33 milles i/3, a 2 galeries souterraines et
5 aqueducs; on l'a prolongé dernièrement jusqu'à Andrcssan.
En Irlande se trouve :
Le Canal Fwyal y qui va de Dublin à Tarmanbarrv sur le
DU COMMENCE, DE L'iNDt'STÏÏIE , ETC. 3^5
Sbannon ; une petit branclic va à Trin sur la Boyne, et ouvre
par conséquent une communication intérieure entre Dublin et
Drog,ehe(la. Son parcours est de 68 milles.
Le Grand Canal , qui part également de Dublin et aboutit à
Benagber , sur le Shannon ; une de ses branches part des en-
virons de Prospéras et va à Athy, sur le Barow ; et établit ainsi
une communication entre Dublin, Limerick et Walerford.
Tels sont les canaux les plus imporlans qui se trouvent
en Irlande et en Ecosse.
o^rtj^^.-^^rcÇ^ofogû.
Recherches aixhéologiques sur Constantine — > Main-
tenant que les Français occupent la régence d'Alger, la
plupart des villes qui en font partie vont devenir le sujet
des explorations des savans et des archéologues. Sans con-
tredit, Constantine, par son ancienne importance, est de
toutes les villes barbaresques , celle qui fournira les docu-
mens les plus précieux pour l'histoire de ces contrées.
Aussi , en attendant que les Français s'en soient défini-
tivement emparés, pensons-nous quil ne sera pas sans
intérêt pour la science que de tracer ici une esquisse rapide
des principales richesses archéologiques qui se trouvent
dans celte ville connue des anciens sous le nom de Cirta.
Cirla ou Cirtha était une des principales et des plus for-
tes villes de la Numidie. Les rois y faisaient leur résidence;
elle était très-opulente sous le règne de Syphax, et devint si
puissante sous celui de Micipsa, qui l'avait fortifiée, qu'elle
pouvait mettre sur pied 10,000 chevaux et 20,000 fantas-
sins. Pomponius iVîela, qui a donné quelques détails sur
celle ville, nous apprend qu'elle était, de son tems , oc-
cupée par une colonie des Sitlianes. Le premier souve-
rain qui fit sa résidence à Cirta parait être Syphax j
3^ NOUVELLES DES SCIEKCES,
vint ensuite Massiiiissa, et après lui Micipsa. Plusieurs
autres princes, dont Thistoire n'a pas conservé le nom,
sy succédèrenl jusqu'à Juba , qui v gouvernait du tems
de Slrabon.
La plus (grande partie de la ville était bâtie sur une
érninence désignée par Sbaw sous le nom de promon-
toire j c'est là que se trouve la ville actuelle , qui
est bien moins considérable que Tancienne. Cette émi-
nence, de forme oblongue, et dont la largeur peut être
d'un demi-stade, est inaccessible de tous côtés, excepté
au sud-ouest. Le terrain s'incline vers le sud : au nord, il
se termine par un précipice décent brasses de profondeur.
C'est dans ce précipice que les liabitans de Cirla jetaient
leurs criminels , pratique qui s'er-t conservée jusqu'à nos
jours. De ce côté, la vue s'étend au loin sur un grand
nombre de collines, de vallées, de ruisseaux: à l'esl , elle
est bornée par des montagnes qui dominaient toute la
ville; au sud-est, on aperçoit les montagnes de sidi Rou-
geisc et duZiganeab. Là l'éminence est séparée des plaines
voisines par une vallée profonde , mais étroite , dont les
côtés sont formés par des rocbers perpendiculaires. Dans
cette vallée coule le Rummel, une des principales rivières
de la Barbarie. Un peu au-dessous d'un pont dont nous par-
lerons plus tard, le Piummel se dirige vers le nord, et coule,
dans cette direction, par un canal souterrain prati(jué par
la nature. L'étendue de ce canal est d'environ un quart de
mille: sans cette issue, comme le remarque Sbaw, il se
serait formé en-deçà un lac qui eût inondé une par-
tie des terres voisines. La rivière en sort en formant une
grande cascade, qui répond précisément au point le plus
élevé de Conslantine. Tout près de là est une belle
source d'eau ibermale , connue sous le nom de Kahal-
Becr-a-naal. Leau en est claire, transparente, et, comme
autrefois, on y trouye beaucoup de tortues.
DD COMMERCE, DE l'iNDUSTKIE, ETC. 3^ 7
Le Rummel ou Rum-INIalah , qui veut dire rivière sa-
blonneuse (i) , peut être considéré comme l'ancien Amp-
saga, qui passait sous les murs de Cirta, et se jetait dans
la mer entre Igilf^ili et Cullu. Il est formé de la jonc-
lion du Wed el Hamman , du Si{;;an et de plusieurs ruis-
seaux fournis par le Jihbel Woosgar. Le Bou-Marzoukc,
ainsi appelé d'un marabout dont la tombe se trouve sur
son passage , s'y rend à un stade au-dessus de la ville.
Au-dessous de celle-ci, la rivière reçoit le Boudjer-Aat,
au point où existaient , du tems de Sbaw , les restes d'un
pont romain. Trois milles au-delà, elle reçoit encore le
lïammah , courant d'eau tbermale. Elle s'adjoint ensuite
le Boudjer-Aat. TAin-el-Fouab, ainsi que plusieurs sources
fournies par le Rejass. Puis , laissant à quelques milles à
Touest la ville de Meclab, elle s'unit au Wed-el-Djabah ,
ou rivière d'or, et au Djim-Meelah, avec lesquels elle va
se jeter à la mer sous le nom de Grande-Rivière , Wed-el-
Kcbir.
Cirta n'avait que deux portes : une au sud , l'autre au
sud-ouest. Celle-ci était la principale ; ses piliers en granit
rouge étaient parfaitement travaillés , et ne le cédaient en
rien au marbre. Dans un mur du voisinage était un autel
d'un beau marbre blanc, sur le coté duquel on vovait un
vase de la forme de ceux appelés siwpuluni , sculpté en relief.
Deux bommes, en costume romain, la tête couverte, le
tenaient suspendu de la main gaucbe, se regardant atten-
tivement. La porte du sud, quoique plus petite, était con-
struite sur le même modèle que Taulre, et conduisait au
pont qui traverse la vallée.
Au centre de la ville était une rangée de citernes , où
(1) Dans l'expoi^ilion qui a clé faite dernièrement à la mairie cV Al-
ger des principales productions de la Régence , se trouvaient deux
diamans qu'on assure venir de cette rivière. La nalme sabloiîneuïc de
sou lit donne |,a jjIus gi'audc vraiscaiblaucc à cette assertion..
3^8 NOUVELLES DES SCIENCES,
aboutissait un aqueduc, qui fournissait à tous les besoins
de la population. Leau venait dePbvs-Geah, à cinq lieues
sud-ouest de Cirta , où se trouve une source très-abondante.
Les citernes, au nombre de vingt, occupaient une sur-
face d'environ cinquante verges. Elles étaient beaucoup
mieux conservées que laqueduc, dont les magnifiques
restes suffisaient pour donner une idée du génie et du
courage des Cirtésiens.
Le pont, au sud-est de la ville, était un chef-d'œuvre
en son genre. La galerie et les colonnes des arches étaient
chargées de caducées et autres figures. Entre les deux ar-
ches principales on voyait, en relief, au-dessus de deux
éléphans , une femme comme suspendue, et dont la tête
était ombragée par une coquille du genre peigne. Les élé-
phans , tournés l'un vers l autre, enlaçaient leurs trompes ^
la femme avait les cheveux frisés, et les autres attributs
du costume de Rome : de la main droite elle soulevait sa
tunique en regardant Cirla d'un air moqueur.
Parmi les ruines dont nous avons parlé , au sud-ouest
du pont 5 était encore la plus grande partie d'un arc de
triomphe, nommé el Cassit-Gousah. le château du géant.
Il consistait en trois arches , dont la plus grande était celle
du milieu. Les bordures et les frises étaient enrichies
de fleurs, de faisceaux d'armes et d'autres ornemens. Les
pilastres , d ordre corinthien , élevés des deux côtés de la
grande arche, étaient semblables à ceux des portes de la
ville, et d'un style que Shaw croyait propre à Cirla. Les
colonnes, du mémo ordre, qui soutenaient le fronton,
étaient rompues et fort endommagées.
Près du précipice qui terminait la partie nord de la
ville , étaient les restes d'un grand et magnifique bâtiment,
qui , du tems de Shaw , servait de caserne à la garnison
turque qu'y entretenait la Régence. On y voyait , en outre,
quatre bases ou colonnes , chacune de sept pieds de dia-
379
mètre, avec leurs piédestaux, qui paraissaient avoir appar-
tenu à un portique. Elles étaient d'une pierre noire, peu
inférieure au marbre , laquelle , vraisemblablement , avait
été tirée du sol même sur lequel la ville était bàlie.
Situation des pécJwries dans les îles britanniques. —
L'état actuel de celte branche d'industrie a été récemment
l'objet d'une enquête dont les résultats démontrent qu'elle
décline de jour en jour : celte décadence date du traité
de paix de i8io. Parmi les causes qui l'ont amenée , il
faut placer en première ligne la concurrence des pêcheurs
français et leurs empiètemens audacieux sur les parages
britanniques. Ceux de Calais, de Boulogne, de Dieppe
€t de quelques autres ports de France , exploitent en
grand le littoral des comtés de Kent et de Sussex -, parfois
ils pénètrent jusque dans nos baies, et détruisent, dans la
saison du frai, toute l'espérance des produits à venir. Les
bateaux pêcheurs qui viennent ainsi usurper nos domaines
sont plus nombreux, mieux construits, m.ieux montés que
les nôtres. Aucun de ces batlmens n'est de moins de 3o
tonneaux; plusieurs sont de 35 à 5o , tandis que le ton-
nage des nôtres n'est que de 25 à 3o au plus. L'équi-
page des bateaux français est de i5 à i8 personnes, et
celui des nôtres de huit hommes et un enfant. Nos voisins
connaissent leur supériorité et en abusent : quand ils sur-
prennent un de nos bateaux vent arrière et en dérive, ils
ne se font aucun scrupule de lever ses filets, quelquefois
même ils coupent les cordes qui les retiennent. En 1829,
les pêcheurs de Folkenstone dénoncèrent ces voies de fait,
mais le conseil de l'amirauté n'ayant prêté aucune atten-
tion à ces justes plaintes , les pêcheurs français ont conti-
nué leurs arméniens, et Falkestone, qui en 17 55 occupait
38ô NOUVELLES DES SCIENCES,
à la peclic 33 lougres de 4o à 5o tonneaux , n'emploie au-
jourdhui que 21 lougres et Sid tonneaux.
Ce n est pas tout, les pécheurs français se liguent quel-
quefois avec les nôtres pour l'approvisionnement de Lon-
dres. i\insi , lorsque ces derniers , au début de la saison
des harengs, rencontrent un bateau français qui n'en a pris
qu'un ou deux milliers, ils achètent cette provision à rai-
son de 5 sh. (6 fr. -20 c. le cent ) ^ en i832 nos voisins
venaient nous offrir, jusque dans les ports de Margate ,
Ramsgate, Gravesend, Douvres et Falkestone, les prises
qu'ils avaient faites le long de nos cotes, et cependant nos
pécheurs ne peuvent pénétrer à moins de trois lieues de
distance de celles de France, sous peine d'être remorqués
par les bàtimens garde-cotes que le gouvernement fran-
çais entretient dans ces parages.
Les Hollandais suivent parfois l'exemple que leur donne
l'impunité des pécheurs français : ce sont eux qui nous four-
nissent le turbot qu'ils pèchent sur nos cotes. A cet égard,
nous ne pouvons user de représailles -, car, si nous avons
le droit de pécher en vue de leurs porls , nous ne pouvons
y déposer notre prise sans paver un droit qui excède sa
valeur. Le turbot se tient principalement dans deux en-
droits du détroit situés à peu près à égale dislance , entre
Douvres et Calais. L"un de ces bancs, appelé le ridgc ^ est
tellement couvert de bateaux français pendant la saison ,
qu'il est presque inabordable pour nos pécheurs j aussi
plus des neuf dixièmes des turbots qui arrivent cà Dou-
vres , y sont-ils apportés par nos voisins.
Insensiblement les étrangers nous dépouillent des di-
verses espèces de pèche que nous exploitions avec le plus
de succès. La pèche de la sardine , qui enrichissait autre-
fois une partie de nos cotes , décline chaque jour-, cepen-
dant, de tems immémorial, on a péché la sardine sur les
cotes d'Angleterre depuis Pârmouthj sur la côte méridiq-
DU COMMERCE, DE l'iWDUSTRIE , ETC. 38 1
nalc du Dcvonsliirc , et de Cornouailles jiisqu à Padslow.
Aujourd'hui on pèche la sardine de deux manières : à
la seine ou 7i\i filet flollaTit. La seine est un grand filet de
deux cents hrasses de long sur quatorze de large, dont
Fun des côtés est garni de plombs et l'autre de liège;
mais on ne l'emploie que dans les bas- fonds qui n'excèdent
pas quatorze brasses de profondeur, et il n'est permis de
faire usage du filet flottant qu à quatre milles et demi de
la côte. On compte, dans Cornouailles et le Devonshire ,
deux cent cinquante seines, qui représentent chacune
un capital de 700 à 1,000 Uv. st. , et dont la manœuvre
exige 4,500 hommes. Chaque seine entraine une dépense
annuelle de près de 200 liv. st., équivalente au prix de 100
barils de sardines. La pèche au filet occupe 5oo bateaux
de 8 à j5 tonneaux, et qui, terme moyen, ne coûtent pas
plus de 25o liv. Elle emploie environ 2.5oo hommes et
représente un capital de 120.000 liv. st.
Les sardines se tiennent dans le canal toute l'année;
mais c'est en juillet que la pèche est plus abondante. A
cette époque on s'y livre en pleine mer. Au mois d'août
le poisson se rapproche davantage de la côte , et c'est alors
qu'on fait usage de la seine. Les produits de cette pèche
avaient autrefois des débouchés qu'elle a perdus. On en
expédiait une grande quantité dans le midi de TEurope et
dans nos colonies occidentales; aujourd'hui on l'exporte
presque entièrement pour les ports de la Méditerranée.
Les pécheurs de la sardine gagnent chacun de 7 à 10
sh. par semaine, et ils ont en sus leur provision de
poisson , qui, dans le Cornouailles, ne se vend pas plus de
I sh. le cent. Au reste , les saleurs trouvent bien plus de
bénéfice à l'exporter qu'à le vendre à l'intérieur, où la
sardine est quelquefois si abondante qu'on laisse pourrir
celle qui excède le besoin de la consommation , et qu'on
s'en sert comme engrais. Il y a cinq ou six ans, ces salai-
382 NOUVELLES DES SCIEPÎCES , ETC.
sons ëlaient soumises à un droit d'exportation ad valorem
de 10 p. 7oi et la pèche en était encouragée par une prime
de 8 sli. 6 d. par baril. La suppression du droit et de la
prime a diminué la pèche de la sardine , et ce n'est pas un
mal-, car 2s'aples et Venise, les deux principaux marchés
de cette denrée, en ont sensiblement réduit la demande,
et d'ailleurs elle est frappée à Naples d'un droit de i8 sh.
2 d. par baril. Aussi le total des exportations pour les di-
verses parties de Tltalie ne s'élève qu'à 3i,ooo barils.
Le baril de sardines, qui revient dans le Cornouailles à 35
sh. , en coûte à Naples 65 , et le fret est de 5 sh. 6 d. à 7 sh.
D'ailleurs l'Espagne, la Turquie et la Sardai/jne sont pour
nous des concurrens fort redoutables sur ces marchés.
L'Espagne v transporte de la sardine marinée, et les deux
autres d'excellentes salaisons^ quant à Venise, les anguilles
de ses lacs causent un grand préjudice à la vente de la
sardine de Cornouailles.
La pèche de la sardine ne durant que trois mois , les
hommes qu'on y emploie s'occupent le reste de l'année ,
les uns à préparer leurs filets , les autres aux travaux
agricoles, et la plupart se font inscrire sur la liste des
pauvres , lorsque la saison n'"a pas été bonne. Il est
déplorable que celte branche d'industrie soit réduite
à une aussi triste situation \ mais, comme nous venons de
le voir, la condition des autres pêcheries de nos côtes n'est
guère meilleure , à l'exception de celle d'Yarmouth , qui
prospérerait davantage si elle n'était pas frappée de droits
Irès-élevés sur le marché de Naples. La réduction de ce
droit à un taux modéré permettrait d'expédier tous les
ans, d'Yarmouth sur celte ville, 10,000 barils de harengs.
Cette pêcherie occupe 160 bateaux, emploie 5, 000 hommes
sans compter les industries accessoires , et représente uq
capital de 5oOj00o Uv. st. (12^000,000 fr. ).
TABLE
DES MATIERES DU SEPTIEME VOLUME.
Pag.
Préface 5
Histoire. — i. La Réjjublique d'Angleterre avant le pro-
tectorat (le Crom\^ell. (^Retrospectiçe Reçiea\) i3
2. Les Proteslans des Cévennes en 1686 et en i83o.
( Foreigii Quarterly Rci>ieiV. ) 221
Finances. — De l'Impôt en Angleterre. (^New Monihiy
Magazine. ) ic^S
Littérature. — Horace AYalpole, sa correspondance et
ses ouvrages. (^Eâinburgh Raueiv. ) 53
Puissances intellectuelles de notre âge. — N° V. Tho-
mas Collej-Grattan. (Neiv Montly Magazine) 2^5
Industrie. — i. Des chemins de fer, des canaux, et des
voitures à vapeur sur les routes ordinaires. {Edinhwgh
Reçiecv ) 260
2. Des progrès de l'imprimerie et de leur influence sur
les publications à bon marche. (Monthly Literary Ma-
gazine.) ^6
Voyages. — i. Une traversée avec lord Byron. [RlackcvcocTs
Magazine . ) j j 5
2. Voyage d'Etienne Kay, missionnaire wesleyen , dans
la Cafrerie. ( Edinhurgh Magazine ) 38,^
Statistique. — Tableau de la civilisation intellectuelle e4
384 TABLE DES MATIERES.
morale danslaconfcdcralion anglo-américaine. (Ame-
rican Repository of UsefuI Knoivlcdge. ) 1 38
2. Organisation militaire et navale de l'Égyple sous
Mchemet-Ali. ( Vnîlcd Seivice Journal. ) 91
Esquisses Judiciaires. — Is° I. Les Spunging-Houscs.
iJMétropoUtan) 3o5
Miscellanées. — Le Malheur d'être laid. {NavMonthly
Magazine. ) 335
Nouvelles des Sciences , de la Littérature , des Beaux-
Arts, du Commerce, de l'Industrie, etc 161 cl 356
De rinflucncc magnetitjue des feuilles de frêne [frcxinus americana) sur
le seqîent à sonnettes (rro^rt/iw Jwrridiis), 161. — Dccouvcite d'un nou-
veau fluide végétal, iG5. — Delà lampe de Davy et des défauts qu'on lui
reproche , 166. — Mistress Incbbald , sa vie et ses ouvrages , 1 68. — \ic
et ouvrages de Puiphaël Morghen , graveur florentin , 1 73. — De Tindu-
strie manufacturière en Angleterre et de son influence sur ceux qui Texer-
ccnt, 17G. — Moeurs turques, 180. — Socitlés savantes ou littcraiies
de Londres, 184. — De rumenagement des grands et des petits jar-
dins, i85. ■ — Dégagement du caloiiquc observe dans certaines fleurs ,
35G. — Origine et condition actuelle des Cbaliabs dans Tîlc de Ceylan ,
36o. — Navigation intérieure de la Grande-Bretagne, 367. — Recher-
ches arcbcologiqucs sur Constantine, 3^5. — Situation des pêcheries dans
les Iles Britanniques, 379.
^I^' DE LA TARLE.
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